RSS

Archives de Catégorie: FILMS HISTORIQUES, HISTOIRES VRAIES ET BIOPICS

« DOM JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE » (1965)

DOM« DOM JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE », réalisé par Marcel Bluwal d’après l’œuvre de Molière, fait partie des grands classiques de la télévision française, qui produisait alors des films de prestige, tournés en 35MM, aussi ambitieux dans la forme que dans le fond. Cela a bien changé depuis !

L’adaptation, tout en extérieurs, est parfaitement « aérée », découpée, mettant en valeur le texte et surtout les comédiens magnifiquement choisis. À quarante ans, Michel Piccoli trouve un des rôles de sa vie, endossant avec sa morgue et son mystère, la défroque de ce séducteur compulsif, cynique et hautain, d’un égoïsme effarant et d’une indifférence suicidaire, même face à la mort. Vraiment difficile d’imaginer quelqu’un d’autre dans le rôle. Face à lui, Claude Brasseur est un Sganarelle réjouissant, même si parfois irritant à force de tics et de facilités de jeu. Le face-à-face avec Piccoli au style diamétralement opposé, fonctionne à merveille. Tous les rôles secondaires sont impeccables, à commencer par Lucien Nat en père meurtri ou la délicieuse Josée Steiner en paysanne séduite. À peine pourra-t-on tiquer sur le numéro d’Angelo Bardi qui prend un tel accent que son long monologue est quasiment inintelligible. Pourquoi prend-il une telle place ? Mystère…

L’intelligence des acteurs, l’adresse de la mise-en-scène rendent le texte de Molière complètement accessible. Il y a de très beaux gros-plans de visages, de belles ambiances de forêt et la musique de Mozart fait le reste. C’est de la grande télévision, tellement ambitieuse qu’on fermera les yeux sur une statue du Commandeur bien peu convaincante, à la limite du ridicule et une conclusion trop rapidement expédiée.

DOM2

MICHEL PICCOLI, CLAUDE BRASSEUR ET JOSÉE STEINER

Publicités
 

« MA COUSINE RACHEL » (2017)

« MA COUSINE RACHEL » est, après la version de 1952 signée Henry Koster (chroniquée sur « BDW2 »), une nouvelle adaptation du roman de Daphné Du Maurier. Était-elle nécessaire ? À la rigueur pour une évocation plus explicite de la sexualité des protagonistes, pour une belle image en Scope et surtout pour la présence de Rachel Weisz au prénom prédestiné, dans ce rôle ambigu et vénéneux où elle succède avec bonheur à Olivia De Havilland.RACHEL

En revanche, le très falot Sam Claflin fait bien pâle figure comparé au souvenir qu’on gardait du jeune et enfiévré Richard Burton, dans ce personnage d’amoureux fou naïf et crédule, roulé dans la farine par une « veuve noire » implacable. Si tant est qu’elle soit réellement une criminelle. Là réside le vrai sujet de « MA COUSINE RACHEL ».

La version de Roger Michell ne laisse pas vraiment planer le doute. Il semble bien que Rachel ne soit qu’une prédatrice en quête de proies à dépouiller. Et le jeu de la comédienne s’accorde à cette vision du rôle. Toute de noir vêtue, l’œil de velours, la voix ensorcelante, Rachel Weisz ne laisse que peu de place à l’incertitude. Cela appauvrit pas mal le scénario, qui se réduit à la possession mentale d’un jeune puceau par une femme mûre et sûre de ses charmes. La voix « off » cherchant à créer une ambiguïté n’y parvient pas tout à fait.

Sans aucune surprise donc, le film se laisse regarder pour l’élégance de sa mise-en-scène, pour de bons seconds rôles comme la très charmante Holliday Grainger, Iain Glen, Pierfrancesco Favino (« SUBURRA »), et pour la scène d’amour la moins romantique possible dans un champ de fleurs bleues, qui s’achève dans un mouchoir souillé. Une façon de résumer le personnage de Rachel sans s’appesantir. Un petit geste, tout est dit !

 

« LE SAMOURAÏ DU CRÉPUSCULE » (2002)

Malgré son titre, malgré l’époque où il se déroule, « LE SAMOURAÏ DU CRÉPUSCULE » n’a rien d’un film de sabre. Porté par la voix « off » d’une jeune fille, le scénario se concentre entièrement sur le portrait d’un homme singulier, en contradiction totale avec le mythe du guerrier nippon.SAMOURAI

Avec son visage triste, pensif, Hiroyuki Sanada ne possède ni la sauvagerie d’un Toshirô Mifune, ni le mystère d’un Tatsuya Nakadai. C’est un pauvre samouraï de basse extraction, veuf, élevant seul ses deux filles et multipliant les petits jobs pour survivre. Son seul rayon de soleil : la douce Rie Miyasawa, qu’il aime depuis l’enfance et dont il ne se juge pas digne.

Pendant deux heures, on suit dans un état de semi-hypnose, la lente trajectoire de cet homme silencieux, humble, se contentant de peu. On attend inconsciemment qu’il se passe quelque chose pour déchaîner le tueur qui sommeille sûrement encore en lui, mais comme il l’avoue lui-même, il a perdu sa férocité de bête sauvage et le goût de tuer. Et quand enfin semble se profiler le « climax », qu’il est obligé de reprendre le sabre, le face-à-face avec son adversaire est délibérément anti-spectaculaire, dévitalisé et filmé dans la pénombre ! Ce qui intéresse Yôji Yamada, c’est définitivement ce portrait intime, ce personnage déconnecté de son époque et n’aspirant qu’au bonheur.

Photo et mise-en-scène participent de la même recherche de sobriété et de rigueur : pas d’esthétisme particulier, pas de belles images de paysages ou de crépuscule (en fait ‘Crépuscule’ est le surnom de notre antihéros). À la longue, au terme de cette lente immersion, on s’attache à lui, on comprend ses doutes, ses tourments et son refus de la violence. Non, « LE SAMOURAÏ DU CRÉPUSCULE » n’est pas un film de sabre, c’est un film d’hommes et de femmes.

 

« LE PROCÈS DU SIÈCLE » (2016)

Écrit par David Hare (« THE HOURS ») d’après des faits réels, réalisé par Mick Jackson (« BODYGUARD »), « LE PROCÈS DU SIÈCLE » confronte une spécialiste américaine de la Shoah (Rachel Weisz) à un pseudo-historien anglais (Timothy Spall) qui a bâti sa carrière sur des thèses négationnistes et qui attaque la jeune femme pour diffamation. Et selon la justice britannique, c’est à elle de prouver la réalité de l’horreur nazie remise en question.DENIAL

Malgré un tournage en format Scope, cela a très peu à voir avec du cinéma. Cela aurait dû être un téléfilm, qui aurait probablement gagné à être plus développé pour atteindre son plein impact. Toutefois, par la rigueur de son scénario et grâce à des séquences vraiment fortes comme la visite des avocats à Auschwitz, le film parvient à passionner et à faire vibrer d’indignation. Il faut dire que le trio d’acteurs réuni pour l’occasion est exceptionnel : Rachel Weisz d’abord qui – malgré une coiffure peu seyante – donne vie à ce personnage tout en colère et en frustration (en effet, ses avocats lui interdisent de s’exprimer pendant le procès !). Tom Wilkinson, définitivement un des très grands de sa génération, est magnifique en vieil as du barreau méticuleux et amateur de vin rouge. La vraie surprise vient de Timothy Spall, méconnaissable avec ses trente kilos de moins, dans le rôle haïssable et complexe de l’imposteur haut-en-couleur. Si on ajoute l’excellent Andrew Scott en avocat pragmatique et « en contrôle », on a là la crème des acteurs anglais du moment.

« LE PROCÈS DU SIÈCLE » a au moins le mérite de mettre en lumière des événements réels peu connus mais aux enjeux colossaux, parfaitement exprimés dans le dialogue. Un film utile et instructif donc, à voir pour ce qu’il dit plutôt que pour ce qu’il montre, qui demeure d’une grande platitude.

 

« HUIT ET DEMI » (1963)

OTTO

MARCELLO MASTROIANNI

« Je n’ai plus rien à dire, mais je tiens tout de même à le dire », déclare le réalisateur Marcello Mastroianni dans un éclair de lucidité, en pleine préparation de son nouveau film qu’il rechigne à démarrer.OTTO2

Véritable intrusion dans le cerveau d’un créateur à l’inspiration tarie, pollué par son passé, « HUIT ET DEMI » est une œuvre vertigineuse, aussi émouvante que grotesque, qui n’épargne rien ni personne, pas même le protagoniste, frère jumeau de Federico Fellini. Alors qu’il n’a « rien à dire », celui-ci au lieu de se taire fait de ses états d’âme le sujet-même de son film. La mise en abyme est extraordinaire, d’une complexité inouïe. En pleine crise existentielle, ‘Guido’ ne distingue plus la réalité de ses fantasmes, ni de ses bribes de souvenirs. Il est traqué par ses fantômes, hanté par ses mensonges, ses impostures. Un personnage magnifique, dans lequel Mastroianni dans un de ses plus beaux rôles, déploie toute sa classe dévoyée et lasse. Autour de lui, des femmes, rien que des femmes : son épouse amère, humiliée (Anouk Aimée), sa maîtresse dodue et vulgaire (Sandra Milo, formidable), une starlette anglaise (Barbara Steele) et une vedette souriante et solaire (Claudia Cardinale) qui n’existe probablement que dans son imagination.

C’est un film fascinant, kaléidoscopique, épuisant, sur l’impuissance et la folie du monde du show business. Certaines scènes s’impriment à jamais dans la mémoire, comme la samba de la grosse Eddra Gale sur la plage, la rêverie puérile du harem ou le cocktail final qui s’achève – et ce n’est que justice – en un grand numéro de cirque. La BO sublime de Nino Rota laissait courir l’analogie depuis les premières images.

OTTO3

ANOUK AIMÉE ET CLAUDIA CARDINALE

On ne raconte pas « HUIT ET DEMI » et on n’a nul besoin de l’analyser, comme le démontre l’insupportable personnage du critique français qui suit Guido partout et étouffe ce qui lui restait d’inspiration, tel un affreux Jiminy Cricket castrateur. C’est une œuvre parfaite, folle et angoissante comme un rêve dont on n’arrive pas à ressortir. Un des sommets de la carrière de Fellini.

OTTO4

BARBARA STEELE

 

« LES INCORRUPTIBLES » (1987)

INCOSTrente ans après sa sortie, l’affiche de « LES INCORRUPTIBLES » laisse toujours interdit : Brian DePalma tourne un scénario de David Mamet sur une BO d’Ennio Morricone, avec une brochette d’acteurs à peine croyable. Le film n’est pas l’adaptation de la série TV des années 60, mais revient au livre de souvenirs d’Eliot Ness pour en faire un concentré quasi-westernien de la chute d’Al Capone.

Car « LES INCORRUPTIBLES » emprunte bien plus aux « 7 MERCENAIRES » ou aux classiques d’Howard Hawks qu’aux codes du film de gangsters. Le scénario élimine toutes les scènes de transition ou d’explication pour enchaîner les morceaux de bravoure, quitte à beaucoup trop dilater certains moments-clés et à trop en ellipser d’autres, moins spectaculaires. Cela donne un grand spectacle tonitruant, violent et fastueux, à la psychologie très sommaire et où la légende a complètement pris le pas sur la réalité. Un choix payant, vu le résultat, mais qui laisse toujours un peu frustré à la fin de la projection.

Si Kevin Costner est un honnête Ness sans grand charisme, il est magnifiquement entouré : Sean Connery savoureux vieux flic goguenard poussant son chant du cygne, Andy Garcia en tireur d’élite taiseux, Patricia Clarkson en épouse stoïque ou Billy Drago en horrible Nitti au rictus de chacal. À cause d’un temps de présence trop réduit (on oscille entre le caméo et le second rôle), Robert De Niro a opté pour un jeu grimaçant et caricatural pour camper un Capone suant de démagogie et de vulgarité. Il est indéniablement intéressant à regarder, sans jamais approfondir son portrait du caïd.

« LES INCORRUPTIBLES » n’est composé que de beaux moments de cinéma (l’assaut autour d’un camion de whisky à la frontière canadienne, l’embuscade à la gare, la fin sanglante de ‘Malone’, etc.) et de jolies répliques ‘hard boiled’ qui portent bien la griffe de Mamet. C’est un bel objet de luxe, distrayant et soigné jusqu’au moindre détail. Alors pourquoi n’arrive-t-on pas à l’adorer malgré les re-visions au fil des années ? Trop fabriqué peut-être, sans aspérité. À cause du trop lisse Costner aussi, auquel on ne parvient pas à s’identifier. Quoi qu’il en soit, la réunion au même générique des noms cités plus haut vaut à elle seule qu’on voie et revoie le film.

INCOS2

SEAN CONNERY, KEVIN COSTNER ET ROBERT DE NIRO

 

« JULES ET JIM » (1962)

JULESLa mémoire collective n’a curieusement retenu de « JULES ET JIM », un des grands classiques de François Truffaut, qu’une joyeuse histoire de ménage-à-trois, une jolie chanson (« Le tourbillon de la vie ») et une course insouciante sur un pont de Paris.

Pourtant cette charmante image d’Épinal ne pourrait pas être plus éloignée de l’atmosphère véritable de ce film qui débute effectivement de façon gaie et excentrique pour s’assombrir au fur et à mesure jusqu’à son terrible dénouement. À bien y regarder, la musique de Georges Delerue annonce l’orage qui approche et les brusques changements d’humeur de Jeanne Moreau pourraient mettre la puce à l’oreille. Dans ce qui demeurera sans doute le rôle le plus emblématique de sa carrière, elle se présente comme une femme libérée dans la France de l’avant-guerre de 14-18, un peu instable, difficile à comprendre et à aimer, mais fascinante tout en étant intoxicante. Cette ‘Catherine’ est vraiment un personnage en trois dimensions, qu’on aime autant qu’on la craint.

Malgré quelques tics de l’auteur, comme l’abus d’une voix « off » omniprésente trop littéraire ou des arrêts sur image pas toujours heureux, « JULES ET JIM » est clairement une œuvre en état de grâce, une sorte de long poème lumineux et sombre à la fois, hanté par la guerre et la folie. Si Jeanne Moreau domine le film lui apportant toute son ambiguïté mortifère, Oskar Werner excelle dans le rôle du doux et patient ‘Jules’. Seul Henri Serre, rigide et dépourvu d’humour, dépare le trio.

JULES2

JEANNE MOREAU, OSKAR WERNER ET HENRI SERRE

Il faut donc oublier ses a priori sur ce film qui n’a rien d’une histoire d’amour extravagante et enjouée. « JULES ET JIM » parle d’amour certes, mais d’un amour destructeur et stérile. À redécouvrir, donc.