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Archives de Catégorie: LES FILMS DE LOUIS JOUVET

« DRÔLE DE DRAME » (1937)

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LOUIS JOUVET

Depuis sa sortie, « DRÔLE DE DRAME » de Marcel Carné, a toujours divisé les cinéphiles. Inspiré d’un roman anglais, c’est une farce policière loufoque et jonglant avec l’absurde, basant toute son intrigue sur un quiproquo ridicule et l’enquête autour d’un cadavre bien vivant.DROLE.jpg

Le scénario de Jacques Prévert, et surtout ses dialogues, sont délicieux. Et deux génies lui font honneur : Michel Simon dans un rôle de vieux botaniste chevrotant et émotif et Louis Jouvet en évêque pique-assiette et égrillard. Tous deux en font des tonnes sans aucun complexe, et ils ont eu bien raison : leurs trop rares face à face sont extraordinaires de drôlerie. Si Françoise Rosay est également délectable en bourgeoise méprisante et âpre au gain, on peut se montrer plus réticent devant les interprétations de Jean-Louis Barrault, systématiquement exorbité dans son rôle de serial killer spécialisé dans les bouchers et surtout celles de Jean-Pierre Aumont en laitier charmeur et Nadine Vogel. Mais il est vrai que faire parler les jeunes premiers n’a jamais été le point fort de Prévert ! Heureusement, quelques seconds rôles viennent rehausser le niveau, comme Alcover en flic atrabilaire (et nul) de Scotland Yard, Henri Guisol en journaliste perpétuellement endormi.

« DRÔLE DE DRAME » avec ses décors de studio, ses longs tunnels de dialogue et le jeu outré des comédiens, fait penser à une pièce de théâtre. Mais un théâtre qui ne se serait pas trop démodé grâce à un ton très libre et irrévérencieux. Et puis, le bonheur de voir Michel Simon parler à ses chers mimosas, tourner de l’œil à la moindre émotion, ou Jouvet en kilt écossais, vaut de toute façon de voir et revoir ce film totalement atypique, quelle que soit l’époque, qui vieillit sans vieillir.

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MICHEL SIMON, JEAN-PIERRE AUMONT, LOUIS JOUVET ET ALCOVER

 

« MISTER FLOW » (1936)

Écrit par Henri Jeanson d’après un roman de Gaston Leroux, réalisé par l’éclectique Robert Siodmak alors dans sa « période française », « MISTER FLOW » avait disparu depuis un demi-siècle avant d’être retrouvé, restauré et remis dans le circuit commercial.FLOW.jpeg

Qu’en dire aujourd’hui ? Pas grand-chose de positif, hélas. C’est un long, interminable marivaudage criminel contant l’aventure d’un jeune avocat naïf (Fernand Gravey) manipulé par un escroc de haut-vol (Louis Jouvet) par le biais d’une complice (Edwige Feuillère). Pourquoi ? Ce n’est pas très clair, disons… Censé se passer à Deauville, le film se compose de longues séquences de séduction, quelques passages en prison où Jouvet s’est fait incarcérer volontairement et pour finir, dans une salle de tribunal. Sans rythme, excessivement bavard, ce n’est certainement pas le film à voir pour se familiariser avec le talent de Jeanson. À peine pourra-t-on retenir une ou deux répliques poétiques (« Vous avez l’air d’une chose qui a le vertige ») et les amusants tics de langage (« Et tout… ») de Jouvet. Ce n’est pas beaucoup et le film se subit plus qu’on n’en profite. Même Jouvet, sous-employé, et mal dirigé, a été plus inspiré. Une grande partie de son rôle consiste à jouer les benêts bègues et pleurnichards, ce qui est certes, inhabituel, mais qui tourne rapidement au cabotinage gratuit et répétitif. Gravey est inconsistant et offre une des scènes d’ivresse les moins convaincantes imaginables, et Feuillère virevolte d’un décor à l’autre dans un style « théâtre de boulevard » désuet et irritant. Parmi les seconds rôles, on reconnaît Vladimir Sokoloff, acteur à la carrière internationale qui sera bien des années plus tard, le vieux sage du village dans « LES 7 MERCENAIRES ».

Bien décevant donc, ce « MISTER FLOW » languissant et complaisant, même pour l’admirateur inconditionnel du grand Louis Jouvet qui ne s’est franchement pas foulé.

 

« LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE » (1948)

SEULS.jpegÉcrit par Henri Jeanson, qui était plus dialoguiste que scénariste à proprement parler, « LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE » est un très curieux film signé Henri Decoin, une rêverie poétique et drôle sur le couple et les jeux de l’amour.

La première scène, éblouissante, donne le ton : Louis Jouvet et Renée Devillers rejouent 18 ans après, leur première rencontre sur les lieux mêmes où elle se produisit. La mise en abyme commence d’emblée et se poursuit en marivaudage un brin pervers, où l’épouse pousse son mari adoré dans les bras d’une jeune fille qui l’idolâtre (Dany Robin) dans une espèce de test qui tournera mal. Cela se passe dans le milieu musical parisien de l’après-guerre, un monde totalement disparu qui semble par moments aussi peu familier que le Moyen-Âge. Jeanson s’octroie des piques répétées contre la presse à scandale, la critique et les snobs, qui ne sont pas ce qu’il y a de plus réussi dans le film. Comme l’histoire elle-même peine à avancer et s’égare souvent dans les péripéties de seconds rôles sans intérêt (le frère agaçant joué par Philippe Nicaud, l’ami fidèle du couple mal développé), on se concentre sur les comédiens et tout particulièrement Jouvet, magnifique comme d’habitude, en égocentrique charmant balloté par les événements et gentiment manipulé par une Renée Devillers mutine et ambiguë. On pourra trouver les jeunes comédiens – dont la très gauche Dany Robin – moins performants. À noter le surprenant et assez dérangeant personnage du père de celle-ci, vieillard cauteleux et avide de renommée, campé par le cabotin Fernand René.

Malgré certaines longueurs, le film se laisse voir avec plaisir, surtout pour le couple vedette et des répliques-qui-tuent dont Jeanson avait le secret.

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LOUIS JOUVET ET RENÉE DEVILLERS

À noter : le film, qui finit tragiquement, était sorti comme « LA BELLE ÉQUIPE », avec une fin alternative beaucoup plus heureuse. On peut la voir dans le Blu-ray récemment restauré. Les deux se valent, mais celle de Decoin donne une autre dimension à l’histoire…

 

« MIQUETTE ET SA MÈRE » (1950)

MIQUETTEAdapté d’une pièce de théâtre et remake d’un film de 1934, « MIQUETTE ET SA MÈRE » est aussi incongru dans la filmographie de Henri-Georges Clouzot que le sera « LA FÊTE À HENRIETTE » deux ans plus tard dans celle de Julien Duvivier.

En effet, le sombre et cynique Clouzot se laisse ici aller à une fantaisie débridée, un pastiche des vieux mélodrames poussiéreux narré en tableaux séparés par des cartons aux textes souvent hilarants. Le sujet ? Une jeune et naïve provinciale (Danièle Delorme) est convoitée par le riche oncle (Saturnin Fabre) de son benêt de fiancé (Bourvil) et part pour Paris afin de devenir actrice sous la houlette d’un vieux cabotin (Louis Jouvet) constamment fauché. Ce n’est qu’une succession de malentendus, de chassé-croisés, de fâcheries et de réconciliations.

C’est extrêmement déroutant au début, puis peu à peu, par la grâce des comédiens, par la modernité de l’humour, on se laisse prendre et on finit par trouver cela charmant, idiot mais tout à fait plaisant. Ainsi, les apartés que fait Fabre au spectateur, gênantes au début, finissent-elles par devenir de purs régals. Clouzot s’efface complètement et laisse évoluer ses acteurs. Jouvet est extraordinaire en histrion vieillissant et emphatique. Il faut avoir vu avec quelle verve – et en roulant les « R » – il s’efforce à se montrer exécrable comédien sur scène ! La mise en abyme est savoureuse. Delorme évolue avec malice au milieu des monstres sacrés, Bourvil joue les gentils crétins comme il en avait alors l’habitude et des visages familiers comme Pauline Carton ou Louis Seigner complètent le tableau.

C’est donc une œuvrette très particulière que « MIQUETTE ET SA MÈRE », où cinéma et théâtre se télescopent joyeusement (la représentation finale avec les moyens du bord est décrite avec un mélange de tendresse et de cruauté), à voir sans idées préconçues.

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BOURVIL, DANIÈLE DELORME ET LOUIS JOUVET

À noter que c’est Michel Simon qui tenait le rôle joué ici par Jouvet en ’34, et que les deux hommes – qui se haïssaient dans la vie – furent partenaires dans « DRÔLE DE DRAME » et « LA FIN DU JOUR ».

 

HAPPY BIRTHDAY, LOUIS !

JOUVET

LOUIS JOUVET (1887-1951), GÉANT DU THÉÂTRE, 33 FILMS SEULEMENT MAIS UNE EMPREINTE INEFFAÇABLE DANS LE CINÉMA FRANÇAIS.

 

« COPIE CONFORME » (1947)

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LOUIS JOUVET

Sur le thème inépuisable du double, « COPIE CONFORME » est surtout et essentiellement un écrin au talent protéiforme de Louis Jouvet qui, alors âgé de 60 ans, s’en donne à cœur-joie dans la composition et la caricature.COPIE

L’acteur joue un grand photographe, qui sous cette facette respectable, est aussi un cambrioleur Fregoli et un chef de bande. Il engage un petit VRP au chômage qui est son parfait sosie, pour lui servir d’alibi, les soirs où il va commettre ses forfaits.

L’idée est simple et propice à tous les développements. Les auteurs s’en sortent plutôt bien et le mélange de « film noir » et de pure comédie, fonctionne bon an mal an. Il faut dire que Jouvet donne énormément de sa personne : on l’a rarement vu aussi cabotin, qu’il joue le pauvre ‘Dupon’, un raté timoré à l’allure débraillée et au strabisme comique ou qu’il incarne ‘Ismora’, sorte d’avatar de son rôle dans « UN CARNET DE BAL » de Duvivier. Même s’il en fait beaucoup, Jouvet parvient à différencier si nettement les deux rôles, que ses « face-à-face » sont totalement crédibles et font oublier qu’on a affaire au même interprète. Le film n’est qu’un festival Jouvet, mais on remarque tout de même de bons seconds rôles comme Suzy Delair dans son emploi habituel de chanteuse à la langue bien pendue et à la vulgarité roborative et même un tout jeune Jean Carmet en sbire d’Ismora.

« COPIE CONFORME » est une gentille comédie teintée de noirceur (la triste existence de Dupon et son désir de mourir), qu’on revoit avec indulgence et plaisir parce qu’il permet au talent de M. Jouvet de s’exprimer sans garde-fou. Et aussi parce que Henri Jeanson était un sacré dialoguiste !

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LOUIS JOUVET, SUZY DELAIR ET JEAN CARMET

 

« LA MAISON DU MALTAIS » (1938)

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MARCEL DALIO

Le roman « LA MAISON DU MALTAIS », déjà adapté dans les années 20, était un matériau parfait pour l’excellent conteur qu’était Pierre Chenal. C’est un mélodrame dans toute l’acceptation du terme, qui se joue entre Sfax et Paris. L’histoire d’amour fou entre un gentil rêveur arabe (Dalio) et une prostituée. Tous deux cherchent une issue à leur misère, mais à la suite d’un imbroglio, elle fuit en France, épouse un riche savant (Pierre Renoir) et lui fait croire que l’enfant qu’elle porte est le sien. Jusqu’à ce que Dalio débarque à son tour…MAISON

Dans ce monde frelaté et irréel, l’homme est un loup pour l’homme et le poète est impitoyablement piétiné et humilié. On délaisse son identité comme on se débarrasse de vieilles frusques, en espérant que le nouvel habit fasse le moine. Mais le hasard et les coïncidences (nombreuses) rattrapent toujours ceux qui espèrent échapper à leur passé. C’est très bien filmé et photographié, les décors de studio sont superbes et le film bénéficie d’un cast éblouissant jusqu’au plus petit rôle : si Dalio surjoue un peu et s’est fait une drôle de tête avec ses sourcils épilés, Viviane Romance est remarquable et parfois virtuose, comme dans cette scène où, devenue une grande bourgeoise parisienne, elle réendosse sa défroque de petite pute inculte pour duper son ancien amant. Louis Jouvet – malgré une seconde place au générique – n’a qu’un petit rôle de maître chanteur cynique à souhait : génial comme toujours ! Il fonctionne très bien en tandem avec Florence Marly jouant sa secrétaire blasée. Jany Holt est très émouvante en prostituée tuberculeuse mourant à petit feu et Fréhel étonnante en grosse logeuse sans cœur.

Sans être un grand film, « LA MAISON DU MALTAIS » se laisse regarder avec plaisir. C’est de la belle ouvrage, du cinéma populaire mais jamais racoleur, empreint d’une certaine poésie sans affèterie.

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LOUIS JOUVET, VIVIANE ROMANCE ET JANY HOLT

À noter : le DVD exploité en France présente une copie dans un état pitoyable (image et son) et le film mériterait une restauration soignée pour trouver une seconde jeunesse à l’instar de certains Duvivier.