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Archives de Catégorie: LES FILMS DE JEAN GABIN

« LA GRANDE ILLUSION » (1937)

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PIERRE FRESNAY ET JEAN GABIN

Que dire encore d’un film adulé par les cinéphiles du monde entier depuis 80 ans ? Qu’ajouter aux dithyrambes, que répéter une fois de plus ? Oui, « LA GRANDE ILLUSION » est un des plus beaux films du monde. Oui, il parvient à dégoûter de la guerre – de n’importe quelle guerre – en ne montrant pas un seul champ de bataille, en ne dépeignant jamais « l’ennemi » comme un monstre sanguinaire. Et il parle des barrières sociales infranchissables entre les hommes, tout en démontrant dans le même temps leur fraternité.grande2

Le scénario est divisé en trois parties bien distinctes : la première dans un camp de prisonniers somme toute sympathique et civilisé, qui frise souvent la comédie. C’est bien dialogué, enlevé, les protagonistes sont croqués avec une extraordinaire économie de moyens et aucun manichéisme. À peine déplorera-t-on le personnage de titi parisien surjoué par un Carette fatigant et beaucoup trop présent. La seconde marque un changement de prison et une tonalité plus sombre, plus hivernale et se conclue par le quasi-suicide de l’officier français qui n’a plus sa place dans le monde qui se dessine. Et la troisième, la plus simple, la plus émouvante, isole deux évadés dissemblables dans une ferme allemande où l’amour parvient à renaître sur les décombres.

C’est admirable de bout en bout, d’une finesse de trait et d’une acuité inouïes. Et c’est porté par une distribution magnifique : Pierre Fresnay, inoubliable ‘Boëldieu’ snob et cassant mais héroïque jusque dans sa lucidité. Eric von Stroheim dans le rôle de sa vie, Dalio, Dita Parlo, il faudrait tous les citer. Mais le film est dominé sans aucun effet de manche par un Jean Gabin grandiose. Prolo à l’esprit simple et au courage bouleversant, brute sensible, il est un ‘Maréchal’ irremplaçable et trouve un de ses plus beaux rôles. Ses face-à-face avec Fresnay sont anthologiques.

« LA GRANDE ILLUSION » est de ces films qu’on peut revoir indéfiniment parce qu’on trouve toujours quelque chose à découvrir, à comprendre et parce qu’il s’applique encore à notre monde d’aujourd’hui, même s’il parle de la guerre 14-18 et fut tourné juste avant celle de 39-45.

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ERICH VON STROHEIM, DITA PARLO ET JEAN GABIN

 

« LA BANDERA » (1935)

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JEAN GABIN

On n’est pas obligé de se passionner pour les faits d’armes de la Légion Étrangère pour tomber sous le charme intoxicant de « LA BANDERA ».BANDERA

Le film commence par un meurtre qu’on devine plus qu’on ne voit. L’assassin (Jean Gabin) fuit en Espagne. Acculé, il s’engage dans la Légion, mais un soldat (Robert Le Vigan) lui colle aux basques. Est-il un mouchard ? Un flic ?

Le scénario, compact et elliptique, suit la marche à la mort de ces deux hommes liés pour toujours : le voyou brut-de-pomme et paranoïaque et sa Némésis, qui incarne à la fois sa soif de rédemption et le destin. Admirablement dialogué par Charles Spaak, cadré avec l’habituelle modernité de Julien Duvivier, ici au sommet de son art visuel, « LA BANDERA » est une œuvre inexplicablement envoûtante, où tout le monde semble exilé dans un purgatoire surchauffé et attend une forme de délivrance, quelle qu’elle soit. En plein dans sa grande période, Gabin donne chair à ce personnage tourmenté et pas franchement sympathique, obsédé par l’idée de mourir « en homme ». Face à lui, Le Vigan est magnifique avec son regard illuminé et son sourire inquiétant. Quel duo ! Parmi les seconds rôles : Aimos en « bon copain » titi parisien, Pierre Renoir excellent en capitaine scarifié par les combats. Annabella n’est guère convaincante en prostituée arabe. On aperçoit fugitivement la débutante Viviane Romance qui tente d’aider Gabin affamé à Barcelone.

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JEAN GABIN, ROBERT LE VIGAN ET ANNABELLA

Un film unique dans son genre à la fois réaliste et cauchemardesque. La dernière partie, dans le fort minuscule encerclé par les rebelles est d’un jusqu’auboutisme étonnant, d’un désespoir sec et sans rémission. Et quand on meurt, c’est d’une balle perdue, en une seconde, sans grand discours. En homme, peut-être, mais pas en héros.

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

 

« LE TUNNEL » (1933)

TUNNEL« LE TUNNEL » est un des premiers rôles principaux de Jean Gabin. Production allemande tournée en plusieurs versions et avec des castings différents, c’est une drôle de bouillabaisse multinationale dans laquelle Gabin joue un ingénieur… américain (il s’appelle ‘Alan McAllan !) qui perce un tunnel entre l’Europe et l’Amérique pendant quinze ans.

Pendant 72 minutes, on ne sait jamais très bien ce qu’on est en train de regarder : un documentaire sur le forage sous-marin, un film-catastrophe, un drame social, un mélodrame mondain… C’est tout cela à la fois, à part que rien ne s’harmonise jamais et qu’on a la sensation de voir plusieurs films en même temps. Et qu’aucun d’eux n’est particulièrement passionnant !

Âgé de 29 ans, Gabin n’a pas encore trouvé son « personnage » cinématographique. Il joue ici un patron proche de ses ouvriers, courageux et dur à l’ouvrage, mais il n’a pas grand-chose à défendre hormis la scène où il harangue ses hommes prêts à faire la grève. À ses côtés, Madeleine Renaud incarne sa femme délaissée qui passe toutes ses scènes à répéter exactement la même chose. Parmi les seconds rôles, on reconnaît Robert Le Vigan en saboteur infâme.

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JEAN GABIN ET MADELEINE RENAUD

Très bien photographié, nerveusement monté, « LE TUNNEL » laisse à peu près indifférent. Ce patchwork de séquences inégales, presque sans relation les unes avec les autres est un ode héroïque à un exploit qui n’a jamais existé.

Deux ans plus tard, Gabin allait tourner « LA BANDERA » et vraiment entamer une carrière exceptionnelle abondamment évoquée sur « BDW2 ».

 

« LA BELLE ÉQUIPE » (1936)

BELLE2 - copieInvisible depuis des décennies à cause d’un conflit autour d’une fin « optimiste » imposée à Julien Duvivier et qu’il dut retourner lui-même, « LA BELLE ÉQUIPE » ressort enfin dans toute son intégrité, image et son magnifiquement restaurés.

Contemporain de l’avènement du Front Populaire, le film – au-delà de son sous-texte politique finalement assez discret – est avant tout une fable joyeuse et utopiste, qui s’achève en tragédie. Sous l’œil éternellement pessimiste du réalisateur, la joie-de-vivre, la camaraderie et les illusions d’une bande de potes ayant touché le loto, sont peu à peu réduites à néant par la sordide réalité de l’existence, personnifiée par une belle garce.

La première partie est gaie et enlevée, le petit groupe de chômeurs excessivement sympathique et solidaire. La construction de la guinguette à Nogent culmine avec la longue scène du pique-nique et la chanson de Jean Gabin : « Quand on s’promène au bord de l’eau ». La seconde moitié voit la « belle équipe » se déliter, rattrapée par la loi, par le « pognon » (l’immonde personnage du propriétaire rapace qui vient réclamer son dû), par les rivalités amoureuses et par la mort elle-même. Et ce beau rêve collectiviste d’abord proposé par les auteurs, cette soudaine richesse des « petites gens », s’écroule et se métamorphose en cauchemar.

C’est un très beau film, parfaitement équilibré, superbement joué par Gabin, au naturel confondant, par Viviane Romance dans un rôle monstrueux mais jamais caricatural, par Charles Vanel dans un personnage plus trouble de pauvre type influençable. Le jeu survolté d’Aimos a davantage vieilli et on a le bonheur de retrouver Charpin dans un petit rôle de gendarme débonnaire.

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JEAN GABIN, CHARLES VANEL ET VIVIANE ROMANCE

C’est bon de redécouvrir « LA BELLE ÉQUIPE » aujourd’hui. En le voyant avec cette fin d’une totale dureté, on se rend compte qu’au fond, elle n’est pas tellement plus satisfaisante que la version « optimiste ». Pas très bien amenée (ce revolver sortant de nulle part, les caractères des protagonistes qui changent brutalement du tout au tout pour arranger le scénario), elle est certes déprimante, mais semble un peu expédiée et trop simple. C’est bien la seule réserve qu’on pourra avoir sur ce chef-d’œuvre d’un cinéma français alors à son pinacle.

 

DUVIVIER, ENFIN !

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« LA TRAVERSÉE DE PARIS » (1956)

JEAN GABIN ET BOURVIL

JEAN GABIN ET BOURVIL

Avec « LA TRAVERSÉE DE PARIS » on est dans le peloton de tête des meilleurs films et aussi des meilleurs rôles de la carrière de Jean Gabin.

Cette fable cruelle d’une terrifiante misanthropie, en forme de ‘road movie’ nocturne, suit deux individus qui n’auraient jamais dû se croiser : Bourvil, un brave type médiocre et fanfaron vivotant du marché noir et Gabin, un artiste embourgeoisé qui décide de s’encanailler en l’aidant à transporter des valises remplies de cochonnaille, lors d’une nuit de couvre-feu, en pleine occupation.TRAVERSÉE

Ramassé sur 80 petites minutes, le scénario est une enfilade ininterrompue de morceaux de bravoure, porté par un dialogue étincelant de Jean Aurenche (« Non mais regarde-moi le mignon avec sa face d’alcoolique et sa viande grise… Avec du mou partout… Du mou, du mou, rien que du mou ! »), dont la franche méchanceté sidère encore aujourd’hui (« Salauds de pauvres »). Le Français occupé est ignoble : collabo, profiteur, délateur, il est décrit sans aucune compassion ou empathie. Même Gabin, qui se pose en juge de ses contemporains n’est pas exempt de défauts. C’est en dilettante qu’il se mêle aux « gens de peu », en touriste qu’il prend des risques, pour connaître le grand frisson de l’aventure, avant de regagner ses confortables appartements. Curieusement – et c’est même assez dérangeant après mûre réflexion – le seul personnage à peu près décent est… l’officier S.S. affable et cultivé qui ira jusqu’à sauver la vie de Gabin, par amour de l’art !

C’est dire l’ambiguïté qui baigne ce film formellement impeccable, qui n’a pas pris la moindre ride. Si Gabin, extraordinaire de truculence et de charisme, et Bourvil touchant à force d’être minable, forment un tandem fabuleusement complémentaire, on ne peut que remarquer Louis De Funès qui apparaît peu mais de façon marquante en épicier avaricieux et atrabilaire. Leur scène à trois dans la cave est un plaisir éternellement renouvelé.

« LA TRAVERSÉE DE PARIS » est un chef-d’œuvre du cinéma français, un film âpre et complexe sur la nature humaine, qui laisse après les éclats de rire, un drôle d’arrière-goût amer. À l’image de l’épilogue situé après la guerre, d’une infinie tristesse.

JEAN GABIN, LOUIS DE FUNÈS ET BOURVIL

JEAN GABIN, LOUIS DE FUNÈS ET BOURVIL

 

« LE JARDINIER D’ARGENTEUIL » (1966)

JARDINIER2Poursuivant méthodiquement l’exploration de la carrière de Jean Gabin (déjà 55 films chroniqués à l’heure où sont écrites ces lignes !), « BDW2 » peut commencer à faire quelques bilans. Si l’homme a tourné quelques chefs-d’œuvre, pas mal de classiques, plusieurs films-culte, il a aussi – et c’est normal – donné dans le navet. Nous classerons volontiers « L’AIR DE PARIS » et « SOUS LE SIGNE DU TAUREAU » dans cette catégorie. Et aussi « LE JARDINIER D’ARGENTEUIL », un des quatre longs-métrages que l’acteur tourna sous la direction de Jean-Paul Le Chanois.

Sur l’idée sympathique d’un vieux peintre solitaire fabricant depuis vingt ans des faux-billets dans sa cave d’Argenteuil pour subvenir à ses maigres besoins, le scénario tient à peu près la route dans son premier tiers : situations cocasses, seconds rôles pittoresques (Jean Tissier et Mary Marquet, impayables). C’est quand le film se délocalise dans le Midi qu’il se délite complètement et vire au n’importe quoi le plus absolu. C’est avec consternation qu’on voit Gabin se retrouver sur un yacht à partouzes au milieu des top-models, qu’on reconnaît Gainsbourg dans un rôle de réalisateur d’avant-garde (« Attends, je vais l’faire au zoom ! ») et qu’on se casse la tête avec une abominable musique d’ascenseur (Gainsbourg aussi !) omniprésente et jamais en harmonie avec les images. Et que dire de Liselotte Pulver, otage de la coproduction allemande, minaudant jusqu’à l’exaspération ? De Curd Jürgens en baron dépravé ? C’est une longue, une interminable Bérézina.

JEAN GABIN

JEAN GABIN

La mise-en-scène incroyablement paresseuse se résume généralement à un seul et unique plan par séquence et une voix « off » courant sur l’ensemble du film tente d’ajouter du liant à ce produit bizarre et apparemment improvisé au fil de la plume. Reste la seule raison d’aller jusqu’au bout : le « Dabe » lui-même. L’air distrait et la colère mollassonne, on le sent en vacances et le seul effort de composition qu’il accomplit ici est de s’être fait pousser la moustache et un petit « bouc » original sous la lèvre inférieure.