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Archives de Catégorie: LES FILMS DE BRUNO CREMER

« UNE HISTOIRE SIMPLE » (1978)

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ARLETTE BONNARD ET ROMY SCHNEIDER

Claude Sautet et son coscénariste Jean-Loup Dabadie, portraitistes clairvoyants et sans complaisance du mâle français fragilisé des années 70, se penchent avec « UNE HISTOIRE SIMPLE » sur son pendant féminin avec le personnage de ‘Marie’, dessinatrice industrielle confrontée au vieillissement, à la solitude, à la veulerie des hommes. Ce qui fascine d’emblée en revoyant le film quarante ans plus tard, c’est à quel point le panorama du monde du travail, de la précarité, ressemble à la France des années 2000. En offrant le rôle principal à Romy Schneider, son égérie, Sautet change radicalement de point-de-vue. La femme idéalisée des « CHOSES DE LA VIE » ou de « CÉSAR ET ROSALIE » perd son auréole glamour pour s’ancrer dans une réalité certes moins jolie à contempler, mais d’autant plus émouvante et concrète. L’actrice n’a peut-être jamais été meilleure.HISTOIRE

Si les hommes demeurent à l’arrière-plan, filtrés par le regard tendre mais lucide de leurs femmes, Sautet retrouve tout de même ses marques : groupes d’amis en week-end, maison de campagne, cafés enfumés, alcool et cigarettes. Il n’a rien perdu de ce génie singulier qui consiste à faire exister un nombre étonnant de personnages en même temps, à leur donner un passé véritable à chacun, un parcours. Son casting – à l’exception de Sophie Daumier qui semble échappée d’un autre film – est d’une rare homogénéité : Arlette Bonnard superbe en meilleure amie de Marie, Bruno Cremer magnifique en ex-mari séduisant mais pas si courageux qu’il ne paraît, Claude Brasseur parfait dans son meilleur rôle en ‘loser’ pathétique, et Roger Pigaut sur la corde raide menant au suicide, Madeleine Robinson. Tout le monde est à sa place, quelle que soit l’importance de son rôle.

« UNE HISTOIRE SIMPLE » n’est pas une œuvre joyeuse, il y plane un sentiment constant d’échec, une tentation de se retirer du jeu, la peur de se retrouver seul, laissé pour compte de la société. Cela s’achève heureusement par une image sereine, la promesse incertaine d’un avenir (un peu) moins sombre. Mais un avenir sans hommes ! Entre femmes solidaires… C’est un très beau film, d’une richesse thématique que dément une forme simple, parfaitement lisible. Claude Sautet est définitivement un des grands maîtres du cinéma français, toutes époques confondues.

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BRUNO CREMER, ROMY SCHNEIDER ET CLAUDE BRASSEUR

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« L’ALPAGUEUR » (1976)

ALPAGUEUR2« L’ALPAGUEUR » est une tentative de Philippe Labro « d’américaniser » le personnage de Jean-Paul Belmondo, en lui faisant jouer un chasseur-de-primes œuvrant pour les services secrets en s’attaquant illégalement à la pègre. L’idée en vaut une autre, mais le scénario est bizarrement construit, il perd un temps fou à lever plusieurs lièvres en même temps, s’efforce de les faire s’entrecroiser et surtout, perd complètement de vue le véritable adversaire du héros, un serial killer surnommé « l’Épervier » qu’on ne voit que trop peu et qui peine à s’imposer comme protagoniste central. C’est d’autant plus déplorable que c’est Bruno Cremer qui lui prête ses traits inquiétants et qu’il est formidable dans ce rôle glauque et ambigu à souhait, qu’il joue tout en nuances. Face à lui, Belmondo plus routinier semble rejouer des scènes vues dans d’autres films (les séquences en prison renvoient à « HO ! » ou « LA SCOUMOUNE ») en dur-à-cuire fregoli aux ‘one liners’ obscures (« Café, pousse-café, cigare »).

On trouve de drôles de partis-pris dans ce film : tous les intérieurs sont décrépits, presque en ruine. Situations et dialogues sont truffés de sous-entendus crypto-gays. On reconnaît les influences des auteurs, du « FLINGUEUR » de Winner au « GUET-APENS » de Peckinpah. « L’ALPAGUEUR » n’est hélas, pas aussi rigoureux : les seconds rôles sont uniformément faibles et sans réalité aucune, les dialogues (signés du parolier Jacques Lanzmann) sont émaillés de bons-mots incongrus et les blagounettes bien lourdingues de Belmondo tombent pour la plupart à plat, tant elles semblent appartenir à un autre film.

Par plusieurs détails pourtant, « L’ALPAGUEUR » retient tout de même l’attention. Sa froideur, la sinistrose systématique de ses repérages, ses choix bizarroïdes (l’absence totale de personnages féminins, le tueur rêvant d’acheter une île déserte, son étrange amitié avec le jeune voyou Patrick Fierry) et au bout du compte, un ton qui n’appartient qu’à lui. Dommage vraiment, qu’à trop se perdre dans des sous-intrigues fastidieuses, Labro n’ait pas fait de son film un face-à-face au sommet entre un super-mercenaire et un monstrueux tueur en série. Ses deux acteurs avaient la carrure pour hisser le scénario vers le haut. À part une bagarre à bord d’un avion bien insuffisante, ils n’en ont pas eu l’occasion.

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BRUNO CREMER ET JEAN-PAUL BELMONDO

 

« L’ATTENTAT » (1972)

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JEAN-LOUIS TRINTIGNANT ET GIAN MARIA VOLONTÈ

Inspiré de l’affaire Ben Barka (l’enlèvement en plein Paris d’un leader politique marocain jamais retrouvé) qui défraya la chronique en 1965, « L’ATTENTAT », bien que signé Yves Boisset, a un faux-air de film à la Costa-Gavras. On y retrouve d’ailleurs plusieurs acteurs fréquemment employés par celui-ci ce qui renforce l’impression.ATTENTAT

Revoir le film aujourd’hui replonge dans une ambiance trouble et paranoïaque typique des années 70. Pratiquement pas de psychologie dans le scénario et le dialogue signés Ben Barzman et Jorge Semprun, mais un discours direct et militant, mettant en cause les gouvernements français et marocains (le second jamais nommé), l’ORTF (nommé plusieurs fois !), la police et même la CIA. Inutile de chercher de la subtilité : « L’ATTENTAT » est une machine à dénoncer. C’est à la fois sa force et sa faiblesse. Boisset a réuni un des plus ahurissants castings du cinéma de l’époque : Jean-Louis Trintignant est un antihéros inhabituel, un entremetteur louche qualifié de raté, de minable, de médiocre par à peu près tout le monde au cours du film et manipulé comme un vulgaire pantin ! Comme d’habitude, l’acteur l’incarne honnêtement, sans jamais chercher à le rendre un tant soit peu sympathique, même quand il recherche la rédemption. Autour de lui, Michel Bouquet, Philippe Noiret, Jean Bouise jouent des pourris de compétition, Michel Piccoli est glaçant en colonel tortionnaire, Gian Maria Volontè (doublé par Marcel Bozzuffi) est impeccable en avatar de Ben Barka. Superbe confrontation avec Piccoli dans la meilleure scène du film. Des anglo-saxons comme Roy Scheider, Jean Seberg ou Nigel Davenport n’ont que des rôles sans grand intérêt. À noter que, étonnamment, Bruno Cremer et François Périer trouvent des personnages intègres.

Avec Ricardo Aronovich à la photo, Ennio Morricone à la BO, « L’ATTENTAT » possède énormément d’atouts pour passionner encore. Il bénéficie d’un bon rythme et maintient l’attention, même si deux heures, cela peut sembler longuet quand on ne parvient à s’attacher à aucun personnage et que certaines séquences sont trop systématiquement rentre-dedans et lourdingues. À voir de toute façon pour se souvenir de cette affaire aux ramifications vertigineuses et pour son générique absolument incroyable.

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JEAN SEBERG ET MICHEL PICCOLI

À noter que le film, totalement inédit en France en vidéo, est trouvable en Allemagne dans une copie 16/9, mais techniquement très perfectible.

 

« LE BON ET LES MÉCHANTS » (1976)

bon« LE BON ET LES MÉCHANTS » se situe pendant l’occupation allemande, mais il adopte un point-de-vue rarement utilisé à l’écran : celui des gangsters, des braqueurs de banques qui ont poursuivi leurs méfaits pendant cette période plus que trouble, allant jusqu’à s’allier avec la Gestapo pour dépouiller les familles juives.

Cet angle historique, c’est tout l’intérêt de ce film un peu trop touffu, qui mixe sans complexe la comédie, le suspense, les poursuites en voiture, les histoires d’amour (Claude Lelouch oblige…), mais jette un éclairage inédit sur les agissements de la bande de Bonny & Lafont et le rôle excessivement ambigu de fonctionnaires de police comme celui joué par Bruno Cremer, dont on ne sait plus très bien à la fin, s’il fait partie des « bons » ou des « méchants ». Les aventures du trio campé par Jacques Dutronc, Marlène Jobert et Jacques Villeret, sont sympathiques mais sentent trop souvent l’improvisation. Le non-jeu du premier, pour habile qu’il soit, s’avère parfois insuffisant pour créer un vrai personnage. Au bout du compte, on s’intéresse plutôt au couple formé par un Cremer rusé, constamment en sueur, et Brigitte Fossey qui en vient progressivement à le mépriser. Dans un joli cast de seconds rôles, on retiendra l’apparition de Serge Reggiani en chef de la résistance.

Étalonné en sépia, porté comme toujours par l’agréable BO de Francis Lai, « LE BON ET LES MÉCHANTS » fait partie des réussites de Lelouch, de ces films qu’apprécient même ceux qui ne supportent pas le style du réalisateur. Il est parsemé de moments de grâce, de séquences étonnamment dures (la torture de la baignoire, précisément détaillée). Et Marlène Jobert, charmante et souriante, n’y a peut-être jamais été aussi naturelle. Un joli film mais aussi – et surtout – une intéressante leçon d’Histoire.

À noter, un texte à la fin, indique une possible sequel, sur le « gang des tractions avant », qui ne verra jamais le jour.

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JACQUES DUTRONC, MARLÈNE JOBERT ET BRUNO CREMER

 

« 1 HOMME DE TROP » (1967)

tropAdapté d’un roman de Jean-Pierre Chabrol, « 1 HOMME DE TROP » est le second long-métrage d’un Costa-Gavras de 33 ans seulement, déjà en pleine possession de ses moyens, et qui signe un des plus beaux films sur le maquis et la résistance.

Ce qui accroche instantanément, c’est le style de la mise-en-scène, mêlant une approche « reportage » (qui n’est pas sans rappeler « LA 317ème SECTION » sorti deux ans plus tôt, avec Bruno Cremer et Jacques Perrin, encore présents ici) à un scénario très construit, autour du personnage complexe et ambigu d’un prisonnier mystérieux (Michel Piccoli) dont on ignore les intentions. Le quotidien du maquis est admirablement dépeint, tous les acteurs sont complètement dans leurs rôles et l’agitation permanente crée une confusion qui laisse deviner l’ambiance de danger et d’improvisation qui devait régner parmi les résistants. Pas une seconde « l’armée des ombres » n’est magnifiée ou mythifiée.

Le format Scope est parfaitement utilisé, la caméra est en mouvement constant, les sons se chevauchent. Le film est d’une telle modernité, qu’on peine à croire qu’il a déjà 50 ans ! La maîtrise du langage cinématographique est impressionnante.

Cremer est superbe en chef autoritaire mais humain, Jean-Claude Brialy n’a jamais été meilleur dans un rôle de quasi-fanatique, Piccoli est génialement utilisé dans un rôle à multiples facettes. Et on remarque également un Charles Vanel savoureux en « pépé » flingueur, Claude Brasseur en rigolo chaud-lapin, Gérard Blain, François Périer, etc. À noter que Billy Kearns apparaît brièvement mais… dans deux rôles différents !

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MICHEL PICCOLI, BRUNO CREMER, JEAN-CLAUDE BRIALY, GÉRARD BLAIN, CHARLES VANEL, MED HONDO ET JACQUES PERRIN

Longtemps introuvable, « 1 HOMME DE TROP » ne déçoit aucunement quand on le revoit aujourd’hui. Bien au contraire. C’est un quasi chef-d’œuvre et la bataille finale est haletante, s’achevant sur un plan filmé depuis un hélicoptère, qui résume magnifiquement le dérisoire et l’absurdité de toutes les guerres.

 

« SECTION SPÉCIALE » (1975)

BRUNO CREMER

BRUNO CREMER

Avec « SECTION SPÉCIALE », Costa-Gavras s’attaque à la sombre période de l’occupation et du régime de Vichy, focalisant ses efforts sur ces tribunaux d’exception créés pour prévenir l’ire des Allemands, dans une épouvantable parodie de justice basée sur des lois rétroactives et des exécutions arbitraires.SECTION3

Délaissant les oripeaux du thriller (« Z »), l’auteur adopte un style visuel et narratif sobre et neutre, assez proche du téléfilm, un rythme lancinant et délibérément répétitif jusqu’à soulever une indignation et un écœurement qui restent longtemps en tête, comme un désagréable arrière-goût. Notons tout de même qu’en grattant un peu la surface, on peut déceler une forme d’humour grinçant et pince-sans-rire très surprenant tout au long du film.

Le gratin des acteurs français des années 70 a été réuni pour démonter cette machine à collaborer, manœuvrée par des vieillards cacochymes calfeutrés dans des bureaux cossus. Tout le monde est à sa place et il faudrait tous les citer : Claude Piéplu extraordinaire en juge coquet et sans état d’âme, Michel Galabru qui a rarement été meilleur que dans son unique scène en magistrat intègre refusant l’infamie, Jacques Perrin en jeune avocat révolté mais impuissant, Michel Lonsdale parfait dans l’abjection assumée, Heinz Bennent en officier allemand intelligent, Bruno Cremer d’une magnifique autorité en journaliste vibrant d’indignation, etc. C’est vraiment le haut du panier.

« SECTION SPÉCIALE » est à voir comme un miroir à cette France qu’on aimerait oublier mais qui n’a peut-être pas totalement disparu, comme une œuvre utile et virulente, dont l’austérité peut sans doute un peu rebuter, mais dont on ressort moins idiot. À peine pourra-t-on regretter quelques courts flash-backs vraiment peu nécessaires, destinés à « aérer » pendant la longue séquence du procès et un dialogue parfois trop explicatif.

HEINZ BENNENT, YVES MONTAND, BOB CASTELLA ET SERGE MARQUAND

HEINZ BENNENT, YVES MONTAND, BOB CASTELLA ET SERGE MARQUAND

À noter, pour l’anecdote, que dans la séquence où les bourreaux déjeunent à une terrasse, les miliciens qu’on aperçoit à l’arrière-plan ne sont autres que Costa-Gavras lui-même et… Yves Montand et son compagnon de scène Bob Castella.

 

« LA 317ème SECTION » (1965)

BRUNO CREMER ET JACQUES PERRIN

BRUNO CREMER ET JACQUES PERRIN

Dès les premières images, on sait, on sent que « LA 317ème SECTION » se classe dans le peloton de tête des meilleurs films de guerre jamais réalisés, toutes nationalités confondues. Situé pendant les derniers jours de la guerre d’Indochine, il suit la retraite de quelques soldats menés par un jeune lieutenant inexpérimenté et idéaliste et un sergent endurci, un vrai « chien de guerre ».

317 2Il n’y a pas d’histoire à proprement parler, juste une déambulation dans la jungle, la boue, la pluie battante, une lutte pour survivre malgré les balles ennemies, la dysenterie, le désespoir. La photo de Raoul Coutard est tellement détaillée qu’on garde la sensation d’avoir vu un film en couleurs. Elle transcende la mise-en-scène très « reportage » de Schoendoerffer en créant une sorte d’esthétique du réel. On est totalement absorbé pendant 90 minutes, en empathie complète avec les personnages.

Le film doit beaucoup à ses deux acteurs principaux : Jacques Perrin, juvénile et émacié, pas encore abimé par la guerre, qui tente de rester humain au milieu de l’horreur et du sang. De la « chiasse » comme il est dit dans le film. Et Bruno Cremer, dans le rôle de sa vie, celui d’un ex de la Wehrmacht cynique et pragmatique, maniant l’argot militaire et la mitrailleuse en vieux pro. Leur face-à-face est fascinant, comme la progression de leur amitié improbable. Cremer a-t-il ressemblé un jour à Perrin, dans une autre vie ? Peut-être… Ou peut-être est-il attiré par cet humanisme qu’il n’a jamais laissé s’épanouir en lui.

Pas de morceau de bravoure, pas de débauche de pyrotechnie, aucun blabla : « LA 317ème SECTION » donne une image très juste et austère de ce que doit être la guerre. Celle d’Indochine ou n’importe quelle autre. D’ailleurs, le moment où Cremer raconte ses souvenirs de Stalingrad et se trompe en parlant de l’ennemi « viet » en dit bien plus long qu’un pamphlet pacifiste.

« LA 317ème SECTION » a pavé la route à Oliver Stone, à Coppola, à Malick et à bien d’autres encore. Il n’a pas pris une ride, comme les vrais chefs-d’œuvre.

JACQUES PERRIN ET BRUNO CREMER

JACQUES PERRIN ET BRUNO CREMER