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Archives de Catégorie: LES FILMS DE LOUIS JOUVET

« COPIE CONFORME » (1947)

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LOUIS JOUVET

Sur le thème inépuisable du double, « COPIE CONFORME » est surtout et essentiellement un écrin au talent protéiforme de Louis Jouvet qui, alors âgé de 60 ans, s’en donne à cœur-joie dans la composition et la caricature.COPIE

L’acteur joue un grand photographe, qui sous cette facette respectable, est aussi un cambrioleur Fregoli et un chef de bande. Il engage un petit VRP au chômage qui est son parfait sosie, pour lui servir d’alibi, les soirs où il va commettre ses forfaits.

L’idée est simple et propice à tous les développements. Les auteurs s’en sortent plutôt bien et le mélange de « film noir » et de pure comédie, fonctionne bon an mal an. Il faut dire que Jouvet donne énormément de sa personne : on l’a rarement vu aussi cabotin, qu’il joue le pauvre ‘Dupon’, un raté timoré à l’allure débraillée et au strabisme comique ou qu’il incarne ‘Ismora’, sorte d’avatar de son rôle dans « UN CARNET DE BAL » de Duvivier. Même s’il en fait beaucoup, Jouvet parvient à différencier si nettement les deux rôles, que ses « face-à-face » sont totalement crédibles et font oublier qu’on a affaire au même interprète. Le film n’est qu’un festival Jouvet, mais on remarque tout de même de bons seconds rôles comme Suzy Delair dans son emploi habituel de chanteuse à la langue bien pendue et à la vulgarité roborative et même un tout jeune Jean Carmet en sbire d’Ismora.

« COPIE CONFORME » est une gentille comédie teintée de noirceur (la triste existence de Dupon et son désir de mourir), qu’on revoit avec indulgence et plaisir parce qu’il permet au talent de M. Jouvet de s’exprimer sans garde-fou. Et aussi parce que Henri Jeanson était un sacré dialoguiste !

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LOUIS JOUVET, SUZY DELAIR ET JEAN CARMET

 

« LA MAISON DU MALTAIS » (1938)

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MARCEL DALIO

Le roman « LA MAISON DU MALTAIS », déjà adapté dans les années 20, était un matériau parfait pour l’excellent conteur qu’était Pierre Chenal. C’est un mélodrame dans toute l’acceptation du terme, qui se joue entre Sfax et Paris. L’histoire d’amour fou entre un gentil rêveur arabe (Dalio) et une prostituée. Tous deux cherchent une issue à leur misère, mais à la suite d’un imbroglio, elle fuit en France, épouse un riche savant (Pierre Renoir) et lui fait croire que l’enfant qu’elle porte est le sien. Jusqu’à ce que Dalio débarque à son tour…MAISON

Dans ce monde frelaté et irréel, l’homme est un loup pour l’homme et le poète est impitoyablement piétiné et humilié. On délaisse son identité comme on se débarrasse de vieilles frusques, en espérant que le nouvel habit fasse le moine. Mais le hasard et les coïncidences (nombreuses) rattrapent toujours ceux qui espèrent échapper à leur passé. C’est très bien filmé et photographié, les décors de studio sont superbes et le film bénéficie d’un cast éblouissant jusqu’au plus petit rôle : si Dalio surjoue un peu et s’est fait une drôle de tête avec ses sourcils épilés, Viviane Romance est remarquable et parfois virtuose, comme dans cette scène où, devenue une grande bourgeoise parisienne, elle réendosse sa défroque de petite pute inculte pour duper son ancien amant. Louis Jouvet – malgré une seconde place au générique – n’a qu’un petit rôle de maître chanteur cynique à souhait : génial comme toujours ! Il fonctionne très bien en tandem avec Florence Marly jouant sa secrétaire blasée. Jany Holt est très émouvante en prostituée tuberculeuse mourant à petit feu et Fréhel étonnante en grosse logeuse sans cœur.

Sans être un grand film, « LA MAISON DU MALTAIS » se laisse regarder avec plaisir. C’est de la belle ouvrage, du cinéma populaire mais jamais racoleur, empreint d’une certaine poésie sans affèterie.

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LOUIS JOUVET, VIVIANE ROMANCE ET JANY HOLT

À noter : le DVD exploité en France présente une copie dans un état pitoyable (image et son) et le film mériterait une restauration soignée pour trouver une seconde jeunesse à l’instar de certains Duvivier.

 

« ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT » (1949)

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FILM NOIR À LA FRANÇAISE

« ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT », c’est avant tout un superbe scénario, qui extirpe le maximum d’un postulat de départ tiré par les cheveux (une énième histoire de sosies, qu’un prologue maladroit tente de faire gober) et un écrin pour un Louis Jouvet au sommet de sa forme, dans un de ces rôles de flics qu’il savait mettre en relief comme personne. L’acteur avait déjà tenu un double rôle dans « COPIE CONFORME » deux ans plus tôt, auquel il est d’ailleurs fait allusion dans le fameux prologue.entre

Flic émérite donc, Jouvet prend la place d’un malfrat assassiné la nuit même et enquête, en quelque sorte, sur… sa propre mort. Belle idée fort bien développée, malgré quelques « impasses » scénaristiques un brin paresseuses : un seul personnage semble remarquer que le nouveau « Vidauban » n’a pas la même voix que d’habitude !

Le film avance vite, il est tourné à la manière d’un ‘film noir’ U.S. et s’offre le luxe de longs passages uniquement visuels, plutôt rares à l’époque. On prend un réel plaisir à voir Jouvet avancer à l’aveuglette, constamment sur le fil, au milieu d’un monde qui n’est pas le sien. L’acteur déclame génialement des répliques taillées pour lui (« On ne doit pas perdre la tête, surtout quand on n’en a pas ») et sait même se montrer sensible et émouvant lors de son coup de foudre avec une très belle et mystérieuse Madeleine Robinson. Leur relation n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle de Bogart et Mary Astor dans « LE FAUCON MALTAIS ».

Le cast féminin entourant Jouvet est exceptionnellement homogène, que d’excellentes comédiennes au naturel confondant. Monique Mélinand en « bonniche » à la langue bien pendue, Gisèle Casadesus en garce vindicative, Yvette Étiévant en prostituée vendant ses charmes sous un tunnel sinistre.

« ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT » est un remarquable polar noir, bourré d’humour qui fait passer l’intrigue policière somme toute banale, derrière une étude de caractères passionnante.

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LOUIS JOUVET ET MADELEINE ROBINSON

À noter que les notes sifflotées par ‘Vidauban’ avant son assassinat dans le tunnel, ne sont pas sans évoquer l’air du « Cheyenne » dans « IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST » !

 

« KNOCK » (1951)

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LOUIS JOUVET

En 1933, pour sa seconde apparition à l’écran, Louis Jouvet coréalisait et interprétait « KNOCK, OU LE TRIOMPHE DE LA MÉDECINE », d’après la pièce satirique de Jules Romains qu’il avait lui-même créée sur scène dix ans plus tôt. 18 ans plus tard, il en tournait un remake : « KNOCK », où il reprenait le personnage et était également crédité comme « directeur artistique ». Et dans une étrange symétrie, ce fut son avant-dernier film !KNOCK3

« KNOCK », c’est une charge virulente contre la médecine « moderne » (l’action se déroule en 1923), les charlatans âpres au gain, qui inventent des maladies à leurs patients pour les rendre dépendants. Le Dr. Knock est une sorte de « gourou » qui met littéralement tout un village au lit et s’enrichit sur son dos avec un cynisme consommé et une extraordinaire connaissance de la nature humaine.

À peine transposé en scénario, le film se compose de « tableaux » dialogués, de face-à-face entre Jouvet, ses « malades », son ex-collègue, le pharmacien, etc. Cela a beau être bavard à l’extrême et très répétitif, le film vaut le coup d’œil pour admirer l’acteur dans ses œuvres. Avec sa silhouette noire d’oiseau de proie, son œil inquisiteur derrière ses lunettes, sa savoureuse diction, il crève l’écran. Combien de comédiens de 63 ans pourraient affirmer : « J’ai 40 ans », sans perdre un iota de leur crédibilité ?

Jouvet est très bien entouré par Pierre Renoir, la toujours délectable Jane Marken, un Jean Carmet replet en ivrogne de service et même Louis De Funès, qui apparaît deux secondes en patient hirsute qui se flatte d’avoir « perdu 100 grammes ».

À voir pour ce véritable « festival Louis Jouvet » donc, et pour quelques répliques entrées dans les annales comme : « Ça vous chatouille ou ça vous gratouille ? ».

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LOUIS DE FUNÈS, LOUIS JOUVET ET JEAN CARMET

 
 

« LE DRAME DE SHANGHAÏ » (1938)

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CHRISTL MARDAYNE

« LE DRAME DE SHANGHAÏ » exige du cinéphile une curiosité à toute épreuve, une patience infinie et un goût du risque certain. Signé du mythique G.W. Pabst, c’est un voyage dans une Chine sortie des plus vieux fantasmes occidentaux, dont l’ambiance n’est pas sans évoquer les BD d’Hergé.DRAME

On nage dans un univers frelaté de sectes secrètes (le « Serpent Noir » !), de chanteuses russes exilées, de complots politiques et d’amours impossibles. Il y a tout en fait pour s’amuser et s’évader, hormis un scénario structuré et un rythme maîtrisé. Car on s’ennuie énormément, on s’endort même, malgré la beauté des tableaux cadrés par Pabst et son chef-opérateur, par la magie envoûtante des gros-plans de visages féminins et par la minutie des décors. C’est d’autant plus regrettable, que la distribution est intéressante : Christl Mardayne est étrange à souhait en chanteuse de cabaret fatiguée d’avoir trop roulé sa bosse, Raymond Rouleau joue une sorte de Tintin enjoué (sans la houpette), Louis Jouvet apparaît relativement peu en caïd de la pègre balafré et manipulateur. Mais celui qui pique la vedette à tout le monde, c’est l’impayable Dorville, qui joue ‘Big Bill’, gérant de boîte de nuit vulgaire, obscène et brutal, avec une verve insensée.

On trouve de très beaux instants dans « LE DRAME DE SHANGHAÏ » (l’héroïne poignardée en pleine foule à la fin), des éclairages vraiment magnifiques, mais le tout ne parvient pas à prendre vie et apparaît comme une belle succession d’images figées, comme les bribes d’un rêve sans début ni fin.

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VALÉRY INKIJINOFF, LOUIS JOUVET ET DORVILLE

 

« LADY PANAME » (1950)

LADY2Scénariste et surtout dialoguiste de génie de 90 films dont un bon nombre de classiques, Henri Jeanson a attendu d’avoir 50 ans pour réaliser lui-même son seul et unique long-métrage : « LADY PANAME », comédie légère et musicale, tout à la gloire de sa vedette, la pétulante Suzy Delair.

Voir en 2016 un film de 1950 situé en 1920 crée automatiquement un étrange décalage. On ne sait jamais très bien à quelle époque on se trouve et le tournage en studio ajoute à cette sensation déroutante.

L’histoire est légère : c’est celle de l’ascension d’une jeune chanteuse de music-hall nommée ‘Caprice’ et son amour conflictuel avec un parolier (le lugubre Henri Guisol), le tout sous l’œil d’un vieux photographe excentrique (Louis Jouvet) et du reste du quartier peuplé de personnages pittoresques. Bien sûr, à 34 ans, Suzy Delair est trop âgée pour son rôle de débutante, mais elle compense par un « peps » contagieux et une sorte d’exultation à chanter et à danser qui la rendent extrêmement sympathique. Ses numéros sur la scène sont filmés in extenso et constituent le cœur, voire la raison d’être du projet. À ses côtés, Jouvet en roue-libre, n’a jamais autant cabotiné, mais il s’amuse visiblement beaucoup et ses échanges avec ses « deux femmes » sont délicieux. Raymond Souplex est également hilarant en vieux cabot poursuivi par la scoumoune.

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SUZY DELAIR, MONIQUE MÉLINAND ET LOUIS JOUVET

« LADY PANAME » est une bulle de champagne, une historiette coquine et désuète, sur laquelle il n’y au fond rien à redire. Si on accepte le postulat et si on apprécie les comédiens, on y prendra un certain plaisir. Sans compter que Jeanson distille çà et là quelques répliques du tac-au-tac dont il a le secret et qui font toujours mouche. Selon l’humeur…

 

« QUAI DES ORFÈVRES » (1947)

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SUZY DELAIR ET LOUIS JOUVET

Le plus délicat quand on décide de parler de « QUAI DES ORFÈVRES », c’est de ne pas abuser de superlatifs : car Henri-Georges Clouzot, auteur et réalisateur, signe là son chef-d’œuvre, mais aussi un modèle de « polar » noir au scénario virtuose, l’instantané d’une époque – l’immédiat après-guerre – encore stigmatisée par des années troubles, une histoire d’amour triangulaire des plus déroutantes et probablement le plus beau portrait de flic de l’Histoire du cinéma hexagonal.QUAI3

L’anecdote n’a pas grande importance : le meurtre d’un vieillard libidineux dans l’univers du music-hall. Les protagonistes : une chanteuse au caractère bien plus complexe qu’il n’en a d’abord l’air. Ravissante « idiote » ou arriviste au cœur endurci ? Suzy Delair est extraordinaire de naturel et donne littéralement vie à son rôle, sans jamais le juger. Bernard Blier joue son mari, un arrangeur maladivement jaloux et pas bien malin. Simone Renant est intrigante à souhait en photographe élégante, sorte de mystérieux ange-gardien du couple. Un trio exceptionnel, rapidement éclipsé par l’arrivée tardive de Louis Jouvet, flic chargé de l’enquête et pressé d’en finir pour passer les fêtes avec son petit garçon noir « ramené des colonies ».

Fonctionnaire plutôt miteux et mal embouché, à la petite moustache ridicule, il peut se montrer cruel (sa façon de traiter le vieux Pierre Larquey) et se « planter » complètement. Mais le génie de Jouvet est de parvenir à laisser filtrer l’humanité et l’empathie sous le masque de rapace de son inspecteur. Un rôle magnifique, peut-être le plus profond et émouvant de l’acteur, qui évolue comme un poisson dans l’eau, dans les décors du 36, quai des Orfèvres, sculptés par la sublime photo d’Armand Thirard.

« QUAI DES ORFÈVRES » avance comme un train dans la nuit, tisse une intrigue à tiroirs sans jamais « balader » le spectateur et parvient à rendre attachants les individus a priori les moins ragoutants possibles. Le dialogue est une merveille, émaillé de « vacheries » inoubliables et des scènes comme le dernier face-à-face entre Jouvet et Renant (« Vous êtes un type dans mon genre… ») sont à savourer jusqu’à plus-soif.

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RAYMOND BUSSIÈRE, BERNARD BLIER, LOUIS JOUVET ET SUZY DELAIR

Un modèle de ‘film noir’ à la française mais au-delà du genre qu’il illustre, un très grand film humaniste, dur et lucide, mais sans aucun cynisme. À l’image du policier créé par le grand Louis Jouvet au sommet de son art.