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Archives de Catégorie: LES FILMS DE MARCEL BOZZUFFI

« COMPTES À REBOURS » (1971)

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MICHEL BOUQUET ET SERGE REGGIANI

Au début des années 70, le « polar-à-la-Melville » était quasiment devenu un sous-genre en soi et le cinéma français se mit à pulluler de ‘films noirs’ se prenant très au sérieux, s’efforçant – rarement avec succès – de récréer l’univers factice mais hautement cinégénique de l’auteur du « DEUXIÈME SOUFFLE » ou du « CERCLE ROUGE ». On retrouve d’ailleurs dans le film qui nous occupe présentement plusieurs acteurs de l’écurie du « maître » comme Serge Reggiani, Jean Desailly, Marcel Bozzuffi ou Charles Vanel.comptes

« COMPTES À REBOURS » est donc de ces films-là. Et si on le revoit aujourd’hui, on peut le rejeter en bloc comme un avatar poussiéreux bourré de vieux clichés jusqu’à la gueule ou y prendre un certain plaisir nostalgique. Cette histoire de vengeance est plutôt bien agencée et l’issue en est assez inattendue, seul le dialogue paraît pesant et désuet au possible. Simone Signoret, par exemple, a bien du mérite de se sortir dignement d’un personnage échappé d’un mélo policier des années 30 qu’aurait pu jouer Fréhel. Malgré sa fondamentale banalité, le film contient plusieurs jolies idées visuelles, comme le look de Michel Bouquet, ex-flic défiguré et à demi-fou qui colle aux basques de Reggiani, tel un ange exterminateur. Ou la mort d’un tueur nommé ‘Narcisse’ au milieu d’éclats de miroir. Cela rend le visionnage plaisant dans l’ensemble, surtout grâce à la qualité surprenante du casting : Reggiani est bien en vengeur maussade et fatigué dans un rôle à la Ventura, Bozzuffi est impeccable en malfrat à l’œil vif, Amidou est excellent en jeune porte-flingue imprévisible, André Pousse ajoute au pittoresque. Seule grosse erreur, Jeanne Moreau, bizarrement emperruquée qui semble jouer toutes ses scènes en état de somnambulisme profond.

« COMPTES À REBOURS » est donc un bon vieux polar à l’ancienne, une sympathique antiquité qui grince parfois aux entournures, mais qu’il est difficile de détester, tant les auteurs semblent fascinés par le style melvillien.

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AMIDOU, MARCEL BOZZUFFI, CHARLES VANEL ET SIMONE SIGNORET

 

« COMPARTIMENT TUEURS » (1965)

L'affiche du film "Compartiment Tueurs" de Costa-Gavras (1965)Adapté d’un roman de Sébastien Japrisot, « COMPARTIMENT TUEURS », le premier long-métrage de Costa-Gavras, ancien assistant de René Clément et autres, est une franche réussite et possède une tonalité ironique et cynique, une profonde originalité dans un genre bien usé, qu’on ne retrouvera (presque) plus dans l’œuvre du réalisateur qui empruntera d’autres sentiers tout aussi intéressants.

L’idée du scénario est ingénieuse et alambiquée à souhait et maintient en haleine jusqu’au bout. La mise-en-scène est culotée et truffée de jolies idées de cadrages. On a même droit à une longue poursuite en voiture de nuit dans Paris, à une époque où cela ne se faisait pas beaucoup. C’est donc avec le sourire aux lèvres qu’on suit l’enquête d’Yves Montand flic enrhumé à l’accent du midi prononcé, sur une série de meurtres dont les victimes ont toutes voyagé dans le même wagon-couchettes d’un train de nuit. Si l’histoire est déjà accrocheuse, le vrai charme provient du casting éblouissant : chaque rôle, jusqu’au plus anodin, est tenu par un visage connu, qu’il apparaisse une ou deux minutes (Claude Dauphin, Daniel Gélin, Bernadette Lafont) ou quelques secondes (Marcel Bozzuffi, Georges Géret en plantons esthètes, Claude Berri) : c’est un défilé de comédiens de l’époque venus en copains. Mais les rôles principaux sont également savoureux : Jacques Perrin et Catherine Allégret touchants en jeunes proies pour l’assassin, Simone Signoret magnifique en actrice un peu ringarde et mytho, Jean-Louis Trintignant étonnant en étudiant bisexuel ou Michel Piccoli méconnaissable en obsédé sourcilleux et suant. Mais c’est Montand qui domine la distribution, il est parfait d’exaspération contenue et de fatigue désabusée. Ses face-à-face avec un Charles Denner déchaîné en suspect provocateur sont de grands moments !

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SIMONE SIGNORET, JEAN-LOUIS TRINTIGNANT, YVES MONTAND, MARCEL BOZZUFFI ET GEORGES GÉRET

« COMPARTIMENT TUEURS » est un polar ludique et inventif, à la petite musique très singulière, qu’on peut certainement revoir plusieurs fois tant il est riche en détails incongrus et en petites touches infinitésimales. Ce qu’on appelle des débuts très prometteurs pour une belle carrière de réalisateur.

 

« LA GRANDE BOURGEOISE » (1974)

CATHERINE DENEUVE

CATHERINE DENEUVE

Inspiré de faits réels qui se déroulèrent en Italie au début du 20ème siècle, « LA GRANDE BOURGEOISE » est un subtil mélange de romanesque, de politique et de faits-divers, admirablement concocté par l’esthète Mauro Bolognini épaulé par la photo brumeuse et quasi-onirique d’Ennio Guarnieri qui est pour beaucoup dans l’envoûtement que génère le film.FATTI3

Au sein d’une famille bourgeoise socialiste, le fils (Giancarlo Giannini) organise l’assassinat de son beau-frère qui maltraite sa sœur adorée (Catherine Deneuve). La presse de droite se déchaîne alors et saisit l’occasion de pulvériser le puissant pater familias Fernando Rey par un scandale sans pareil et de réduire à néant les chances de la gauche aux prochaines élections. Les enjeux politiques mais aussi religieux empoisonnent jusqu’à l’enquête du juge d’instruction (Marcel Bozzuffi) et les dernières minutes du procès laissent sur une terrible incertitude quant à l’identité du véritable coupable. On repense alors à cette courte scène muette dans le train entre le frère et la sœur, où sans qu’on le comprenne tout de suite, tout le drame s’est joué…

Le scénario est admirable de concision, naviguant entre les mensonges et les non-dits, les fausses-pistes et la manipulation mentale. Et il s’achève sur une fin « ouverte » mais qu’on devine irrémédiablement fermée. Vraiment de la belle ouvrage, soutenue par la mise-en-scène aérienne et la magnifique BO d’Ennio Morricone, dans laquelle on reconnaît parfois le carillon de « …ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS », toujours aussi obsédant.

Giannini, fiévreux, l’œil brillant de passion mal contenue, est formidable d’émotion. Deneuve trouve un de ses meilleurs rôles, tout en ambiguïté, entre la femme humiliée et le monstre froid. Tina Aumont et Laura Betti ont de jolis seconds rôles. Mais c’est Bozzuffi qui tire vraiment son épingle du jeu dans ce rôle de magistrat psychorigide, à l’acharnement troublant et aux motivations incertaines. Un puritain à la silhouette de croque-mort, un manipulateur intelligent dont on peut questionner l’impartialité. Lui aussi trouve un des rôles de sa vie.

GIANCARLO GIANNINI ET MARCEL BOZZUFFI

GIANCARLO GIANNINI ET MARCEL BOZZUFFI

« LA GRANDE BOURGEOISE » est une œuvre complexe et infiniment perturbante, qui mérite plusieurs visions pour en saisir toutes les nuances. Du beau, du grand cinéma italien…

 

LES VOIX DU SEIGNEUR DE L’IMPÉNÉTRABLE…

Le décès de Jacques Thébault, grande figure du doublage français, célèbre pour avoir prêté sa voix métallique à Steve McQueen, Patrick McGoohan ou Robert Conrad, fait rebondir « BDW2 » sur sa rubrique « CHARLEY TALKS ! ».VOIX

Claude Bertrand, Henry Djanik, Marcel Bozzuffi, John Berry, Edmond Bernard, Serge Sauvion, Jacques Richard, Jean-Claude Michel, Ulric Guttinger, Bernard Noël, Gérald Castrix ou Georges Aminel. Rien que des acteurs français, tous spécialisés dans le doublage de films étrangers. Qu’ont-ils en commun à part cela ? Le fait d’avoir doublé notre mascotte Charley Bronson à divers stades de sa carrière. Avec plus ou moins de bonheur. Car étrangement, tous ces comédiens avaient une voix grave ou caverneuse, alors qu’en v.o. Bronson oscille entre une sonorité sourde, nasillarde et une voix parfois presque aiguë.

MARCEL BOZZUFFI, LE PLUS PROCHE...

MARCEL BOZZUFFI, LE PLUS PROCHE…

Le réalisateur John Berry a doublé Bronson avec un accent yankee à la Eddie Constantine dans « ADIEU L’AMI », « LE PASSAGER DE LA PLUIE » ou « LES BAROUDEURS », la plupart des autres ont accentué sa personnalité « virile » parfois jusqu’à la caricature, ôtant de la finesse aux prestations de l’acteur. Qui fut le meilleur ? À notre avis Bozzuffi dont la voix monocorde et vaguement menaçante, quoique plus grave, s’approchait au plus près de son modèle (pour la petite histoire, il fut son partenaire à l’écran dans « CHINO »). La moins adéquate ? Gérald Castrix qui le doubla dans « LES 7 MERCENAIRES » avec une voix proche de Donald Duck.

Ce coup de chapeau à ces travailleurs de l’ombre, tous excellents techniciens et comédiens, n’ôtera pas à votre serviteur l’idée qu’un Charley Bronson n’est totalement lui-même qu’avec sa voix d’origine, même si une très méchante critique américaine écrivit un jour au sujet de « DEATH WISH » : « Si un cadavre pouvait parler, il aurait la voix de Charles Bronson » !

 

« FRENCH CONNECTION » (1971)

ROY SCHEIDER ET GENE HACKMAN

ROY SCHEIDER ET GENE HACKMAN

S’il est un film qui pourrait à lui seul symboliser et synthétiser le renouveau stylistique et thématique du cinéma U.S. dans les seventies, ce serait « FRENCH CONNECTION ». Inspiré de faits réels (un trafic de cocaïne entre Marseille et New York), le scénario est d’un réalisme absolu, n’obéit à aucun code du polar hollywoodien et décrit une longue traque laborieuse. Loin des superflics charismatiques de McQueen ou Eastwood, Gene Hackman – dans le rôle qui fit sa carrière – crée un « poulet » de terrain, un chien de chasse obsessionnel et hors-de-contrôle, un individu brutal et peu sympathique, prêt à tout sacrifier pour atteindre son but. On ne saura rien de lui, de sa vie privée, de son passé. On ne le voit qu’en action, indifférent au monde extérieur, à sa propre dégaine presque ridicule, à sa santé, uniquement focalisé sur sa proie.FRENCH À l’image de la mise-en-scène inimitable de William Friedkin, mélange détonnant de style « reportage » et de maîtrise du découpage et de l’espace, le jeu d’Hackman plonge dans une réalité qui n’a rien d’aseptisé ou d’exagérément dramatisé. Le film est composé de plusieurs blocs alternant les filatures magnifiquement détaillées et les morceaux de bravoure encore stupéfiants aujourd’hui : la poursuite voiture-métro est absolument bluffante tout en demeurant crédible de A jusqu’à Z. Dans « FRENCH CONNECTION », tout sonne juste, rien ne paraît fabriqué et c’est là que réside l’extraordinaire révolution que représenta le film à sa sortie et dont les échos n’ont toujours pas fini de se faire sentir. Tous les acteurs sont idéalement castés : Roy Scheider en coéquipier discret et fiable, Marcel Bozzuffi en flingueur glacial et sans état d’âme, Tony Lo Bianco en malfrat parvenu. Seul Fernando Rey semble une drôle d’idée de casting, puisqu’il incarne un caïd français, mais a gardé son fort accent espagnol. Malgré tout, son petit salut ironique de la main à ‘Popeye’, alors que le métro s’éloigne, reste un moment délectable. Le film n’a pas pris une ride, véritable modèle de montage, de mixage et de perfection cinématographique. Et il s’achève sur une note choquante, sur une fin « ouverte » qui laisse inassouvi et mal à l’aise. Du grand art !

MARCEL BOZZUFFI ET FERNANDO REY

MARCEL BOZZUFFI ET FERNANDO REY

 

« GAS-OIL » (1955)

JEAN GABIN ON THE ROAD AGAIN...

JEAN GABIN ON THE ROAD AGAIN…

Dans les années 50, Jean Gabin incarna deux fois d’affilée des chauffeurs-routiers. D’abord dans « GAS-OIL » puis dans « DES GENS SANS IMPORTANCE ».

Le premier film est un curieux mélange de chronique semi-documentaire et de Série Noire. Le scénario met une bonne demi-heure à démarrer, mais ce n’est pas très grave : on est en bonne compagnie avec un casting haut-de-gamme et on écoute de l’Audiard.GASOIL2

Tout ce qui concerne le quotidien de Gabin, sa vie professionnelle, ses amours avec Jeanne Moreau une jeune institutrice « moderne » (mais qui s’en retournera rapidement à ses fourneaux !), sa camaraderie bourrue avec ses collègues, est parfaitement réussi et se serait presque suffi à lui-même. L’intrigue parallèle (des gangsters de Pigalle, persuadés à tort que Gabin a dérobé un butin) est plus poussive et farcie de clichés assez pénibles. Le cocktail ne prend pas très bien, mais il est heureusement racheté à la fin par une poursuite fort bien réglée entre la voiture des malfrats et une armada de poids-lourds énervés.

Égal à lui-même, c’est-à-dire parfait, Gabin fait une fois encore preuve de son jeu dépouillé et physique : rien qu’à sa façon de se frotter les mains à cause du froid, on comprend quel homme il est, son caractère, son milieu social, etc. Du grand art ! À ses côtés, Moreau tient un rôle décoratif, Roger Hanin est un voyou mal embouché et franchement désagréable, Marcel Bozzuffi joue un jeune routier râleur et Ginette Leclerc est excellente en garce mûrissante mais sexy.

GINETTE LECLERC ET MARCEL BOZZUFFI

GINETTE LECLERC ET MARCEL BOZZUFFI

Un peu décousu et sans réelle colonne vertébrale, « GAS-OIL » n’en demeure pas moins agréable et confortable, il permet de replonger dans une France débonnaire et conviviale, un monde de travailleurs solidaires et bons-vivants qui aujourd’hui, semblent venus d’une autre planète. Far, far away !

 

« LE JUGE FAYARD, DIT LE SHERIFF » (1977)

JUGETypique d’un cinéma « politique » français grand public, mélange de thriller traditionnel et de faits-divers contemporain, « LE JUGE FAYARD, DIT LE SHERIFF » s’inscrit dans la lignée des œuvres de Costa-Gavras. C’est un des meilleurs films d’Yves Boisset, qui traite cet assassinat d’un magistrat lyonnais comme un polar.

Le scénario incroyablement touffu, jette une lumière bien glauque sur la corruption généralisée, sur la collision entre les hautes-sphères politiques et le grand banditisme et – c’est peut-être le plus surprenant aujourd’hui – se permet de donner du protagoniste principal un portrait pas toujours très flatteur ni forcément sympathique.

Le film va vite, très vite, le casting de visages connus permet de typer la foule de personnages en quelques traits et répliques et de fait, l’intérêt ne faiblit jamais. On suit la course folle de ce « bulldozer » idéaliste mais pas très finaud, jusqu’à sa conclusion tragiquement inévitable. Dans le rôle-titre, Patrick Dewaere joue de son hypersensibilité, de son style rentre-dedans et de ses sourires de gosse des rues. Il porte le film sur les épaules, même si la psychologie du juge demeure très en surface. À ses côtés, Philippe Léotard est excellent en flic dévoué et compétent, Jean Bouise est impeccable en procureur prudent et subtil et dans la formidable galerie de méchants, on retiendra un magnifique Marcel Bozzuffi en ex-militaire impassible (et rouquin !), qui apporte une note « américaine » à tout le film. Le cinéma français grouillait alors de « tronches » mémorables qui savaient enrichir l’arrière-plan de films comme celui-ci et tant d’autres.

PATRICK DEWAERE, PHILIPPE LÉOTARD ET MARCEL BOZZUFFI

PATRICK DEWAERE, PHILIPPE LÉOTARD ET MARCEL BOZZUFFI

Qu’on se passionne pour le contexte politique de l’époque ou pas, « LE JUGE FAYARD, DIT LE SHERIFF » demeure un film captivant, maîtrisé et manifestement honnête, qu’on suit avec une indignation impuissante, en se disant qu’à part la technologie, la diversité des médias et autres menus détails, notre beau pays n’a peut-être pas autant changé que cela…