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Archives de Catégorie: DRAMES PSYCHOLOGIQUES

« JOY » (2015)

Trois ans après « HAPPINESS THERAPY », David O. Russell retrouve Jennifer Lawrence, Bradley Cooper et Robert De Niro pour « JOY », un film manifestement très personnel, basé sur des faits réels.joy

C’est une fable au ton décalé et doucement excentrique sur une petite fille dans les années 80, rêveuse et créative, qui en grandissant va être tirée vers le bas par une famille dysfonctionnelle, une belle brochette de « losers » jaloux et avaricieux, qui va transformer ses rêves en cauchemar. Que raconte « JOY » en fait ? Que le talent et l’ambition ne suffisent pas dans ce bas-monde ? Que pour réussir dans la vie, il faut aussi (surtout ?) acquérir des réflexes de « killer » ? Sans rien asséner, sans lourdeur, le film donne matière à réflexion, fonctionne sur la frustration de voir son attachante héroïne échouer sans arrêt, se fracasser systématiquement sur une réalité âpre et cruelle et sur l’indécrottable médiocrité de son entourage.

C’est globalement assez déprimant, même si Joy finit tout de même par comprendre la leçon. Mais le film est porté par la jolie prestation de Jennifer Lawrence, au jeu intériorisé et à fleur de peau. De Niro est formidable dans le rôle de son père, minable individu grenouilleur et pleutre. Autour d’eux : Isabella Rossellini, qu’on est tout surpris de retrouver largement sexagénaire, parfaite en riche veuve dépourvue de charité, Virginia Madsen tout aussi méconnaissable en mère asociale, passant ses journées devant un « soap » diffusé en boucle à la télé, Diane Ladd en grand-mère à la foi inébranlable et Bradley Cooper en producteur de télé-achat se prenant pour Darryl Zanuck.

« JOY » est une œuvre bizarre, quasiment impossible à placer dans une case, ce qui dans le cinéma U.S. actuel est plutôt une bonne chose. On peut mettre un certain temps à pénétrer cet univers particulier, mais le jeu en vaut la chandelle.

 

« MAISON DE POUPÉE » (1973)

dollÉtrangement, la pièce norvégienne d’Henrik Ibsen, « MAISON DE POUPÉE » fut adaptée deux fois la même année. Les deux castings étaient également intéressants (Claire Bloom et Anthony Hopkins, pour l’autre), mais le film réalisé sur place par Joseph Losey est le plus satisfaisant.

Les origines théâtrales du scénario de David Mercer (« PROVIDENCE ») sautent immédiatement aux yeux : hormis le prologue, c’est une unité de temps et de lieu. Un soir de Noël à la fin du 19ème siècle, où l’épouse d’un sévère banquier, va voir son avenir dépendre de la lettre d’un maître-chanteur, mais va surtout découvrir sa véritable place dans la société : celle d’une « possession », une jolie poupée infantilisée par son époux qui lui a donné à elle aussi des poupées (ses enfants) pour l’occuper.

Le jeu exubérant et fébrile de Jane Fonda traduit à merveille la rapide métamorphose de ‘Nora’, de la femme-enfant virevoltante à la (presque) militante féministe qu’elle deviendra à la fin, confrontée à la lâcheté et à la mesquinerie de ce mari vénéré. Face à elle, David Warner est parfait dans ce personnage rigide, odieux et intolérant, dépourvu du moindre charme. Delphine Seyrig est lumineuse dans le rôle de l’ancienne amie lucide et courageuse et Edward Fox remarquable en maître-chanteur aigri par le rejet de la femme qu’il aimait. Trevor Howard fait également une belle composition discrète en médecin gravement malade, amoureux transi de Nora.

Losey filme de manière purement illustrative, abuse un peu du zoom, mais donne tout l’espace aux thèmes d’Ibsen de se développer progressivement. D’abord ennuyeux et monotone, le film accroche l’intérêt sans qu’on ne s’en rend vraiment compte et finit par passionner, comme un suspense psychologique aux enjeux apparemment si banals, mais en réalité si vertigineux. La photo de Gerry Fisher tout en nuances de bleus, met bien en valeur l’ambiance enneigée des extérieurs.

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JANE FONDA, EDWARD FOX ET DELPHINE SEYRIG

Sans faire partie des œuvres majeures de Losey, « MAISON DE POUPÉE » est un joli film en demi-teintes et offre à Jane Fonda un de ses meilleurs rôles.

 

« MADAME MINIVER » (1942)

Grand classique du cinéma hollywoodien de l’âge d’or, réalisé par le vénérable William Wyler en pleine seconde guerre mondiale, « MADAME MINIVER » opte pour une vision intimiste de la WW2 dont on suit les premiers mois à travers les yeux de Greer Garson, une mère de famille londonienne frivole et coquette obsédée par les chapeaux.miniver

C’est, à vrai dire, la seule et unique originalité de ce très long film conventionnel et empesé, tourné en studio et alignant les personnages unidimensionnels. Bien sûr, c’est produit et filmé avec un clacissisme sans la moindre faille, mais cela tourne rapidement à l’imagerie d’Épinal sans la moindre étincelle de vie ou d’humour. Le casting lui aussi, manque cruellement de relief, à commencer par Garson, comédienne appliquée et routinière, Walter Pidgeon complètement transparent en pater familias débonnaire ou la toujours très agaçante Teresa Wright avec son sempiternel jeu de sourcils.

Avec un peu d’indulgence, on pourra reconnaître que certaines scènes sont bien conçues, comme ce bombardement vécu depuis le sous-sol de la maison familiale et qu’on a l’impression d’avoir vu grâce à la bande-son et aux effets spéciaux. Le face-à-face tendu entre Mrs. Miniver et un Allemand blessé, fonctionne bien également. Et on pourra éventuellement trouver sympathique la sous-intrigue du concours floral où la savoureuse May Whitty s’en donne à cœur-joie en vieille lady ronchonne cachant un cœur d’or. À noter que l’idée sera recyclée bien des années plus tard dans la série TV « DOWNTON ABBEY ».

« MADAME MINIVER » est donc à réserver exclusivement aux amateurs des fastes du vieil Hollywood, des mélodrames familiaux. Seul le parti-pris adopté et respecté du début à la fin, de ne jamais quitter le point-de-vue de l’héroïne demeure original. Quant à savoir si c’est « le plus grand film jamais réalisé », comme le clame l’affiche, chacun se fera son opinion !

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GREER GARSON ET WALTER PIDGEON

 

« LE NOUVEAU STAGIAIRE » (2015)

internAvant tout scénariste, Nancy Meyers est connue pour ses comédies de mœurs à « high concept » comme « CE QUE VEULENT LES FEMMES », « TOUT PEUT ARRIVER » ou « THE HOLIDAY ». Études de caractères écrites façon ‘sitcom’ sophistiquée, réalisée le plus platement possible et jouées par des stars chevronnées.

« LE NOUVEAU STAGIAIRE » ne déroge pas à ces règles, mais s’avère étonnamment émouvant et gratifiant. Centré sur la personnalité de « vieux sage » de Robert De Niro, un veuf retraité qui prend un emploi de stagiaire à tout faire dans une start-up pour tromper son désœuvrement, le scénario confronte la sagesse et l’expérience de « l’homme-le-vrai » du 20ème siècle à la jeunesse inculte et sans repères de l’Amérique d’aujourd’hui. D’abord un peu largué, De Niro va devenir « l’oncle de tout le monde » et surtout de sa patronne Anne Hathaway, wonder woman débordée qui a sacrifié sa vie de famille au succès de son entreprise.

Tout cela aurait pu être convenu et fastidieux, mais il n’en est rien. D’abord grâce à la formidable alchimie existant d’emblée entre les deux vedettes, qui semblent à leur top-niveau dès qu’ils sont face-à-face. Et ensuite – et surtout – grâce au regard généreux de l’auteur, qui ne juge personne, ne ridiculise aucun personnage et fait passer son message en douceur. Bon, on fermera les yeux sur quelques remarques légèrement « réac » sur les bords…

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ROBERT DE NIRO ET ANNE HATHAWAY

« LE NOUVEAU STAGIAIRE » est un « feel good movie » destiné à revaloriser les seniors, c’est indéniable. Mais par le dynamisme de ses situations (le « hold-up » chez la mère d’Hathaway mené par De Niro et ses trois copains geeks, la nuit d’hôtel à San Francisco), par la finesse de certains dialogues, il parvient à toucher tous les publics. Autour des stars, on retrouve avec plaisir René Russo en masseuse peu farouche. À noter la prestation assez crispante de la petite Jojo Kushner, digne héritière de Shirley Temple.

Quoi qu’on pense du film, il est en tout cas agréable de voir que Robert De Niro à 72 ans, est encore capable de temps en temps de s’investir dans un rôle en se passant de ses gimmicks habituels.

 

« THE STRANGERS » (2016)

Quand commence « THE STRANGERS », on se retrouve immédiatement en terrain familier : des meurtres bizarres dans une région rurale de Corée, on pense évidemment au remarquable « MEMORIES OF MURDER », d’autant que le héros-flic (Do-won Kwak) semble tout aussi incompétent et maladroit que ceux du film de 2003.strangers

Le signature de Hong-jin Na (« THE CHASER », « THE MURDERER ») est plutôt gage de solidité et d’originalité. Aussi est-ce en toute confiance qu’on pénètre dans cet univers dépaysant et volontiers déconcertant. Sur 156 copieuses minutes, le scénario développe une enquête policière d’abord sur un ton de semi-comédie, puis bifurque vers l’horreur avec des références à « L’EXORCISTE » avec le personnage du chaman ou aux films de zombies et pour finir s’achève – et c’est bien là le gros problème du film – dans la confusion la plus totale. En effet, la dernière demi-heure est quasiment incompréhensible et gâche considérablement la bonne impression laissée jusque-là par le film. Des personnages périphériques (le jeune prêtre) prennent subitement une énorme importance, les morts ressuscitent, le diable en personne fait son apparition, les petites filles deviennent des ‘mass murderers’… Et en guise de résolution, on n’a qu’un gros point d’interrogation à se mettre sous la dent. Bref, grosse déception et légère sensation d’avoir été pigeonné. Heureusement, la prestation habitée de Do-won Kwak, qui évolue du rôle de gros plouc trouillard et gaffeur à celui de héros de tragédie, maintient malgré tout l’intérêt autour de sa seule personne.

À prendre et à laisser donc dans « THE STRANGERS », œuvre élaborée et pleine de choses intéressantes, mais qui perd délibérément son public en route pour céder à un hermétisme des plus irritants. Dommage, vraiment…

 

« LA CAGE » (1975)

cageQuand le film commence avec Lino Ventura perché sur une grue de chantier sur une musique de Philippe Sarde et que le générique passe sur des images solarisées, on est sur-le-champ plongé dans du Claude Sautet. Ensuite, « LA CAGE » prend une tout autre orientation, mais cette entrée en matière perturbe un peu.

Convoqué dans la maison de banlieue de son ex-femme (Ingrid Thulin) qu’il n’a pas revue depuis des années, Ventura se voit enfermer dans sa cave pour une durée indéterminée. Elle ne s’est jamais remise de son départ et a l’intention de lui faire payer la note. Inspiré d’une pièce de théâtre, le scénario s’arrête hélas, là. Deux grands comédiens séparés par les barreaux d’une cage, qui s’envoient des vacheries à la figure. Pas d’urgence particulière, pas de réelle progression dans l’histoire, pratiquement pas de péripéties, peu d’évolution dans leurs rapports. On finit par ne rien attendre et de là naît l’ennui. Le dialogue étant assez basique, voire pauvret par moments, et l’alchimie entre les deux stars étant quasi-nulle (comment imaginer une seconde, même avec toute la bonne volonté du monde, que Lino ait pu être marié à l’égérie d’Ingmar Bergman ?), « LA CAGE » ne fonctionne tout simplement pas. La mise-en-scène ultra conventionnelle de Pierre Granier-Deferre qui a probablement voulu réitérer le miracle de son « CHAT » avec Gabin et Signoret, ne résout en rien le vice-de-forme initial du projet : on n’y croit pas. Point final.

Malgré le handicap de la langue, Thulin fait preuve d’intensité et d’émotion, mais elle semble vraiment échappée d’un autre cinéma. Quant à Ventura, égal à lui-même, il use et abuse de ses vieux tics et ne donne aucune profondeur à son rôle. On se prend à imaginer ce qu’aurait donné un Yves Montand par exemple, vivante incarnation du mâle français des années 70, à sa place. Le film aurait probablement gagné en subtilité. Ce qui nous ramène d’ailleurs indirectement à Sautet ! Décidément…

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INGRID THULIN ET LINO VENTURA

Un film mineur dans la carrière du réalisateur et des deux stars, dont le principal problème – malgré l’admiration qu’on peut avoir pour eux – provient du choix même des deux têtes d’affiche. Étrange…

 

« LA NUIT DES FORAINS » (1953)

forains« LA NUIT DES FORAINS » est un des films les plus universellement connus d’Ingmar Bergman. C’est une fable tonitruante et pourtant d’une noirceur sans pareille, sur un petit cirque itinérant au bord de la faillite.

Dans ce microcosme pouilleux, pathétique, Bergman démontre simplement comment le spectacle s’inspire de la vie et vice-versa. Il brouille les cartes jusqu’à cette représentation où la vie DEVIENT le spectacle et où il faut donner son sang – littéralement – pour gagner sa misérable pitance.

Le film évoque parfois l’univers d’un Fellini nordique et il faut avoir un bon moral pour le supporter, car il traîne dans son sillage des tonnes de cafard. Sous le maquillage des clowns on ne voit que des visages vieillis, grimaçants de désespoir. À l’image du vieil ours rendu fou par la captivité qu’on aperçoit dans quelques plans poignants, le directeur du cirque Åke Grönberg passe tout le film à courir, à ramper, à supplier pour échapper à cette existence de misère. Mais à la fin, parvenu au bout de lui-même, il reprendra la route, parce qu’il ne connaît que cette vie-là. Un personnage magnifique, grandiose dans ses pitoyables excès. Face à lui, Harriet Andersson joue sa petite amie écuyère opportuniste mais pas très futée. Anders Ek est inoubliable en clown tourmenté, particulièrement dans le flash-back ouvrant le film. Et on reconnaît le fidèle Gunnar Björnstrand dans un petit rôle de directeur de théâtre plein de morgue.

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ANDERS EK, AKE GRÖNBERG ET HARRIET ANDERSSON

La photo est co-signée par Sven Nykvist, dont c’est la première collaboration avec Bergman. On sent sa griffe dans ces plans larges où des silhouettes à contrejour cheminent au loin, se découpant sur le ciel.

« LA NUIT DES FORAINS » est un hommage aux saltimbanques, à leur « grandeur et décadence », un film âpre et sans pathos, qui laisse un arrière-goût amer, d’une infinie tristesse.