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Archives de Catégorie: LES FILMS DE JEAN GABIN

GABIN PAR BRUNELIN…

Cinéphile, attaché de presse et finalement scénariste d’au moins deux excellents films : « LA TRAQUE » de Serge Leroy et « LE DÉSERT DES TARTARES » de Valerio Zurlini, André G. Brunelin (1926-2005) travailla longtemps aux côtés de Jean Gabin. C’est après la mort de celui-ci qu’il écrivit « GABIN » imposante biographie en deux volumes publiée en 1987 chez Robert Laffont.GABIN BOOK.jpg

Le premier tome est passionnant. Porté par un témoignage de première main de Gabin lui-même (on croit l’entendre parler !), il retrace l’enfance de l’acteur en détails, sa relation complexe avec ses parents, son amour de la campagne, son rejet total du showbiz. Après quelques chapitres, on a vraiment l’impression de connaître intimement le bonhomme. Aussi lorsqu’on en arrive aux années qui nous intéressent au premier chef, c’est-à-dire son ascension vers le vedettariat, sa relation avec Duvivier, Renoir, Carné, Prévert, qui l’ont littéralement façonné à l’écran, a-t-on le sentiment de mieux comprendre son personnage et ce qui fit son charisme unique à l’écran. Brunelin s’attache bien plus à définir les contours de l’homme qu’à s’attarder très longtemps sur tel ou tel film. Et le portrait, pétri de contradictions, de grandeur et de mesquinerie, de triomphes et de ratages, est saisissant de vérité. Gabin était une personne sensible et pudique, aimant à se faire passer pour un rustre, un râleur, un professionnel irréprochable, mais une vedette difficile, irascible, enclin aux fâcheries définitives et aux jugements à l’emporte-pièce. Le second volume ne retrouve pas cette verve. Il faut dire que la période (l’après-guerre, les « années grises » de l’acteur de retour à Paris) n’est pas aussi pittoresque ni aussi aventureuse. On passe énormément de temps à parler de ses propriétés à la campagne, de sa costumière, de sa famille et – il faut bien le dire – de films de moins en moins passionnants (hormis quelques grandioses exceptions, ça va sans dire !)  à mesure que le temps passe. Cela reste très bien écrit et très vivant, c’est juste que le Jean Gabin vieilli avant l’âge et enchaînant les films routiniers, ne possède plus l’aura des années 30. C’est, en tout cas, pour l’amoureux de la vie et de l’œuvre du plus grand acteur français, une lecture indispensable qui parvient à capter l’âme de cet individu insaisissable et parfois incompréhensible, dont le langage fleuri qui lui était propre, inspira jusqu’à Michel Audiard lui-même.

 

« AU-DELÀ DES GRILLES » (1949)

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JEAN GABIN ET ISA MIRANDA

Écrit par une imposante équipe d’auteurs italo-française, réalisé par René Clément sur les lieux de l’action, « AU-DELÀ DES GRILLES » est un mélodrame bâti autour de la mythologie d’avant-guerre de Jean Gabin, celle de l’homme en fuite, du déserteur, du condamné d’avance. À 45 ans, l’acteur incarne une sorte de version grisonnante des losers de « QUAI DES BRUMES » ou du « RÉCIF DE CORAIL ».GRILLES.jpg

Mélange de néoréalisme pour les scènes d’extérieurs tournées à Gênes et de studio (magnifique décor de l’immeuble en ruines), le film intense et ramassé, n’a pas de scénario à proprement parler, mais suit les derniers jours de liberté d’un fugitif recherché par la police, qui rencontre une fillette (Vera Talchi) et tombe amoureux de la mère de celle-ci (Isa Miranda), alors que l’étau ne cesse de se resserrer autour de lui. C’est sombre, sans espoir, à l’image du personnage de ‘Pierre’, individu au lourd passé d’assassin, au bout de son rouleau et traînant dans son sillage un pessimisme décourageant. Gabin est vraiment superbe, apportant une belle maturité à un emploi qu’il connaît par cœur. Face à lui, Isa Miranda est parfaite en serveuse courageuse, se donnant corps et âme à cet homme de passage qui sait, lui, que leur histoire est déjà fichue. À noter la brève apparition de Robert Dalban, fidèle partenaire de Gabin, (onze films ensemble, tout de même !)  dans un rôle de marin serviable.

Magnifiquement photographié par Louis Page, « AU-DELÀ DES GRILLES » n’est pas un spectacle réjouissant, mais la maîtrise du cadre de Clément est toujours aussi impressionnante et sa courte durée (à peine 83 minutes) évite qu’on ne s’embourbe dans le cafard qui plombe les personnages. Malgré ses qualités, le film vaut principalement d’être vu pour la composition de Gabin, qui semble clore une période de sa carrière avant d’en entamer une autre. Son aspect physique est d’ailleurs très parlant : la silhouette encore mince du héros de Carné ou Renoir et les cheveux déjà blancs du futur « Dabe ».

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ISA MIRANDA ET JEAN GABIN

 

« LE PLAISIR » (1952)

Adaptant trois nouvelles de Guy de Maupassant, Max Ophüls signe avec « LE PLAISIR », un film à sketches comprenant « LE MASQUE », l’histoire d’un vieillard refusant le grand âge en portant un masque pour courir la gueuse, « LA MAISON TELLIER », ou le week-end campagnard des pensionnaires d’un bordel et « LE MODÈLE », où un jeune peintre connaît une relation tumultueuse avec sa muse.

Le premier et le dernier sont assez courts. « LE MASQUE » tient essentiellement dans la virtuosité du réalisateur qui multiplie les travellings, les plans-séquences, les mouvements de grue d’une extraordinaire fluidité, pendant un bal parisien. Le dernier n’offre pas grand intérêt, hormis le joli visage de chat de Simone Simon.

Le plat de résistance, c’est le second. Un scénario qui aurait mérité un long-métrage à lui tout seul et qui est un touchant mélange de paillardise joyeuse et d’émotion. La scène où les prostituées, soudain confrontées à la pureté et à l’innocence, se mettent à pleurer pendant un baptême, vaut à elle seule qu’on voie le film. C’est également ce sketch qui offre la plus belle distribution : Madeleine Renaud en mère-maquerelle sévère mais bienveillante, Pierre Brasseur en VRP égrillard, Ginette Leclerc, Mila Parély et Paulette Dubost en « poules ». Et bien sûr, Danielle Darrieux et Jean Gabin (partenaires la même année dans « LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE »), dans des contremplois délectables : elle en péripatéticienne avenante et lui, formidable en menuisier empressé et gourmand, tombant sous son charme, le temps d’une fête familiale. Un vrai plaisir de les voir jouer ensemble, même si c’est assez fugace tant le sketch est dense et enlevé.

Porté par la voix « off » si particulière de Jean Servais jouant Maupassant lui-même (et qui apparaît en chair et en os dans le dernier sketch), « LE PLAISIR » est une œuvre légère et profonde, d’une grande liberté de ton, qui ne cesse d’épater par sa mise-en-scène constamment en mouvement (au point de ne jamais s’attarder sur des gros-plans) et par son mélange de joie de vivre et de profonde mélancolie.

DANIELLE DARRIEUX, JEAN GABIN ET SIMONE SIMON

 

« LE CHAT » (1971)

chat« LE CHAT » est-il le film le plus triste et déprimant du monde ? En tout cas, il est très certainement dans le peloton de tête ! Adapté du déjà peu joyeux Georges Simenon et pensé comme le face-à-face inédit de deux monstres sacrés vieillissants, c’est une œuvre terrible sur la fin : fin d’une époque (les jolis pavillons de Courbevoie remplacés par les buildings de la Défense), fin de l’amour à travers un vieux couple vivant dans la haine et fin de deux existences plombées par le désespoir.

Simone Signoret, seulement 50 ans, mais jouant dix de plus et Jean Gabin, 67 ans, ne sont plus Casque d’or et Pépé le Moko depuis longtemps. Par leur rigueur et leur métier, ils parviennent à faire totalement oublier leur aura de vedettes pour incarner ces deux « petits vieux » murés dans le silence et la rancœur, encerclés par les chantiers et les bulldozers qui se rapprochent de plus en plus de leur ancienne « maison du bonheur ». Entre eux, symbole de leur désamour, de l’indifférence, un chat. Le chéri de son pépé qui devient objet de haine irraisonnée pour la femme délaissée.

Pierre Granier-Deferre gère parfaitement ces deux pointures, les empêche de cabotiner et parvient à extraire de ces images sinistres, une émotion constante. Et ce, malgré un scénario un peu mince, qui s’essouffle après la disparition du chat et fait parfois du sur-place.

En ancien ouvrier anéanti par la retraite, Gabin en mode « J’en sais rien et j’m’en fous ! » est plus vrai que nature, assumant un personnage taiseux, obtus, voire franchement méchant. Mais c’est Signoret qui a le plus beau rôle : une ex-artiste de cirque boiteuse, alcoolique, malade de manque d’amour, prête à tout encaisser pour ne pas perdre son homme, aussi odieux soit-il. Certaines confrontations sont d’une violence inouïe. Vraiment deux gigantesques comédiens ! Autour d’eux, des visages familiers comme Annie Cordy ou Jacques Rispal.

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SIMONE SIGNORET ET JEAN GABIN

« LE CHAT » n’est pas à voir en période de déprime. C’est un film dépouillé, âpre et sans échappatoire et probablement un des plus lucides et cruels sur le couple et la vieillesse. La fin est juste… un gros coup de massue.

 

« LA GRANDE ILLUSION » (1937)

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PIERRE FRESNAY ET JEAN GABIN

Que dire encore d’un film adulé par les cinéphiles du monde entier depuis 80 ans ? Qu’ajouter aux dithyrambes, que répéter une fois de plus ? Oui, « LA GRANDE ILLUSION » est un des plus beaux films du monde. Oui, il parvient à dégoûter de la guerre – de n’importe quelle guerre – en ne montrant pas un seul champ de bataille, en ne dépeignant jamais « l’ennemi » comme un monstre sanguinaire. Et il parle des barrières sociales infranchissables entre les hommes, tout en démontrant dans le même temps leur fraternité.grande2

Le scénario est divisé en trois parties bien distinctes : la première dans un camp de prisonniers somme toute sympathique et civilisé, qui frise souvent la comédie. C’est bien dialogué, enlevé, les protagonistes sont croqués avec une extraordinaire économie de moyens et aucun manichéisme. À peine déplorera-t-on le personnage de titi parisien surjoué par un Carette fatigant et beaucoup trop présent. La seconde marque un changement de prison et une tonalité plus sombre, plus hivernale et se conclue par le quasi-suicide de l’officier français qui n’a plus sa place dans le monde qui se dessine. Et la troisième, la plus simple, la plus émouvante, isole deux évadés dissemblables dans une ferme allemande où l’amour parvient à renaître sur les décombres.

C’est admirable de bout en bout, d’une finesse de trait et d’une acuité inouïes. Et c’est porté par une distribution magnifique : Pierre Fresnay, inoubliable ‘Boëldieu’ snob et cassant mais héroïque jusque dans sa lucidité. Eric von Stroheim dans le rôle de sa vie, Dalio, Dita Parlo, il faudrait tous les citer. Mais le film est dominé sans aucun effet de manche par un Jean Gabin grandiose. Prolo à l’esprit simple et au courage bouleversant, brute sensible, il est un ‘Maréchal’ irremplaçable et trouve un de ses plus beaux rôles. Ses face-à-face avec Fresnay sont anthologiques.

« LA GRANDE ILLUSION » est de ces films qu’on peut revoir indéfiniment parce qu’on trouve toujours quelque chose à découvrir, à comprendre et parce qu’il s’applique encore à notre monde d’aujourd’hui, même s’il parle de la guerre 14-18 et fut tourné juste avant celle de 39-45.

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ERICH VON STROHEIM, DITA PARLO ET JEAN GABIN

 

« LA BANDERA » (1935)

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JEAN GABIN

On n’est pas obligé de se passionner pour les faits d’armes de la Légion Étrangère pour tomber sous le charme intoxicant de « LA BANDERA ».BANDERA

Le film commence par un meurtre qu’on devine plus qu’on ne voit. L’assassin (Jean Gabin) fuit en Espagne. Acculé, il s’engage dans la Légion, mais un soldat (Robert Le Vigan) lui colle aux basques. Est-il un mouchard ? Un flic ?

Le scénario, compact et elliptique, suit la marche à la mort de ces deux hommes liés pour toujours : le voyou brut-de-pomme et paranoïaque et sa Némésis, qui incarne à la fois sa soif de rédemption et le destin. Admirablement dialogué par Charles Spaak, cadré avec l’habituelle modernité de Julien Duvivier, ici au sommet de son art visuel, « LA BANDERA » est une œuvre inexplicablement envoûtante, où tout le monde semble exilé dans un purgatoire surchauffé et attend une forme de délivrance, quelle qu’elle soit. En plein dans sa grande période, Gabin donne chair à ce personnage tourmenté et pas franchement sympathique, obsédé par l’idée de mourir « en homme ». Face à lui, Le Vigan est magnifique avec son regard illuminé et son sourire inquiétant. Quel duo ! Parmi les seconds rôles : Aimos en « bon copain » titi parisien, Pierre Renoir excellent en capitaine scarifié par les combats. Annabella n’est guère convaincante en prostituée arabe. On aperçoit fugitivement la débutante Viviane Romance qui tente d’aider Gabin affamé à Barcelone.

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JEAN GABIN, ROBERT LE VIGAN ET ANNABELLA

Un film unique dans son genre à la fois réaliste et cauchemardesque. La dernière partie, dans le fort minuscule encerclé par les rebelles est d’un jusqu’auboutisme étonnant, d’un désespoir sec et sans rémission. Et quand on meurt, c’est d’une balle perdue, en une seconde, sans grand discours. En homme, peut-être, mais pas en héros.

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

 

« LE TUNNEL » (1933)

TUNNEL« LE TUNNEL » est un des premiers rôles principaux de Jean Gabin. Production allemande tournée en plusieurs versions et avec des castings différents, c’est une drôle de bouillabaisse multinationale dans laquelle Gabin joue un ingénieur… américain (il s’appelle ‘Alan McAllan !) qui perce un tunnel entre l’Europe et l’Amérique pendant quinze ans.

Pendant 72 minutes, on ne sait jamais très bien ce qu’on est en train de regarder : un documentaire sur le forage sous-marin, un film-catastrophe, un drame social, un mélodrame mondain… C’est tout cela à la fois, à part que rien ne s’harmonise jamais et qu’on a la sensation de voir plusieurs films en même temps. Et qu’aucun d’eux n’est particulièrement passionnant !

Âgé de 29 ans, Gabin n’a pas encore trouvé son « personnage » cinématographique. Il joue ici un patron proche de ses ouvriers, courageux et dur à l’ouvrage, mais il n’a pas grand-chose à défendre hormis la scène où il harangue ses hommes prêts à faire la grève. À ses côtés, Madeleine Renaud incarne sa femme délaissée qui passe toutes ses scènes à répéter exactement la même chose. Parmi les seconds rôles, on reconnaît Robert Le Vigan en saboteur infâme.

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JEAN GABIN ET MADELEINE RENAUD

Très bien photographié, nerveusement monté, « LE TUNNEL » laisse à peu près indifférent. Ce patchwork de séquences inégales, presque sans relation les unes avec les autres est un ode héroïque à un exploit qui n’a jamais existé.

Deux ans plus tard, Gabin allait tourner « LA BANDERA » et vraiment entamer une carrière exceptionnelle abondamment évoquée sur « BDW2 ».