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Archives de Catégorie: LES FILMS DE MICHAEL SHANNON

« NOCTURNAL ANIMALS » (2016)

Les films parlant de création, d’écriture, sont rarement accessibles à un public large et demeurent confinés dans un créneau « arty ». On pense bien sûr à « PROVIDENCE » de Resnais, « BARTON FINK » des Coen, voire pour les plus « commerciaux » : « SHINING » ou « MISERY ».NOCTURNAL

« NOCTURNAL ANIMALS » réussit l’exploit de ratisser large, tout en préservant son intégrité artistique et son ambition. Le scénario de Tom Ford suit deux lignes parallèles qui se rejoignent à la conclusion : la fin du mariage d’une galeriste à la mode (Amy Adams), qui reçoit le manuscrit de son ex-mari (Jake Gyllenhaal) qu’elle n’a pas revu depuis vingt ans. En lisant ce qui semble être un polar rural d’une violence extrême, bien loin de l’image romantique qu’elle gardait de lui, elle imagine le héros avec les traits de Gyllenhaal. Et comprend peu à peu que le roman est une transposition cathartique du mal qu’elle lui a fait jadis et qui a transformé « à la dure » sa personnalité. C’est donc l’art et en l’occurrence la littérature, comme arme de revanche, voire de vengeance. C’est toute l’originalité de ce sujet prenant, intelligent, d’une rare subtilité, qui parvient aussi bien à passionner pour son suspense « policier » très dérangeant que pour l’existence glacée et solitaire de son héroïne.

Les comédiens sont tous exceptionnels. Amy Adams, ambitieuse et égoïste (son ultime gros-plan au restaurant lui vaudrait presque l’Oscar), Gyllenhaal d’une extrême intensité, qu’il joue le jeune homme idéaliste et hypersensible dans les flash-back, ou le quidam assoiffé de vengeance du roman. Et le plaisir de retrouver Michael Shannon en shérif rongé par le cancer, Aaron Taylor-Johnson (« KICK-ASS ») méconnaissable en voyou psychopathe, sans oublier Laura Linney magnifique dans une seule séquence, en mère froidement lucide.

Il ne faut pas trop parler du contenu de « NOCTURNAL ANIMALS » pour ne pas en dévoiler les secrets. Mais c’est un film à voir absolument.

 

« MIDNIGHT SPECIAL » (2016)

Dès les premières scènes de « MIDNIGHT SPECIAL », on comprend qu’il ne va pas être facile de s’accrocher : le scénario adopte un système de narration elliptique, délibérément abscons, excluant le spectateur qui ne peut que suivre passivement l’action, en espérant qu’il pourra bientôt y comprendre quelque chose.MIDNIGHT

De quoi parle-t-on exactement ? D’une secte tentaculaire ? D’un enfant-mutant aux pouvoirs extraordinaires ? D’invasion extra-terrestre ? Ce genre d’histoire entièrement dépendante de sa révélation finale a intérêt à ne pas décevoir quand arrive le dénouement, tant les presque deux heures qui précèdent ne sont qu’une préparation à ces quelques minutes. Un peu à la manière des films « mystiques » de Spielberg des années 70 et 80 : « RENCONTRE DU TROISIÈME TYPE » ou « E.T. ».

C’est indéniablement intrigant, parfois longuet, porté par l’intensité de Michael Shannon (déjà cinq films avec le réalisateur Jeff Nichols), la douceur de Kirsten Dunst et le charisme fatigué de Sam Shepard. Les scènes ouvertement « fantastiques » tombent un peu comme des cheveux sur la soupe, mais sont bien faites et la révélation finale laisse perplexe. Mais après tout, le concept des univers parallèles cher à la littérature de SF n’a pas été souvent exploité au cinéma.

« MIDNIGHT SPECIAL » malgré ses indéniables qualités, n’est pas un film enthousiasmant et sa filiation trop évidente avec l’œuvre de Spielberg est plus gênante qu’autre chose. Mais il y a une petite musique singulière, un vrai soin apporté aux cadrages, à l’ambiance et le regard hanté de Shannon fait le reste. À tenter…

 

« FREE LOVE » (2015)

Inspiré de faits réels survenus dans le New Jersey au début des années 2000, « FREE LOVE » (oui, c’est le titre français !) commence plus ou moins comme un polar – l’héroïne est flic, puis évolue en mélodrame sur l’histoire d’amour entre deux lesbiennes à la différence d’âge prononcée, pour s’achever… en pamphlet engagé sur les droits des couples pacsés et le mariage homosexuel.FREE

C’est écrit et filmé le plus platement possible, on pense plutôt à un téléfilm HBO qu’à un long-métrage de cinéma. Ça n’a strictement aucun intérêt cinématographique, tant le « message » militant prend toute la place et finit par devenir contreproductif. La description manichéenne des personnages (les affreux vieillards rétrogrades présidant la commission) ne fait qu’enfoncer le clou.

De bons comédiens tentent d’insuffler un peu de vie : Julianne Moore, qu’on vient de voir rongée par la maladie d’Alzheimer dans « STILL ALICE », est ici rattrapée par un cancer des poumons. Elle traduit fort bien la dégradation physique de son personnage, mais cela tourne un peu à la démonstration gratuite. Ellen Page ne brille pas particulièrement mais se montre crédible. Le couple s’avère tout de même improbable. Steve Carell surjoue à fond dans un rôle d’activiste gay portant kippa comme échappé d’une grosse comédie. Seul ressort vraiment Michael Shannon en coéquipier effacé et généreux de Julianne Moore, un contremploi après tous les psychopathes qu’il a campé récemment.

Que dire d’autre ? « FREE LOVE » est probablement plus parlant si on est concerné au premier chef par la cause qu’il défend. Mais son manque de vision, d’humour (ne parlons pas des tentatives laborieuses de Carell), de style, finit par aboutir à un produit aseptisé et illustratif.

 

« 99 HOMES » (2014)

99 2Profondément enraciné dans le monde en crise des années 2010, « 99 HOMES » est un conte moral corrosif et généreux qui nous oblige à nous poser de vraies questions et à voir les choses telles qu’elles sont. Et ce n’est pas toujours joli-joli…

Expulsé de sa maison de famille, un ouvrier (Andrew Garfield) accepte de travailler pour Michael Shannon, le promoteur rapace qui l’a jeté à la rue. Pour nourrir sa mère (Laura Dern) et son fils, le jeune homme doit voir la réalité en face : veut-il être du côté des victimes ou des bourreaux ? Ou comme le dit son nouveau mentor, veut-il faire partie des noyés quand l’Arche de Noé flottera ?

Après la longue séquence de l’expulsion, presque insupportable tant elle est réaliste et détaillée, le film suit le face-à-face faustien entre Shannon, véritable monstre engendré par l’effondrement de l’économie U.S. et Garfield prêt à tout pour s’en sortir, au détriment de son âme et de l’amour des siens.

C’est un film extrêmement fort et lisible, d’une clarté limpide dans son message et pourtant jamais simpliste ni manichéen. Les enjeux sont parfaitement posés, le déroulement est implacable et la dernière scène, autour d’une maison assiégée, d’une saisissante clarté. Magistralement écrit et réalisé, sans la moindre coquetterie, dans l’ambiance ensoleillée de la Floride, « 99 HOMES » est une œuvre utile et âpre. Les deux têtes d’affiche sont superbes : Shannon, salopard d’anthologie à l’énergie destructrice, traité de façon réaliste, jamais ‘bigger than life’. Garfield, dont on comprend les moindres tourments. Laura Dern, qui vieillit avec grâce, a le rôle le moins bien écrit, le plus « hollywoodien », son refus de la soudaine richesse au détriment des autres est bien peu crédible dans le contexte. On aperçoit Clancy Brown en business man barbu.

99

LAURA DERN, ANDREW GARFIELD ET MICHAEL SHANNON

« 99 HOMES » est un film à voir absolument, ne serait-ce que parce qu’il implique le spectateur à 100% et oblige littéralement à se demander ce qu’on aurait fait à la place du jeune protagoniste.

 

« CHICAGO CAB » (1997)

PAUL DILLON

PAUL DILLON

Adapté d’une pièce de théâtre par son propre auteur « CHICAGO CAB » est un curieux mais très attachant film intimiste, qui suit la journée et la nuit d’un chauffeur de taxi qui passe son réveillon de Noël dans son véhicule à transporter toutes sortes de spécimens d’Humanité pas toujours très ragoutants.HELLCAB2

On est proche du film à sketches, mais le fil rouge tient dans la personnalité de Paul Dillon, le ‘driver’. Il a une tête à jouer les loubards dans « DEATH WISH », mais c’est un homme doux et sensible, qui ressent de l’empathie pour tous ceux qui s’assoient dans son taxi, jusqu’à en être atteint aux tréfonds de son âme. Le visage marqué et expressif de l’acteur apporte énormément au film.

Pour le reste de la distribution, c’est un véritable défilé de têtes plus ou moins connues. La plupart des apparitions tiennent du « caméo » pur et simple, certains complètement anecdotiques (Laurie Metcalf qui s’envoie en l’air sans retenue avec son amant, Gillian Anderson qui ne fait que passer pendant deux minutes en « poufiasse » pas très distinguée), mais d’autres ont des rôles plus juteux à défendre : Michael Shannon complètement speedé en dealer de crack, Michael T. Ironside en collègue blasé, John Cusack qui pastiche l’inquiétant client de De Niro (joué par Scorsese) dans une scène célèbre de « TAXI DRIVER », John C. Reilly en macho tête-à-claques. Mais la palme revient à Julianne Moore qui intervient vers la fin et qui est bouleversante en jeune femme hébétée qui vient de se faire violer. Son bref dialogue avec Paul Dillon vaut à lui seul de voir le film.

« CHICAGO CAB » est donc une bonne surprise, un film certes bavard et conceptuel, pas facile d’accès, mais débordant d’émotion sans pathos et magnifiquement photographié. À découvrir.

JULIANNE MOORE ET MICHAEL SHANNON

JULIANNE MOORE ET MICHAEL SHANNON

 

« THE HARVEST » (2013)

HARVEST2Le réalisateur est connu pour « HENRY : PORTRAIT D’UN SERIAL KILLER », les deux acteurs principaux Michael Shannon et Samantha Morton sont des pointures de gros calibre et le sujet de « THE HARVEST » (également exploité sous le titre « CAN’T COME OUT TO PLAY ») est des plus intrigants.

De fait, ce film très peu connu et pratiquement passé inaperçu, est une excellente surprise. Difficile de parler en détails de l’histoire toutefois, car le moindre ‘spoiler’ serait très dommageable et gâcherait le plaisir – un peu malsain, certes – de sa vision.

Disons qu’il s’agit d’une amitié entre un garçon malade cloué dans un fauteuil roulant, dominé par une mère trop protectrice et une ado qui vient de perdre ses parents et persiste à le voir malgré l’interdiction de la maman. Ensuite, c’est une avalanche de coups de théâtre, de révélations particulièrement horribles, le tout confiné dans deux ou trois décors, autour de quelques personnages.

Si le film doit d’être vu avant tout, ce sera pour Samantha Morton, qui n’est pas loin de détrôner la Kathy Bates de « MISERY » dans ce rôle proprement terrifiant. Avec une grande économie de moyens, des expressions à faire froid dans le dos, une hystérie qui couve en permanence, elle crève l’écran et crée une « croque-mitaine » qui mériterait d’entrer dans les annales du film d’horreur. Shannon est remarquable comme toujours, dans un rôle plus effacé (et plus humain) de père faible et sans caractère. Les deux pré-ados sont excellents et on aperçoit Peter Fonda en papy sympathique qui répète « Far out » comme dans « EASY RIDER ».

SAMANTHA MORTON, CHARLIE TAHAN ET MICHAEL SHANNON

SAMANTHA MORTON, CHARLIE TAHAN ET MICHAEL SHANNON

Sous-évalué – il est très faiblement noté sur IMDB, intelligent et maîtrisé à 100%, « THE HARVEST » est un film d’angoisse qui angoisse vraiment, sans céder aux effets bidon. Il y règne une ambiance glauque, presque irréelle par moments qui donne à l’ensemble de faux-airs de cauchemar éveillé. À découvrir absolument.

 

« 7h58 CE SAMEDI-LÀ » (2007)

7H15 2Après avoir dominé le cinéma américain des années 70 en enchaînant un nombre impressionnant de classiques, l’éclectique Sidney Lumet aurait pu finir sa carrière sur des échecs comme le remake de « GLORIA », l’ennuyeux « JUGEZ-MOI COUPABLE », le sinistre « UNE ÉTRANGÈRE PARMI NOUS ». Dieu merci, son ultime réalisation est une grande réussite.

« 7h58 CE SAMEDI-LÀ » est un authentique ‘film noir’ épuré jusqu’à l’os, concentré sur une famille dysfonctionnelle qui s’auto-dévore sous nos yeux, jusqu’au sacrilège suprême, au cours d’une scène quasi-biblique dans une chambre d’hôpital. Fascinés et effarés, nous assistons à l’engrenage infernal qui se déclenche après que deux frères dissemblables mais également endettés jusqu’au cou, décident de cambrioler la bijouterie de leurs propres parents. À partir de là, on tombe de charybde en scylla et on contemple la chute dans le vide de ces deux hommes broyés par un destin qu’ils ont eux-mêmes provoqué.

Lumet ne fait pas de chichi, sa mise-en-scène est viscérale, va droit au but et la photo sans recherche esthétique, aux blancs « cramés » participe de ce sentiment d’urgence et d’inéluctable. À peine pourra-t-on regretter la construction systématiquement éclatée du scénario, dont l’accumulation de retours en arrière finit par lasser un peu l’attention par moments.

Le film est grandement aidé par son cast extraordinaire : Philip Seymour Hoffman qui – une fois de plus – parvient à humaniser un individu monstrueux, un manipulateur pervers et capable de tout. En une seule scène, il laisse entrevoir le petit garçon mal-aimé qu’il a dû être : magistral ! Ethan Hawke est excellent en jeune frère sans caractère, Marisa Tomei a rarement été plus sexy. Et Albert Finney évolue progressivement jusqu’à atteindre une dimension shakespearienne. Parmi les petits rôles, des pointures comme Michael Shannon inquiétant comme toujours et Amy Ryan en ex-femme acariâtre.

ETHAN HAWKE, PHILIP SEYMOUR HOFFMAN, MARISA TOMEI ET ALBERT FINNEY

ETHAN HAWKE, PHILIP SEYMOUR HOFFMAN, MARISA TOMEI ET ALBERT FINNEY

Lumet a débuté au cinéma avec l’épure que fut le huis clos de « 12 HOMMES EN COLÈRE » et il achève son parcours de 70 films par un film tout aussi conceptuel et dramatiquement concentré. Un peu moins optimiste quant à la nature humaine, cependant…