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Archives de Catégorie: LES FILMS DE BERNARD BLIER

« QUAI DES ORFÈVRES » (1947)

QUAI

SUZY DELAIR ET LOUIS JOUVET

Le plus délicat quand on décide de parler de « QUAI DES ORFÈVRES », c’est de ne pas abuser de superlatifs : car Henri-Georges Clouzot, auteur et réalisateur, signe là son chef-d’œuvre, mais aussi un modèle de « polar » noir au scénario virtuose, l’instantané d’une époque – l’immédiat après-guerre – encore stigmatisée par des années troubles, une histoire d’amour triangulaire des plus déroutantes et probablement le plus beau portrait de flic de l’Histoire du cinéma hexagonal.QUAI3

L’anecdote n’a pas grande importance : le meurtre d’un vieillard libidineux dans l’univers du music-hall. Les protagonistes : une chanteuse au caractère bien plus complexe qu’il n’en a d’abord l’air. Ravissante « idiote » ou arriviste au cœur endurci ? Suzy Delair est extraordinaire de naturel et donne littéralement vie à son rôle, sans jamais le juger. Bernard Blier joue son mari, un arrangeur maladivement jaloux et pas bien malin. Simone Renant est intrigante à souhait en photographe élégante, sorte de mystérieux ange-gardien du couple. Un trio exceptionnel, rapidement éclipsé par l’arrivée tardive de Louis Jouvet, flic chargé de l’enquête et pressé d’en finir pour passer les fêtes avec son petit garçon noir « ramené des colonies ».

Fonctionnaire plutôt miteux et mal embouché, à la petite moustache ridicule, il peut se montrer cruel (sa façon de traiter le vieux Pierre Larquey) et se « planter » complètement. Mais le génie de Jouvet est de parvenir à laisser filtrer l’humanité et l’empathie sous le masque de rapace de son inspecteur. Un rôle magnifique, peut-être le plus profond et émouvant de l’acteur, qui évolue comme un poisson dans l’eau, dans les décors du 36, quai des Orfèvres, sculptés par la sublime photo d’Armand Thirard.

« QUAI DES ORFÈVRES » avance comme un train dans la nuit, tisse une intrigue à tiroirs sans jamais « balader » le spectateur et parvient à rendre attachants les individus a priori les moins ragoutants possibles. Le dialogue est une merveille, émaillé de « vacheries » inoubliables et des scènes comme le dernier face-à-face entre Jouvet et Renant (« Vous êtes un type dans mon genre… ») sont à savourer jusqu’à plus-soif.

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RAYMOND BUSSIÈRE, BERNARD BLIER, LOUIS JOUVET ET SUZY DELAIR

Un modèle de ‘film noir’ à la française mais au-delà du genre qu’il illustre, un très grand film humaniste, dur et lucide, mais sans aucun cynisme. À l’image du policier créé par le grand Louis Jouvet au sommet de son art.

 

« LES DEUX FANFARONS » (1988)

2FANFARONS2« LES DEUX FANFARONS » est une coproduction italo-française et un des cinq films que tournèrent ensemble Alberto Sordi (153 films au compteur) et Bernard Blier (185 titres à sa filmo !).

Comment ne pas se réjouir de la réunion de ces deux monstres sacrés pour un ‘road movie’ de l’Italie à Saint-Tropez ? Bien sûr, au bout de quelques minutes, on subodore que la comédie ne va pas être des plus légères, que la direction d’acteurs n’est pas très rigoureuse – c’est une litote ! – et à l’arrivée sur la Côte d’Azur, on se retrouve sur les plages nudistes et les casinos, chers à Max Pécas ou à Jean Girault. Autant le dire tout de suite donc, « LES DEUX FANFARONS » malgré son titre opportuniste et son tandem franco-italien, n’est pas « LE FANFARON » ! Pas du tout, même.

Il faut savoir se contenter du plaisir ineffable de voir Sordi cabotiner à mort dans son rôle de retraité mytho et unijambiste, râleur et un peu « beauf » sur les bords et de retrouver Blier dans une de ses dernières apparitions, en vieux libidineux jouisseur et lettré. Les deux bougres s’en donnent à cœur-joie dans le n’importe quoi assumé. Ainsi la scène où ils fument du shit dans les bras l’un de l’autre sur la plage ou leur réveil au milieu des vacanciers naturistes, sont-ils des moments tellement idiots et bas-du-front, qu’on en rit tout de même au énième degré.

Pourtant, dans ce fatras sympathique, de rares instants d’émotion surnagent : les retrouvailles inopinées entre Sordi et Vittorio Caprioli qui lui avait « volé » sa femme vingt ans plus tôt et qu’il tente de lui refourguer en douce, maintenant qu’elle est âgée. Ou l’accident de voiture de Blier provoquant la panique de Sordi… Des petites vignettes volées çà et là et qui donnent au film tout son prix. Car le film sous ses dehors burlesques, n’est au fond, que la description d’une amitié tardive, aussi drôle que pathétique.

BERNARD BLIER ET ALBERTO SORDI

BERNARD BLIER ET ALBERTO SORDI

On est très loin donc, des grandes comédies ‘all’italiana’, mais le film vaut le coup d’œil pour les deux vétérans survivants d’un cinéma révolu, qui font ici un émouvant baroud d’honneur. Avanti, ragazzi !

À noter une amusante conséquence de la coproduction : dans la v.o., comme Blier est censé jouer un Italien pure souche, il parle français avec un accent prononcé, ce qui rend ses scènes avec Andréa Ferreol jouant quant à elle une Française, quelque peu surréalistes !

 

« CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL » (1964)

100.000$2Réunis cinq ans après « CLASSE TOUS RISQUES », Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo bénéficient cette fois d’un décor exotique, d’un dialogue de Michel Audiard, de la mise-en-scène « à l’Américaine » d’Henri Verneuil et ils conduisent de gros camions comme ceux du « SALAIRE DE LA PEUR ».

« CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL » a donc tout pour plaire, mais… il ne plaît pas vraiment. Pas complètement. À force de solidité ultra-bétonnée dans les cadrages et le montage, le film perd toute spontanéité et fantaisie. De plus, le noir & blanc ne se justifie pas vraiment et prive d’une bonne partie de la beauté du Sahara. Un bon tiers de l’action se résume en fait à des trajets en poids-lourds dans le sable et le bruit ininterrompu des moteurs finit par casser les oreilles. Quant au scénario, s’il est bien ficelé, c’est au détriment des personnages qui sont tous aussi antipathiques et désagréables les uns que les autres, évoluant dans une ambiance « politiquement incorrecte » aux lourds relents misogynes, homophobes, colonialistes et j’en passe.

Alors oui, Ventura a de bonnes répliques (c’est le moins !), oui, Belmondo – qui met du temps à émerger comme un rôle important – semble s’amuser beaucoup dans un personnage de sale petite gouape amorale. Mais Reginald Kernan est complètement transparent dans un rôle qui aurait nécessité une vraie « gueule » américaine à la Lee Marvin. Au fond, seul s’en sort Bernard Blier, dont les apparitions sporadiques, en « Deus Ex Machina » débonnaire sont délectables et font regretter ce qu’aurait pu et dû être l’ensemble du film. Gert Fröbe est également très bien au début du film en « boss » suant et odieux surnommé ‘La Betterave’ à cause de son diabète.

ANDRÉA PARISY, LINO VENTURA, JEAN-PAUL BELMONDO ET GERT FRÖBE.

ANDRÉA PARISY, LINO VENTURA, JEAN-PAUL BELMONDO ET GERT FRÖBE.

Deux heures c’est un peu longuet pour suivre ces individus à peine attachants et la fin est hâtivement expédiée en « off » au bénéficie d’une bagarre cathartique entre les deux stars qui s’achève en fou-rire. Mais n’est pas John Huston qui veut et « CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL » laisse sur une sensation d’inachevé.

 

« LE SEPTIÈME JURÉ » (1962)

7 JURÉBernard Blier a tourné plus de 180 films et il est une figure majeure de l’Histoire du cinéma français. Mais sur la masse, il n’a pas tant tenu de premiers rôles qu’on pourrait le penser. Aussi l’intérêt principal de « LE SEPTIÈME JURÉ », projet initié par l’acteur lui-même, réside-t-il dans son omniprésence dans un personnage tragique, travaillé en profondeur. Drame provincial sur les vicissitudes et hypocrisies de la bourgeoisie, le film détone dans la filmographie de Georges Lautner. On sent ici des influences inattendues : Orson Welles (l’usage systématique de la contreplongée et des éclairages expressionnistes) et Ingmar Bergman (la façon de photographier les extérieurs, les extrêmes gros-plans sur des visages) ! Si le film paraît empesé par moments, si la voix « off » beaucoup trop présente empêche parfois d’entrer complètement dans l’ambiance, c’est tout de même une intéressante tentative. N’ayant pas l’ironie abrasive ou le cynisme d’un Chabrol, « LE SEPTIÈME JURÉ » semble parfois naïf et imbu de sa propre importance, mais le résultat est néanmoins efficace et très audacieux dans le cinéma hexagonal de l’époque.

ANNE DOAT

ANNE DOAT

Grand plaisir de voir Blier sobre et introverti, laissant filtrer çà et là des éclairs de folie trop longtemps contenus (le fou-rire à table avec sa famille). Le personnage de ce pharmacien bourrelé de remords et de regrets à qui le châtiment et la rédemption sont constamment refusés pour ne pas ébranler les conventions, fait partie de ses plus belles interprétations « sérieuses ». À ses côtés, un bon cast d’où se détachent Maurice Biraud en vétérinaire amer et désenchanté et la charmante Anne Doat en amoureuse indulgente.

« LE SEPTIÈME JURÉ » est un film étrange, à la narration chaotique, à l’esthétique un peu trop ostentatoire, mais qui fait preuve d’audace et surtout d’une véritable recherche dans la forme.

BERNARD BLIER

BERNARD BLIER

 

HAPPY BIRTHDAY, BERNARD !

BERNARD BLIER (1916-1989), UN DES ACTEURS LES PLUS MARQUANTS DU CINÉMA FRANÇAIS. PLUS DE 180 FILMS À SON PALMARÈS !

BERNARD BLIER (1916-1989), UN DES ACTEURS LES PLUS MARQUANTS DU CINÉMA FRANÇAIS. PLUS DE 180 FILMS À SON PALMARÈS !

 

« LE MESSAGER » (1937)

JEAN GABIN

JEAN GABIN

« LE MESSAGER » est un pur mélodrame, se déroulant dans le Paris mondain des années 30 et dans une sinistre exploitation minière en Ouganda.

Là-bas, Jean Gabin business man ruiné, s’est exilé pour subvenir aux besoins de Gaby Morley qu’il vient d’épouser. Il devient rapidement alcoolique, en proie aux fièvres et se confie à Jean-Pierre Aumont son jeune adjoint. De retour à Paris, celui-ci a tellement entendu parler de l’épouse de son ami, qu’il en fait un transfert et a une liaison avec elle…MESSAGER

C’est extrêmement vieillot et poussiéreux. Les scènes « coloniales » sont difficilement acceptables aujourd’hui (la façon désinvolte dont sont filmés les « nègres », sans oublier les seins joyeusement dénudés des belles indigènes), mais malgré tout, le film ne manque pas d’un certain charme. D’abord Gabin y est magistral dans un personnage à facettes : jeune marié jovial et exalté, puis colon amer et suant le whisky délirant dans sa case et enfin mari trompé, froid et inflexible. Il passe d’un état à l’autre avec maestria, maintenant la cohérence du rôle et faisant preuve d’une complexité inespérée dans ce genre de film. Face à lui, Gaby Morlay est hélas complètement à côté de la plaque, vraiment pas taillée pour cet emploi de femme idéalisée et fatale. À 44 ans, elle était – et faisait ! – beaucoup plus âgée que Gabin, et cela déséquilibre leur relation. En jeune premier fébrile et geignard, Aumont rappelle ce qu’il fut dans « HÔTEL DU NORD ». Ce qui n’est pas un compliment. L’œil exercé du cinéphile reconnaîtra un tout jeune Bernard Blier, qui apparaît exactement trois secondes dans le rôle d’un chauffeur nommé… ‘Bernard’.

« LE MESSAGER » est un film un peu oublié dans cette période très faste de la carrière de Gabin, mais il vaut le détour pour son ambiance africaine bien glauque et pour son implacable mécanique psychologique.

JEAN GABIN, GABY MORLAY, BERNARD BLIER ET PIERRE COËDEL

JEAN GABIN, GABY MORLAY, BERNARD BLIER ET LUCIEN COËDEL

 

« ARCHIMÈDE LE CLOCHARD » (1959)

ARCHIMEDELe générique-début de « ARCHIMÈDE LE CLOCHARD » indique que l’idée originale est attribuée à un certain ‘Jean Moncorgé’, qui n’est autre que le vrai nom de Jean Gabin. Une idée sympathique mais bien maigre en l’occurrence, qui consiste à offrir à l’acteur de 55 ans – mais qui en fait bien quinze de plus – un rôle de SDF truculent et fauteur-de-troubles.

Il n’y a pas de scénario à proprement parler. Le film suit les déambulations de ce bonhomme haut-en-couleurs, au langage châtié et aux colères homériques, terreur des bistrotiers. Gabin s’amuse visiblement beaucoup, il danse comme un jeune homme à plusieurs reprises, chante à tue-tête, balance avec enthousiasme les répliques d’un Audiard en bonne forme et occupe l’espace en ogre généreux.

C’est indéniablement attachant, un brin complaisant aussi, très inégal. Ainsi, le face-à-face entre Gabin et Jacqueline Maillan, snobinette du 16ème arrondissement est-il franchement cocasse, alors que les scènes avec le cabotin Darry Cowl (c’est lui qui se prend la baffe traditionnelle) sont un brin pénibles et répétitives. On reconnaît avec plaisir des familiers de l’entourage de Gabin : Paul Frankeur, Gaby Basset, l’ex-Madame Gabin, Bernard Blier dans un petit rôle de limonadier cocu, Carette en voleur de chiens ou Noël Roquevert qui apparaît à la toute fin.

« ARCHIMÈDE LE CLOCHARD » est donc un one-man-show parfaitement assumé, qui n’existe que pour permettre à Gabin de s’amuser en toute liberté, de s’ébattre sans contrainte dans un film qui n’est qu’un écrin à des saynètes dont il est le centre et l’unique raison d’être. À réserver au fan, donc.

JACQUELINE MAILLAN, JEAN GABIN ET BERNARD BLIER

JACQUELINE MAILLAN, JEAN GABIN ET BERNARD BLIER