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Archives de Catégorie: LES FILMS DE BERNARD BLIER

« L’HOMME À L’IMPERMÉABLE » (1957)

IMPER2Adapté par Julien Duvivier et René Barjavel d’une Série Noire de James Hadley Chase, « L’HOMME À L’IMPERMÉABLE » est un drôle de film, une sorte de vaudeville macabre taillé aux mesures de Fernandel avec qui le réalisateur avait récemment tourné les deux premiers « DON CAMILLO ».

Précurseur d’œuvres comme « SÉRIE NOIRE POUR UNE NUIT BLANCHE » ou « AFTER HOURS » pour le principe de l’engrenage infernal broyant un pauvre quidam, le film se met au tempo de sa vedette, ce qui n’était pas ce qui pouvait lui arriver de mieux : Fernandel roule des yeux, multiplie les double-takes, tressaille, répète ad nauseam des « Houlala ! » plaintifs, et fait glisser plusieurs fois le scénario dans le burlesque pied-de-plomb et la pantalonnade boulevardière. C’est dommage, parce que la photo est magnifique, les décors de Montmartre sont superbes, comme extraits d’un roman de Zola et les autres comédiens ont su trouver le ton juste. Surtout Bernard Blier, absolument délectable en maître-chanteur barbu, visqueux et positivement répugnant. Un grand numéro, entre pure comédie et ignominie. On remarque aussi Jacques Duby en pianiste voyou, l’Américain John McGiver en trafiquant d’œuvres d’art ou la gironde Claude Sylvain en chanteuse opportuniste.

La réalisation de Duvivier n’est pas en cause, puisque le film contient des morceaux de bravoure épatants comme cette bagarre sur les quais de Seine ou la course-poursuite dans l’immeuble à la fin, mais l’équilibre entre le film noir et le véhicule comique pour Fernandel n’a pas vraiment été trouvé. Un Duvivier mineur donc, tourné entre deux de ses chefs-d’œuvre tardifs : « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS… » et « MARIE-OCTOBRE ». Pour le complétiste de la filmographie du maître et les fans de Fernandel qui y trouveront très certainement matière à se réjouir.

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FERNANDEL, BERNARD BLIER, JOHN McGIVER ET CLAUDE SYLVAIN

 

« MANÈGES » (1950)

manegesDeux ans après le déjà pas très joyeux « DÉDÉE D’ANVERS », Yves Allégret retrouve la même équipe (son scénariste, son chef-opérateur, son trio de vedettes) pour un film d’une noirceur absolument effarante, une étude de la cupidité humaine et de la manipulation, dont l’histoire annonce « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS » de Duvivier avec cinq années d’avance.

« MANÈGES » démarre de façon très osée pour l’époque, dans une mosaïque de flash-backs autour d’une jeune femme (Simone Signoret) agonisante sur un lit d’hôpital, entourée de son mari éploré (Bernard Blier) et de sa mère (Jane Marken). Mais alors qu’elle se pense condamnée, Signoret demande, par pure méchanceté, à sa gentille môman de raconter à Blier la sordide vérité sur ce mariage qui l’a mené à la ruine. En fait les deux femmes sont des prédatrices amorales et cyniques, jetant leur dévolu sur des hommes riches pour les plumer et passer aussitôt à une nouvelle victime. Propriétaire d’un manège cossu à Neuilly, Blier aveuglé par l’amour va y perdre jusqu’à sa chemise sans rien comprendre à rien.

Il n’y a pas grand-monde à sauver dans ce film cruel et abrasif, sans le moindre éclat de lumière. Même Blier est tellement naïf et crédule, qu’il en devient stupide et irritant. Son revirement final n’en sera que plus fort et plus brutal. Quant aux personnages de la mère et de la fille, ils sont écrits avec une incroyable misogynie : c’est un duo de hyènes et d’ailleurs Marken – absolument géniale – en a le rire insupportable. Signoret, féline et subtilement vulgaire, trouve un de ses grands rôles en garce absolue et sans la moindre circonstance atténuante : un monstre authentique qui sera rattrapée d’effroyable façon par le destin. À côté de cet exceptionnel trio, Jacques Baumer parvient à exister en palefrenier taiseux, qui fait office de mauvaise conscience à Blier, sans parvenir à rien freiner.

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SIMONE SIGNORET, JANE MARKEN ET BERNARD BLIER

« MANÈGES » est un film de misanthrope, qui pousse le bouchon jusqu’à l’écœurement pur et simple. Mais la qualité des comédiens et du dialogue rend le spectacle fascinant. Noir c’est VRAIMENT noir !

 

« DÉDÉE D’ANVERS » (1948)

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ATMOSPHÈRE…

« DÉDÉE D’ANVERS » est un superbe mélodrame dans lequel on retrouve des traces des classiques du « film noir » anglo-saxon et aussi du néoréalisme italien, apparu environ trois ans plus tôt. Réalisé par Yves Allégret, le film offre à une Simone Signoret de 27 ans un de ses premiers rôles principaux.dedee2

Prostituée française exilée à Anvers, elle est sous la coupe d’un mac particulièrement abject (Marcel Dalio) et protégée par un « taulier » chastement amoureux d’elle (Bernard Blier). Quand elle s’amourache d’un viril contrebandier italien (Marcello Pagliero), elle pense pouvoir échapper au sordide de son existence, mais la réalité reprendra vite ses droits.

Porté par des images sublimes de Jean Bourgoin, un noir & blanc charbonneux, une ambiance portuaire enfumée et suintante, dialogué sans emphase par Jacques Sigurd, le film tourne entièrement autour de Signoret, qui n’a jamais été plus belle, plus vulnérable, que dans ce personnage d’ange déchu au cynisme de façade, dont tous les rêves sont foulés au pied. Elle irradie littéralement et dégage une douceur qu’on ne lui reverra que rarement par la suite. À ses côtés, Blier est surprenant en brave type d’apparence, mais vrai dur au poing leste, qui fond devant elle. Et surtout Dalio, absolument extraordinaire en proxénète visqueux et pleutre par qui le malheur arrivera. Le moindre petit rôle est parfaitement dessiné et nourri par une ou deux répliques qui lui donnent du relief.

« DÉDÉE D’ANVERS » évolue dans un climat poisseux de désespérance, de mal du pays (la scène entre Dédée et un marin américain soûl qui répète en pleurant : « I want to go home »), de misère humaine, mais il est éclairé par le regard de Simone Signoret qui passe de la joie enfantine au désir implacable de vengeance. L’exécution du traître sera d’une brutalité effarante. Une vraiment belle prestation d’actrice d’un réalisme sans faille.

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SIMONE SIGNORET ET BERNARD BLIER

 

« SÉRIE NOIRE » (1979)

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PATRICK DEWAERE

Alain Corneau et le romancier Georges Perec se sont (très librement) inspirés d’un polar de Jim Thompson, pour signer une œuvre unique en son genre, une sorte de « voyage au bout de la nuit » glauque et suffocant, entièrement axé sur son personnage principal et donc, sur son interprète : Patrick Dewaere dans un numéro de haute-voltige.serie2

« SÉRIE NOIRE » n’est pas un film facile à regarder et à aimer. En collant littéralement à Dewaere, sans un instant de répit, les auteurs nous font voir le monde à travers ses yeux : une banlieue grisâtre, pluvieuse, aux intérieurs d’une laideur déprimante. Dans tous les décors, une radio est allumée, diffusant des tubes disco qui finissent par scier les nerfs. Mais par ce procédé, ils nous empêchent de prendre du recul et de comprendre que ‘Franck Poupart’ n’est pas qu’un VRP aux nerfs fragiles, mais aussi et surtout un meurtrier schizophrène et combinard, sans le moindre garde-fou moral ou sentimental. C’est donc une véritable vermine qu’incarne Dewaere, mais avec une telle verve, une telle énergie hystérique, qu’il parvient à le rendre humain. Ou presque. Bien sûr, « SÉRIE NOIRE » tourne parfois au one-man-show légèrement complaisant sur les bords, mais Dewaere va tellement loin, que cela demeure fascinant.

L’acteur est très bien entouré par l’excellente Myriam Boyer en épouse effacée, Bernard Blier génial en patron avaricieux et abject ou la toute jeune Marie Trintignant en adolescente prostituée par sa propre tante. Les face-à-face entre cette dernière et Dewaere sont d’ailleurs presque douloureux à contempler, quand on connaît leurs destins tragiquement écourtés.

Plus ou moins apparenté au genre policier, « SÉRIE NOIRE » cristallise surtout la fascination d’un réalisateur pour son interprète. Ce personnage résume, synthétise et sublime la personnalité incontrôlable de Patrick Dewaere, jusqu’au malaise, jusqu’à la nausée parfois. À voir donc, malgré les longueurs, les excès, comme un cauchemar poisseux sur le mal-de-vivre.

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MYRIAM BOYER, PATRICK DEWAERE ET BERNARD BLIER

 

« QUAI DES ORFÈVRES » (1947)

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SUZY DELAIR ET LOUIS JOUVET

Le plus délicat quand on décide de parler de « QUAI DES ORFÈVRES », c’est de ne pas abuser de superlatifs : car Henri-Georges Clouzot, auteur et réalisateur, signe là son chef-d’œuvre, mais aussi un modèle de « polar » noir au scénario virtuose, l’instantané d’une époque – l’immédiat après-guerre – encore stigmatisée par des années troubles, une histoire d’amour triangulaire des plus déroutantes et probablement le plus beau portrait de flic de l’Histoire du cinéma hexagonal.QUAI3

L’anecdote n’a pas grande importance : le meurtre d’un vieillard libidineux dans l’univers du music-hall. Les protagonistes : une chanteuse au caractère bien plus complexe qu’il n’en a d’abord l’air. Ravissante « idiote » ou arriviste au cœur endurci ? Suzy Delair est extraordinaire de naturel et donne littéralement vie à son rôle, sans jamais le juger. Bernard Blier joue son mari, un arrangeur maladivement jaloux et pas bien malin. Simone Renant est intrigante à souhait en photographe élégante, sorte de mystérieux ange-gardien du couple. Un trio exceptionnel, rapidement éclipsé par l’arrivée tardive de Louis Jouvet, flic chargé de l’enquête et pressé d’en finir pour passer les fêtes avec son petit garçon noir « ramené des colonies ».

Fonctionnaire plutôt miteux et mal embouché, à la petite moustache ridicule, il peut se montrer cruel (sa façon de traiter le vieux Pierre Larquey) et se « planter » complètement. Mais le génie de Jouvet est de parvenir à laisser filtrer l’humanité et l’empathie sous le masque de rapace de son inspecteur. Un rôle magnifique, peut-être le plus profond et émouvant de l’acteur, qui évolue comme un poisson dans l’eau, dans les décors du 36, quai des Orfèvres, sculptés par la sublime photo d’Armand Thirard.

« QUAI DES ORFÈVRES » avance comme un train dans la nuit, tisse une intrigue à tiroirs sans jamais « balader » le spectateur et parvient à rendre attachants les individus a priori les moins ragoutants possibles. Le dialogue est une merveille, émaillé de « vacheries » inoubliables et des scènes comme le dernier face-à-face entre Jouvet et Renant (« Vous êtes un type dans mon genre… ») sont à savourer jusqu’à plus-soif.

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RAYMOND BUSSIÈRE, BERNARD BLIER, LOUIS JOUVET ET SUZY DELAIR

Un modèle de ‘film noir’ à la française mais au-delà du genre qu’il illustre, un très grand film humaniste, dur et lucide, mais sans aucun cynisme. À l’image du policier créé par le grand Louis Jouvet au sommet de son art.

 

« LES DEUX FANFARONS » (1988)

2FANFARONS2« LES DEUX FANFARONS » est une coproduction italo-française et un des cinq films que tournèrent ensemble Alberto Sordi (153 films au compteur) et Bernard Blier (185 titres à sa filmo !).

Comment ne pas se réjouir de la réunion de ces deux monstres sacrés pour un ‘road movie’ de l’Italie à Saint-Tropez ? Bien sûr, au bout de quelques minutes, on subodore que la comédie ne va pas être des plus légères, que la direction d’acteurs n’est pas très rigoureuse – c’est une litote ! – et à l’arrivée sur la Côte d’Azur, on se retrouve sur les plages nudistes et les casinos, chers à Max Pécas ou à Jean Girault. Autant le dire tout de suite donc, « LES DEUX FANFARONS » malgré son titre opportuniste et son tandem franco-italien, n’est pas « LE FANFARON » ! Pas du tout, même.

Il faut savoir se contenter du plaisir ineffable de voir Sordi cabotiner à mort dans son rôle de retraité mytho et unijambiste, râleur et un peu « beauf » sur les bords et de retrouver Blier dans une de ses dernières apparitions, en vieux libidineux jouisseur et lettré. Les deux bougres s’en donnent à cœur-joie dans le n’importe quoi assumé. Ainsi la scène où ils fument du shit dans les bras l’un de l’autre sur la plage ou leur réveil au milieu des vacanciers naturistes, sont-ils des moments tellement idiots et bas-du-front, qu’on en rit tout de même au énième degré.

Pourtant, dans ce fatras sympathique, de rares instants d’émotion surnagent : les retrouvailles inopinées entre Sordi et Vittorio Caprioli qui lui avait « volé » sa femme vingt ans plus tôt et qu’il tente de lui refourguer en douce, maintenant qu’elle est âgée. Ou l’accident de voiture de Blier provoquant la panique de Sordi… Des petites vignettes volées çà et là et qui donnent au film tout son prix. Car le film sous ses dehors burlesques, n’est au fond, que la description d’une amitié tardive, aussi drôle que pathétique.

BERNARD BLIER ET ALBERTO SORDI

BERNARD BLIER ET ALBERTO SORDI

On est très loin donc, des grandes comédies ‘all’italiana’, mais le film vaut le coup d’œil pour les deux vétérans survivants d’un cinéma révolu, qui font ici un émouvant baroud d’honneur. Avanti, ragazzi !

À noter une amusante conséquence de la coproduction : dans la v.o., comme Blier est censé jouer un Italien pure souche, il parle français avec un accent prononcé, ce qui rend ses scènes avec Andréa Ferreol jouant quant à elle une Française, quelque peu surréalistes !

 

« CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL » (1964)

100.000$2Réunis cinq ans après « CLASSE TOUS RISQUES », Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo bénéficient cette fois d’un décor exotique, d’un dialogue de Michel Audiard, de la mise-en-scène « à l’Américaine » d’Henri Verneuil et ils conduisent de gros camions comme ceux du « SALAIRE DE LA PEUR ».

« CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL » a donc tout pour plaire, mais… il ne plaît pas vraiment. Pas complètement. À force de solidité ultra-bétonnée dans les cadrages et le montage, le film perd toute spontanéité et fantaisie. De plus, le noir & blanc ne se justifie pas vraiment et prive d’une bonne partie de la beauté du Sahara. Un bon tiers de l’action se résume en fait à des trajets en poids-lourds dans le sable et le bruit ininterrompu des moteurs finit par casser les oreilles. Quant au scénario, s’il est bien ficelé, c’est au détriment des personnages qui sont tous aussi antipathiques et désagréables les uns que les autres, évoluant dans une ambiance « politiquement incorrecte » aux lourds relents misogynes, homophobes, colonialistes et j’en passe.

Alors oui, Ventura a de bonnes répliques (c’est le moins !), oui, Belmondo – qui met du temps à émerger comme un rôle important – semble s’amuser beaucoup dans un personnage de sale petite gouape amorale. Mais Reginald Kernan est complètement transparent dans un rôle qui aurait nécessité une vraie « gueule » américaine à la Lee Marvin. Au fond, seul s’en sort Bernard Blier, dont les apparitions sporadiques, en « Deus Ex Machina » débonnaire sont délectables et font regretter ce qu’aurait pu et dû être l’ensemble du film. Gert Fröbe est également très bien au début du film en « boss » suant et odieux surnommé ‘La Betterave’ à cause de son diabète.

ANDRÉA PARISY, LINO VENTURA, JEAN-PAUL BELMONDO ET GERT FRÖBE.

ANDRÉA PARISY, LINO VENTURA, JEAN-PAUL BELMONDO ET GERT FRÖBE.

Deux heures c’est un peu longuet pour suivre ces individus à peine attachants et la fin est hâtivement expédiée en « off » au bénéficie d’une bagarre cathartique entre les deux stars qui s’achève en fou-rire. Mais n’est pas John Huston qui veut et « CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL » laisse sur une sensation d’inachevé.