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Archives de Catégorie: LES FILMS DE FRANCES McDORMAND

« RANGOON » (1995)

John Boorman's Beyond Rangoon (1995) with Patricia ArquetteTourné « à chaud » dans le but évident de faire connaître à un vaste public international le drame birman, « RANGOON » pâtit de ses bonnes intentions qui – on le sait depuis longtemps – n’ont jamais fait les bons films.

Entre les mains expertes de John Boorman, c’est pourtant loin d’être un ratage complet, une fois passé les quarante premières minutes. Tout ce début est en effet confit de clichés : le deuil de l’héroïne censé justifier à lui seul tout son comportement, les flash-backs/rêves sur l’enfant mort, le dialogue d’une platitude et d’un didactisme inouïs, la séquence où apparaît un avatar d’Aung San Suu Kyi d’une naïveté navrante, etc.

Mais dès que l’action se concentre en course-poursuite dans la jungle, le film décolle, trouve ses marques et confirme qu’un discours, même politique, est bien plus efficace quand il n’est pas asséné au burin, mais démontré en images et en symboles. Outre une photo magnifique de John Seale et une BO très émouvante de Hans Zimmer, « RANGOON » doit énormément à la sympathie naturelle dégagée par Patricia Arquette, qui transcende un rôle sans réelle profondeur, plombé par des répliques souvent agaçantes de vieux bon sens yankee. Sa relation au professeur U Aung Ko, jouant son propre personnage, soutient l’intérêt et génère parfois une véritable empathie. Dommage que Frances McDormand disparaisse après le premier quart d’heure ! Son apparition en sœur protectrice ne marquera pas les esprits.

À prendre et à laisser donc, dans ce « RANGOON » sincère et visuellement très beau, que l’excès de sentimentalisme hollywoodien finit par rendre souvent irritant et contre-productif.

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PATRICIA ARQUETTE ET FRANCES McDORMAND

 

« TOUT PEUT ARRIVER » (2003)

tout2Nancy Meyers, scénariste et réalisatrice spécialisée dans les « sitcoms » pour grand écran basés sur des « high concepts », signe avec « TOUT PEUT ARRIVER » un film sans aucun point-de-vue esthétique (à part que tout doit être très éclairé, tout le temps) et à 100% au service de ses stars.

À bien y regarder, le scénario est un dialogue ininterrompu entre ses deux personnages principaux, épicé parfois d’interventions fugaces de seconds rôles sans intérêt et rythmé par des changements de décors. Le thème, il est simple : c’est « l’amour chez les seniors », pour le reste tout repose sur le métier (considérable) de Diane Keaton et Jack Nicholson.

La première, sortant de sa réserve habituelle, est surprenante en dramaturge à la fois coincée et exubérante, passant en un instant du rire aux larmes et s’offre même à 57 ans, une scène de nu inattendue (et drôle). Face à elle, le monstre Nicholson dans ses œuvres. Ventru, congestionné, le sourire auto-satisfait d’un gros matou repu, il délaisse toute vanité de star pour se montrer dans tout le ridicule de sa soixantaine fatiguée : la calvitie ébouriffée, les fesses à l’air, l’œil vague, le viagra à portée de main, il est en sur-cabotinage en roue-libre, mais force est de reconnaître qu’il est très amusant. On sourit donc souvent de leurs face-à-face drolatiques, malgré un dialogue surabondant, répétitif et parfois même superflu. Le tandem retient malgré tout l’attention et oblitère Frances McDormand en sœur délurée, le revenant Paul Michael Glaser ou la pétillante Amanda Peet. Quant à Keanu Reeves, en gentil médecin attiré par les femmes mûres, c’est à peine s’il impressionne la pellicule, comme à son habitude.

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JACK NICHOLSON ET DIANE KEATON

Si on est bien disposé, si on aime Keaton et Nicholson, on prendra un certain plaisir pépère à leurs échanges. Sinon, cette logorrhée risque d’agacer les amateurs de vrai cinéma. À voir en connaissance de cause, donc.

 

« AVE CÉSAR ! » (2016)

Malgré quelques années relativement décevantes, on attend toujours le prochain film des frères Coen avec l’espoir de retrouver la verve de « FARGO » ou « THE BARBER ». Autant le dire tout de suite, avec « AVE CÉSAR ! », ce ne sera pas pour cette fois.AVE

Ce n’est pas que le film soit raté, loin de là, c’est plutôt qu’il paraît manquer de centre de gravité, d’un scénario solide, même dans l’absurde comme le fut « THE BIG LEBOWSKI », par exemple. L’humour pince-sans-rire et passéiste des brothers est bien présent, le travail de reconstitution du Hollywood des années 5O est parfait, surtout dans la recréation de films bibliques, de westerns de série B ou de ‘musicals’ nautiques. Et comme souvent, la plupart des protagonistes sont des imbéciles heureux à la crétinerie hilarante. Mais c’est tellement « second degré », que lorsqu’arrive le mot « FIN » on a l’étrange sensation que le film n’a pas encore vraiment démarré. Reste heureusement un casting en béton-armé : Josh Brolin impeccable en ‘producer’ paternaliste à la main leste, George Clooney irrésistible en star à l’incommensurable bêtise, Tilda Swinton étonnante en sœurs jumelles chroniqueuses et rivales, Scarlett Johansson en avatar d’Esther Williams. À noter la fugitive présence des anciens rivaux de « HIGHLANDER » : Christophe(r) Lambert et Clancy Brown. Abonnée à l’univers des Coen, Frances McDormand apparaît brièvement en vieille monteuse racornie, qui s’étrangle avec sa moviola.

« AVE CÉSAR ! » est donc un plaisir pour l’œil, un amuse-gueule inconsistant mais goûteux, qui provoque des éclats de rire et offre un regard à la fois caustique et attendri sur l’Usine à Rêves et sur un cinéma disparu.

 

« FRIENDS WITH MONEY » (2006)

FRIENDS« FRIENDS WITH MONEY » s’inscrit parfaitement dans la carrière de Nicole Holofcener, sorte de Woody Allen au féminin relocalisé sur la Côte Ouest.

D’ailleurs, cet opus fait souvent penser à un des chefs-d’œuvre du maître new-yorkais : « HANNAH ET SES SŒURS ». Les quatre héroïnes ne sont pas sœurs mais copines de fac (ou tout du moins le conclue-t-on). Trois bourgeoises quadragénaires bien installées dans la vie, mères de famille, et une quatrième, moins sûre d’elle, gagnant sa vie en faisant des ménages. Construit en puzzle minimaliste, le film suit en parallèles se recoupant parfois, ces quatre parcours, dont les apparences se fendillent rapidement pour démontrer que riche ou pauvre, marié ou célibataire, avec ou sans enfant, tout le monde est logé à la même enseigne : nul n’échappe à la midlife crisis, à la dépression et aux remises en question. L’écriture est si fine, les portraits si bien croqués, que lorsque le film s’achève on a l’étrange sensation qu’il vient de commencer et qu’il aurait pu durer deux bonnes heures de plus !

Honnêtement réalisé sans plus, « FRIENDS WITH MONEY » fait la part belle à son superbe casting, la fine-fleur du cinéma indépendant U.S. : Jennifer Aniston excellente en « pauvre fille » malléable et cœur d’artichaut, Catherine Keener à fleur de peau en scénariste au bord du divorce, Frances McDormand formidable – mais quand ne l’est-elle pas ? – en femme mariée à un ‘gay’ et sombrant peu à peu dans une inquiétante clochardisation. Joan Cusack, Jason Isaacs ou Simon McBurney sont également parfaitement utilisés.

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CATHERINE KEENER, FRANCES McDORMAND, SIMON McBURNEY ET JENNIFER ANISTON

Quelle est la morale de cette tranche de vie incisive mais généreuse ? Que l’argent ne fait pas le bonheur ? Que l’amitié est fragile ? Qu’un couple ne tient souvent qu’à un fil aisément cassable ? Entre autres, oui. C’est surtout un joli panorama des névroses urbaines des années 2000, un instantané drôle et cruel, d’un pessimisme souriant, d’une intelligence aiguë.

 

« THIS MUST BE THE PLACE » (2011)

Il y a de forts échos de « PARIS, TEXAS » de Wenders et de « UNE HISTOIRE VRAIE » de Lynch, dans « THIS MUST BE THE PLACE ». Trois films où apparaît curieusement Harry Dean Stanton, ici dans un simple caméo-clin d’œil.THIS

Sean Penn, ex-rock star végétant en Irlande dans son maquillage gothique des années 80, retourne à New York pour l’enterrement de son père. Apprenant que celui-ci recherchait le nazi qui l’avait torturé à Auschwitz, Penn prend le relais et traverse les U.S.A. jusqu’en Utah pour confronter l’ancien bourreau.

Résumé ainsi, cela pourrait ressembler à un film de vengeance à peu près structuré. Mais Paolo Sorrentino opte pour un traitement erratique, digressif, frôlant parfois l’absurde et signe un ‘road movie’ initiatique qui voit ce vieil enfant mûrir à vue d’œil pendant sa quête hasardeuse. Le film doit beaucoup à Penn, acteur si décevant ces dernières années, et qui a rarement été meilleur que dans ce contremploi hallucinant de vieille star décatie, grotesque et pathétique, à la voix chevrotante, au regard embrumé, comme échappé d’un cauchemar de Tim Burton. La candeur du personnage, sa lente dérive finissent par être profondément émouvantes et tout passe par le regard de l’acteur.

À ses côtés, on retrouve avec bonheur Frances McDormand dans le rôle de son épouse irlandaise (et pompier !) tolérante et patiente. Judd Hirsch excellent en chasseur de nazis mal embouché.

Étrange, excentrique, décalé, « THIS MUST BE THE PLACE » est une œuvre à part dans laquelle il faut pénétrer sans a priori pour profiter de sa générosité, de son humour pince-sans-rire et de sa tendresse pour les laissés-pour-compte quels qu’ils soient.

 

« THE BARBER : L’HOMME QUI N’ÉTAIT PAS LÀ » (2001)

BILLY BOB THORNTON

BILLY BOB THORNTON

Dès leur premier film, le culte « SANG POUR SANG », les frères Coen ont démontré leur amour et leur profonde connaissance du ‘film noir’ classique des années 40. Quel que soit le sujet qu’ils traitent, ils utilisent toujours certaines ficelles du genre, mais ils ont atteint une apothéose avec « THE BARBER : L’HOMME QUI N’ÉTAIT PAS LÀ ».BARBER3

Porté par la voix « off » monocorde de leur antihéros, un garçon-coiffeur taiseux, suintant l’ennui et le vide intérieur, le scénario admirablement tricoté, tisse une toile de plus en plus stressante et mortelle, autour d’une simple tentative de chantage qui tourne au cauchemar. Malingre et quasi-transparent, comme un pied déjà dans l’au-delà, le caméléon Billy Bob Thornton, absolument prodigieux, évoque parfois Bogart. Entouré de gros hommes faibles et/ou efféminés comme James Gandolfini l’amant mythomane de sa femme, Jon Polito un escroc gay emperruqué, cet improbable prof de musique français ou Michael Badalucco son beau-frère moulin-à-paroles, Thornton promène sa vacuité et sa désespérance avec une sobriété et une maîtrise admirables. Le film est porté par sa performance et à égalité par la photo extraordinaire de Roger Deakins (chef-op habituel des Coen), un noir & blanc somptueux qui égale et parfois dépasse les maîtres d’autrefois comme Stanley Cortez ou Russell Metty dans les jeux d’ombres et l’ultra-stylisation.

Le film bénéficie d’un des plus magnifiques castings qu’aient réuni les frangins : Frances McDormand en épouse vulgaire et soiffarde, Tony Shalhoub en avocat mégalo, la toute jeune Scarlett Johansson en ado pas si modèle qu’elle n’en a l’air et surtout Katherine Borowitz géniale dans un monologue halluciné sur les soucoupes volantes. Il faudrait tous les citer !

TONY SHALHOUB, KATHERINE BOROWITZ, FRANCES McDORMAND ET BILLY BOB THORNTON

TONY SHALHOUB, KATHERINE BOROWITZ, FRANCES McDORMAND ET BILLY BOB THORNTON

Visuellement majestueux, d’une lenteur qui oblige littéralement à pénétrer dans la tête de son protagoniste, d’une perversité qui finit par provoquer le sourire, « THE BARBER : L’HOMME QUI N’ÉTAIT PAS LÀ » est un grand film sous-évalué dans l’œuvre des auteurs, qui ont su capter l’essence même du « Noir » et le transcender de façon quasi-métaphysique : l’enquête criminelle devient progressivement la quête d’un homme dérisoire et invisible comme un fantôme, qui espère enfin trouver sa place post-mortem. L’ultime fondu au blanc est estomaquant…

 

« OLIVE KITTERDIGE » (2014)

FRANCES McDORMAND ET RICHARD JENKINS

FRANCES McDORMAND ET RICHARD JENKINS

« OLIVE KITTERIDGE » est l’adaptation en minisérie de quatre heures d’un roman qui obtint le prix Pulitzer. Situé en Nouvelle Angleterre, le scénario suit 25 ans de la vie d’un couple ordinaire, de l’âge mûr à la vieillesse.OLIVE

Il ne se passe pratiquement rien pendant ces quatre épisodes. Rien que la vie quotidienne d’un pharmacien affable et généreux aux prises avec sa femme revêche et acariâtre qui lui pourrit la vie ainsi que celle de leur fils adolescent. Peu à peu, le film se focalise sur elle, personnage à la fois détestable et étrangement bouleversant. Une dure-à-cuire dépourvue de toute empathie, du moindre tact, qui se fraie son chemin dans l’existence comme un bulldozer insensible et inatteignable. Alors pourquoi s’attache-t-on autant à elle ? Pourquoi suit-on sa triste vie avec autant de passion et d’intérêt ? Sûrement parce qu’elle est incarnée par l’immense Frances McDormand, dans ce qui restera probablement avec la ‘Marge’ de « FARGO » – le rôle de sa vie. Fermée à double-tour dans la personnalité rébarbative de cette ‘Olive’ tellement difficile à cerner et à comprendre, l’actrice par quelques regards furtifs, par sa façon de marcher, de sourire sans sourire, parvient à donner des clés pour pénétrer l’âme de cette femme au cœur sec. Face à elle, le génial Richard Jenkins est largement au niveau dans le rôle de son mari, doux rêveur, exact contraire de sa « douce moitié ». Leurs nombreux face-à-face sont un véritable feu d’artifice de finesse et d’émotions distillées. Bill Murray apparaît dans le dernier épisode en veuf inconsolable qui va nouer une improbable et poignante amitié avec Olive.

Magnifique accomplissement à tous points-de-vue, « OLIVE KITTERIDGE » réussit le prodige d’être à la fois excessivement déprimant et incroyablement roboratif. C’est un microscope braqué sur une personne sans charme, sans attrait, sur sa vie quelconque et en partie gâchée. Et pourtant… quelqu’un dont on finit par tomber littéralement amoureux après le mot « FIN ». Superbe !

À noter, pour finir, la fabuleuse qualité des maquillages vieillissants dont la perfection est pour beaucoup dans la crédibilité de l’histoire et l’évolution des protagonistes.