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Archives de Catégorie: LES FILMS DE BERNARD BLIER

« BUFFET FROID » (1979)

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GÉRARD DEPARDIEU, JEAN CARMET ET BERNARD BLIER

Bertrand Blier n’en était qu’à son cinquième long-métrage, quand il signa avec « BUFFET FROID » son chef-d’œuvre, un film-somme qui résume et transcende son cinéma singulier, à mi-chemin entre le théâtre de Beckett et le style d’un David Lynch avant l’heure. Il s’affirme comme héritier d’une ère révolue, celle du cinéma d’avant-guerre aux acteurs excentriques et aux dialogues goûteux.FROID.jpg

« BUFFET FROID », ce n’est rien d’autre qu’une divagation, un cauchemar de tours et de béton, hantée par la mort qui rôde et où plus rien n’a de sens ni de finalité. C’est vif, cinglant, rapide et spirituel, les situations sont inattendues, un flic (Bernard Blier) se lie d’amitié avec un jeune tueur schizophrène (Gérard Depardieu) et un serial killer hagard (Jean Carmet). Ensemble, ils errent dans une cité déserte, font des rencontres improbables et finiront dans une magnifique forêt et au fond d’une gorge. Oui, c’est un rêve, avançant par à-coups, passant du coq à l’âne, sans qu’on songe à s’en offusquer. Hormis une ou deux longueurs (l’épisode de l’orchestre qui casse le rythme), le film tient la distance jusqu’au bout et boucle même la boucle de sa brillante introduction dans le RER de la Défense. Autour du trio, extraordinairement bien assorti et réjouissant à contempler, on remarque également Geneviève Page en veuve exigeante et Carole Bouquet magnifiquement employée en ange de la mort impavide. Sans oublier Michel Serrault dont le face à face avec Depardieu est un bonheur.

Il est pratiquement impossible de décrire ce qui fonctionne si bien dans « BUFFET FROID » qui réussit ce que Blier a si souvent raté : une œuvre refermée sur elle-même, drôle et angoissante, dans laquelle on perd pied progressivement avec un plaisir inouï. La musicalité des dialogues, de ces voix si familières, la photo glaciale, les décors vides… Toujours est-il que tant d’années après sa sortie, la surprise est intacte.

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MICHEL SERRAULT, GÉRARD DEPARDIEU ET CAROLE BOUQUET

 

« LES CAMARADES » (1963)

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BERNARD BLIER, RENATO SALVATORI ET MARCELLO MASTROIANNI

Situé à Turin, à la fin du 19ème siècle « LES CAMARADES », comme bien d’autres classiques de Mario Monicelli, parvient à mêler harmonieusement message politique, histoire avec un grand « H », portraits intimes de « petites gens » et même – un peu – de comédie.CAMARADES.jpg

Marcello Mastroianni, un « agitateur » socialiste, s’arrête à Turin et pousse des ouvriers déjà bien remontés, à entamer une grève pour une vie plus décente. Le mouvement est fragile, les esprits s’échauffent et la fin sera, mais on l’avait deviné dès le début, d’une lucide amertume. Outre sa reconstitution historique admirable de discrétion (on n’y fait à vrai dire, jamais attention tant elle est parfaite), le film vaut pour les dizaines de personnages qui s’y croisent, ridicules, émouvants, faillibles, mais humains et pathétiques. En tête, Mastroianni formidable en « professeur » constamment affamé et frigorifié, mais jamais battu, une sorte de gourou illuminé mais sincère et haut-en-couleur. Autour de lui, Renato Salvatori qu’on voit doucement évoluer du macho égoïste en graine de révolutionnaire, Bernard Blier en grande gueule prompt à la débandade, Folco Lulli exceptionnel en colosse coléreux, symbole de la révolte. Et dans un petit rôle, Annie Girardot dans un emploi classique de putain au grand cœur.

Il y a du Zola dans ce Monicelli, mais un Zola truculent et parfois trivial, qui sait nous cueillir brutalement par des bouts de séquences bouleversants (la raclée que donne l’ado à son jeune frère pour qu’il aille à l’école et ne finisse pas comme lui, puis ce même petit garçon qu’on retrouve à la toute dernière image : simple et poignant). « LES CAMARADES » a du cœur, de l’ampleur, de l’empathie à revendre, mais ne cède pas au pathos et à la sensiblerie. Du vrai grand cinéma italien, en somme.

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ANNIE GIRARDOT, FOLCO LULLI, MARCELLO MASTROIANNI, BERNARD BLIER ET GIAMPIERO ALBERTINI

 

« LES TONTONS FLINGUEURS » (1963)

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LINO VENTURA

Librement adapté d’un polar d’Albert Simonin par lui-même et Michel Audiard, réalisé par Georges Lautner, « LES TONTONS FLINGUEURS » est aujourd’hui devenu plus qu’un film-culte : un vrai classique du cinéma français, dont la plupart des répliques est entrée dans le langage courant. Est-ce exagéré ? Oui et non.TONTONS.jpg

Le scénario, après une rapide mise en place (une vague guerre des gangs autour de l’héritage d’un caïd exilé revenu mourir en France) part en quenouilles, ne raconte strictement plus rien et fait s’entretuer des malfrats idiots et sentencieux, laisse la voie libre à des séquences comme celle, légendaire, de la soûlerie dans la cuisine et surtout à des comédiens en roue-libre qui s’amusent visiblement comme des fous à réciter de l’Audiard haut-de-gamme taillé à leurs mesures. Lino Ventura est égal à lui-même en dur-à-cuire rangé des voitures, forcé de reprendre du service. Son exaspération permanente crée un contraste amusant avec ses partenaires : Bernard Blier génial en faux-dur et souffre-douleur, Robert Dalban formidable en larbin anglophone, Venantino Venantini en porte-flingue loyal. Claude Rich et Francis Blanche en rajoutent un peu trop et les acteurs étrangers doublés ne sont guère convaincants. Exercice de style déconnant et sans queue ni tête, « LES TONTONS FLINGUEURS » connaît de terribles chutes de tension (toutes les scènes avec Horst Frank !), mais il est sauvé de l’ennui (et de l’oubli) par la verve audiardienne magnifiquement mise en valeur par les orfèvres que sont Blier et Ventura, qui ont su trouver le ton juste, au millimètre près. Maintenant, est-ce réellement le chef-d’œuvre intouchable qu’il est devenu à l’usure ? Probablement pas. Mais quelle importance ? Des répliques comme : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît » ou : « J’ai connu une Polonaise qui en buvait au petit-déjeuner » valent bien qu’on se montre indulgent.

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FRANCIS BLANCHE, ROBERT DALBAN, JEAN LEFEBVRE, LINO VENTURA ET BERNARD BLIER

À noter vers la fin, le caméo de Paul Meurisse dans le rôle du « Monocle », signé par la même équipe.

 

« L’HOMME À L’IMPERMÉABLE » (1957)

IMPER2Adapté par Julien Duvivier et René Barjavel d’une Série Noire de James Hadley Chase, « L’HOMME À L’IMPERMÉABLE » est un drôle de film, une sorte de vaudeville macabre taillé aux mesures de Fernandel avec qui le réalisateur avait récemment tourné les deux premiers « DON CAMILLO ».

Précurseur d’œuvres comme « SÉRIE NOIRE POUR UNE NUIT BLANCHE » ou « AFTER HOURS » pour le principe de l’engrenage infernal broyant un pauvre quidam, le film se met au tempo de sa vedette, ce qui n’était pas ce qui pouvait lui arriver de mieux : Fernandel roule des yeux, multiplie les double-takes, tressaille, répète ad nauseam des « Houlala ! » plaintifs, et fait glisser plusieurs fois le scénario dans le burlesque pied-de-plomb et la pantalonnade boulevardière. C’est dommage, parce que la photo est magnifique, les décors de Montmartre sont superbes, comme extraits d’un roman de Zola et les autres comédiens ont su trouver le ton juste. Surtout Bernard Blier, absolument délectable en maître-chanteur barbu, visqueux et positivement répugnant. Un grand numéro, entre pure comédie et ignominie. On remarque aussi Jacques Duby en pianiste voyou, l’Américain John McGiver en trafiquant d’œuvres d’art ou la gironde Claude Sylvain en chanteuse opportuniste.

La réalisation de Duvivier n’est pas en cause, puisque le film contient des morceaux de bravoure épatants comme cette bagarre sur les quais de Seine ou la course-poursuite dans l’immeuble à la fin, mais l’équilibre entre le film noir et le véhicule comique pour Fernandel n’a pas vraiment été trouvé. Un Duvivier mineur donc, tourné entre deux de ses chefs-d’œuvre tardifs : « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS… » et « MARIE-OCTOBRE ». Pour le complétiste de la filmographie du maître et les fans de Fernandel qui y trouveront très certainement matière à se réjouir.

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FERNANDEL, BERNARD BLIER, JOHN McGIVER ET CLAUDE SYLVAIN

 

« MANÈGES » (1950)

manegesDeux ans après le déjà pas très joyeux « DÉDÉE D’ANVERS », Yves Allégret retrouve la même équipe (son scénariste, son chef-opérateur, son trio de vedettes) pour un film d’une noirceur absolument effarante, une étude de la cupidité humaine et de la manipulation, dont l’histoire annonce « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS » de Duvivier avec cinq années d’avance.

« MANÈGES » démarre de façon très osée pour l’époque, dans une mosaïque de flash-backs autour d’une jeune femme (Simone Signoret) agonisante sur un lit d’hôpital, entourée de son mari éploré (Bernard Blier) et de sa mère (Jane Marken). Mais alors qu’elle se pense condamnée, Signoret demande, par pure méchanceté, à sa gentille môman de raconter à Blier la sordide vérité sur ce mariage qui l’a mené à la ruine. En fait les deux femmes sont des prédatrices amorales et cyniques, jetant leur dévolu sur des hommes riches pour les plumer et passer aussitôt à une nouvelle victime. Propriétaire d’un manège cossu à Neuilly, Blier aveuglé par l’amour va y perdre jusqu’à sa chemise sans rien comprendre à rien.

Il n’y a pas grand-monde à sauver dans ce film cruel et abrasif, sans le moindre éclat de lumière. Même Blier est tellement naïf et crédule, qu’il en devient stupide et irritant. Son revirement final n’en sera que plus fort et plus brutal. Quant aux personnages de la mère et de la fille, ils sont écrits avec une incroyable misogynie : c’est un duo de hyènes et d’ailleurs Marken – absolument géniale – en a le rire insupportable. Signoret, féline et subtilement vulgaire, trouve un de ses grands rôles en garce absolue et sans la moindre circonstance atténuante : un monstre authentique qui sera rattrapée d’effroyable façon par le destin. À côté de cet exceptionnel trio, Jacques Baumer parvient à exister en palefrenier taiseux, qui fait office de mauvaise conscience à Blier, sans parvenir à rien freiner.

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SIMONE SIGNORET, JANE MARKEN ET BERNARD BLIER

« MANÈGES » est un film de misanthrope, qui pousse le bouchon jusqu’à l’écœurement pur et simple. Mais la qualité des comédiens et du dialogue rend le spectacle fascinant. Noir c’est VRAIMENT noir !

 

« DÉDÉE D’ANVERS » (1948)

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ATMOSPHÈRE…

« DÉDÉE D’ANVERS » est un superbe mélodrame dans lequel on retrouve des traces des classiques du « film noir » anglo-saxon et aussi du néoréalisme italien, apparu environ trois ans plus tôt. Réalisé par Yves Allégret, le film offre à une Simone Signoret de 27 ans un de ses premiers rôles principaux.dedee2

Prostituée française exilée à Anvers, elle est sous la coupe d’un mac particulièrement abject (Marcel Dalio) et protégée par un « taulier » chastement amoureux d’elle (Bernard Blier). Quand elle s’amourache d’un viril contrebandier italien (Marcello Pagliero), elle pense pouvoir échapper au sordide de son existence, mais la réalité reprendra vite ses droits.

Porté par des images sublimes de Jean Bourgoin, un noir & blanc charbonneux, une ambiance portuaire enfumée et suintante, dialogué sans emphase par Jacques Sigurd, le film tourne entièrement autour de Signoret, qui n’a jamais été plus belle, plus vulnérable, que dans ce personnage d’ange déchu au cynisme de façade, dont tous les rêves sont foulés au pied. Elle irradie littéralement et dégage une douceur qu’on ne lui reverra que rarement par la suite. À ses côtés, Blier est surprenant en brave type d’apparence, mais vrai dur au poing leste, qui fond devant elle. Et surtout Dalio, absolument extraordinaire en proxénète visqueux et pleutre par qui le malheur arrivera. Le moindre petit rôle est parfaitement dessiné et nourri par une ou deux répliques qui lui donnent du relief.

« DÉDÉE D’ANVERS » évolue dans un climat poisseux de désespérance, de mal du pays (la scène entre Dédée et un marin américain soûl qui répète en pleurant : « I want to go home »), de misère humaine, mais il est éclairé par le regard de Simone Signoret qui passe de la joie enfantine au désir implacable de vengeance. L’exécution du traître sera d’une brutalité effarante. Une vraiment belle prestation d’actrice d’un réalisme sans faille.

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SIMONE SIGNORET ET BERNARD BLIER

 

« SÉRIE NOIRE » (1979)

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PATRICK DEWAERE

Alain Corneau et le romancier Georges Perec se sont (très librement) inspirés d’un polar de Jim Thompson, pour signer une œuvre unique en son genre, une sorte de « voyage au bout de la nuit » glauque et suffocant, entièrement axé sur son personnage principal et donc, sur son interprète : Patrick Dewaere dans un numéro de haute-voltige.serie2

« SÉRIE NOIRE » n’est pas un film facile à regarder et à aimer. En collant littéralement à Dewaere, sans un instant de répit, les auteurs nous font voir le monde à travers ses yeux : une banlieue grisâtre, pluvieuse, aux intérieurs d’une laideur déprimante. Dans tous les décors, une radio est allumée, diffusant des tubes disco qui finissent par scier les nerfs. Mais par ce procédé, ils nous empêchent de prendre du recul et de comprendre que ‘Franck Poupart’ n’est pas qu’un VRP aux nerfs fragiles, mais aussi et surtout un meurtrier schizophrène et combinard, sans le moindre garde-fou moral ou sentimental. C’est donc une véritable vermine qu’incarne Dewaere, mais avec une telle verve, une telle énergie hystérique, qu’il parvient à le rendre humain. Ou presque. Bien sûr, « SÉRIE NOIRE » tourne parfois au one-man-show légèrement complaisant sur les bords, mais Dewaere va tellement loin, que cela demeure fascinant.

L’acteur est très bien entouré par l’excellente Myriam Boyer en épouse effacée, Bernard Blier génial en patron avaricieux et abject ou la toute jeune Marie Trintignant en adolescente prostituée par sa propre tante. Les face-à-face entre cette dernière et Dewaere sont d’ailleurs presque douloureux à contempler, quand on connaît leurs destins tragiquement écourtés.

Plus ou moins apparenté au genre policier, « SÉRIE NOIRE » cristallise surtout la fascination d’un réalisateur pour son interprète. Ce personnage résume, synthétise et sublime la personnalité incontrôlable de Patrick Dewaere, jusqu’au malaise, jusqu’à la nausée parfois. À voir donc, malgré les longueurs, les excès, comme un cauchemar poisseux sur le mal-de-vivre.

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MYRIAM BOYER, PATRICK DEWAERE ET BERNARD BLIER