RSS

Archives de Catégorie: LES FILMS DE MICHAEL SHANNON

« LA FORME DE L’EAU » (2017)

Guillermo Del Toro possède un univers sympathique et touchant influencé par les « films de monstres » des années 50. On sent poindre ces réminiscences dans toute son œuvre et elles sont totalement assumées dans « LA FORME DE L’EAU ».SHAPE

Comment résumer ce film ? Ce serait une sorte de remake de « L’ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC NOIR » remodelé à la sauce « Amélie Poulain », que ce soit dans le style de la déco, la BO d’Alexandre Desplat très « frenchy » (alors que l’action se déroule aux U.S.A. dans les années 50) ou dans le personnage central lui-même, joué par Sally Hawkins. On ne demande qu’à suivre l’auteur dans ses fantasmes, dans sa love story transgressive (la petite sourde-muette au physique ingrat finit tout de même par faire l’amour avec un grand triton humanoïde !), mais quelque chose ne marche pas dans « LA FORME DE L’EAU ». Une trop grande volonté de baroque, un humour « cute » trop appuyé, un sous-texte lénifiant (les vrais monstres ne sont pas ceux qu’on imagine). Bref, tout paraît forcé, dépourvu de spontanéité et surtout très infantile. Ainsi Michael Shannon – heureusement excellent comme à son habitude – joue-t-il un « méchant » ultra-caricatural, un sadique sans la moindre nuance : il ne se lave même pas les mains après être allé aux WC, c’est dire ! Sally Hawkins est bien, sans plus, dans un rôle tout aussi peu nuancé à sa façon, Richard Jenkins est touchant en vieil homosexuel esseulé, tous se font piquer la vedette par Octavia Spencer, formidable en femme de ménage bavarde et profondément humaine.

Deux heures, c’est long, quand un film tient presque uniquement sur son look et ses références. Il y a de jolies scènes bien sûr, de bons moments de suspense dans la seconde partie et même des instants de poésie moins trafiqués que le reste. Mais on dirait que le réalisateur avait déjà raconté tout cela dans « MIMIC » ou « HELLBOY » de manière plus ludique et moins empesée.

Publicités
 

« BAD LIEUTENANT – ESCALE À LA NOUVELLE-ORLÉANS » (2009)

BAD2« BAD LIEUTENANT – ESCALE À LA NOUVELLE-ORLÉANS », réalisé (étonnamment) par Werner Herzog, n’a rien à voir avec le « BAD LIEUTENANT » (1992) d’Abel Ferrara, hormis le fait d’avoir pour personnage central un flic schnouffé jusqu’à la moelle et 100% hors-la-loi.

Dans une New Orleans post-Katrina, le scénario suit un lieutenant des Stups, lui-même accro aux antidouleurs et à la cocaïne, dans une enquête sordide sur le massacre d’une famille d’Africains. Autant le dire tout de suite, ce n’est pas l’histoire policière qui intéresse ici, mais l’atmosphère étrange, parfois irréelle de cette ville malade, où tout semble possible. Car au fond, il ne se passe pas grand-chose et il faut une grande tolérance au jeu outrancier de Nicolas Cage pour s’identifier un tant soit peu à son ‘McDonagh’. Arborant une coupe de cheveux épouvantable, alternant les instants d’hébétude et de surexcitation, marchant penché d’un côté (clin d’œil à Klaus Kinski dans « AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU » du même Herzog ?), l’acteur s’en donne à cœur-joie dans la composition sans garde-fou. Il apporte un côté clownesque à ce qui aurait pu n’être qu’un téléfilm de flics-et-voyous en adéquation avec quelques plans bizarroïdes d’iguanes filmées au fish-eye qui décalent un peu le film et l’arrachent à la banalité qui menaçait.

Les relations entre Cage et son bookie (Brad Dourif), avec sa belle-mère alcoolique (excellente Jennifer Coolidge), avec sa girl friend aussi junkie que lui (Eva Mendes aussi belle que la Raquel Welch des sixties, mais qui semble toujours jouer le même rôle d’un film à l’autre), donnent une certaine identité à ce « BAD LIEUTENANT », d’autant qu’on retrouve des visages connus comme Val Kilmer dans de brèves apparitions en coéquipier nerveux ou Michael Shannon en fonctionnaire hésitant.

BAD

NICOLAS CAGE ET EVA MENDES

Il faut vraiment être devin pour reconnaître la griffe de Werner Herzog là-dedans, mais cela se laisse regarder sans déplaisir, d’autant que la conclusion, totalement amorale, ne manque pas de sel.

 

« PEARL HARBOR » (2001)

PEARLSans l’époustouflant morceau de bravoure que représente l’attaque japonaise en elle-même, il y a fort à parier que « PEARL HARBOR » serait à ranger dans le rayonnage des navets pompiers et grandiloquents de Michael Bay.

D’ailleurs, la première heure mélodramatique à souhait, assaisonnée d’un patriotisme vibrant et de love stories abêtissantes au possible et d’un dialogue consternant, ressemble à un pastiche (pas drôle) des films à gros budget des années 40. On s’attend presque à y croiser les fantômes de Robert Taylor, Vivien Leigh ou David Niven. Alors oui, la photo (John Schwartzman le mal nommé) et la BO de Hans Zimmer sont des modèles du genre, oui décors et costumes sont magnifiques. Mais l’ennui gagne vite, l’agacement aussi… Jusqu’au bombardement qui survient à peu près à la moitié des trois heures de projection. Là, tout esprit critique disparaît d’un coup. La perfection des CGI, la minutie du montage, la maîtrise des scènes de panique atteignent une grandeur rarement atteinte. On est littéralement cloué à son fauteuil pendant de longues minutes, mis KO par l’énormité et la brutalité parfois difficilement supportable du spectacle.

Il fallait bien cela, car « PEARL HARBOR » ne s’arrête hélas, pas là et retombe après ce climax dans les travers de sa première partie. Il faut dire que Ben Affleck a rarement été aussi fade et inexpressif. C’est dire ! Kate Beckinsale n’a pas grand-chose à faire, déchirée entre le grand bellâtre et son copain d’enfance, le plus attachant Josh Hartnett. Autour du trio, des vétérans comme Jon Voight méconnaissable en ‘FDR’, Alec Baldwin en officier sympathique, des jeunots comme Jennifer Garner en infirmière nunuche, Michael Shannon en copilote lent d’esprit et aussi Dan Aykroyd, William Fichtner, Cuba Gooding, Jr. et beaucoup d’autres.

C’est une grosse machinerie hollywoodienne sans âme, confite de clichés antédiluviens et en cela difficile à avaler sans faire la grimace. Mais pour cette incroyable et heureusement longue séquence de l’attaque, le film vaut d’être vu, car c’est une des plus ahurissantes réussites du genre, de mémoire de cinéphile.

PEARL2

KATE BECKINSALE

 

« NOCTURNAL ANIMALS » (2016)

Les films parlant de création, d’écriture, sont rarement accessibles à un public large et demeurent confinés dans un créneau « arty ». On pense bien sûr à « PROVIDENCE » de Resnais, « BARTON FINK » des Coen, voire pour les plus « commerciaux » : « SHINING » ou « MISERY ».NOCTURNAL

« NOCTURNAL ANIMALS » réussit l’exploit de ratisser large, tout en préservant son intégrité artistique et son ambition. Le scénario de Tom Ford suit deux lignes parallèles qui se rejoignent à la conclusion : la fin du mariage d’une galeriste à la mode (Amy Adams), qui reçoit le manuscrit de son ex-mari (Jake Gyllenhaal) qu’elle n’a pas revu depuis vingt ans. En lisant ce qui semble être un polar rural d’une violence extrême, bien loin de l’image romantique qu’elle gardait de lui, elle imagine le héros avec les traits de Gyllenhaal. Et comprend peu à peu que le roman est une transposition cathartique du mal qu’elle lui a fait jadis et qui a transformé « à la dure » sa personnalité. C’est donc l’art et en l’occurrence la littérature, comme arme de revanche, voire de vengeance. C’est toute l’originalité de ce sujet prenant, intelligent, d’une rare subtilité, qui parvient aussi bien à passionner pour son suspense « policier » très dérangeant que pour l’existence glacée et solitaire de son héroïne.

Les comédiens sont tous exceptionnels. Amy Adams, ambitieuse et égoïste (son ultime gros-plan au restaurant lui vaudrait presque l’Oscar), Gyllenhaal d’une extrême intensité, qu’il joue le jeune homme idéaliste et hypersensible dans les flash-back, ou le quidam assoiffé de vengeance du roman. Et le plaisir de retrouver Michael Shannon en shérif rongé par le cancer, Aaron Taylor-Johnson (« KICK-ASS ») méconnaissable en voyou psychopathe, sans oublier Laura Linney magnifique dans une seule séquence, en mère froidement lucide.

Il ne faut pas trop parler du contenu de « NOCTURNAL ANIMALS » pour ne pas en dévoiler les secrets. Mais c’est un film à voir absolument.

 

« MIDNIGHT SPECIAL » (2016)

Dès les premières scènes de « MIDNIGHT SPECIAL », on comprend qu’il ne va pas être facile de s’accrocher : le scénario adopte un système de narration elliptique, délibérément abscons, excluant le spectateur qui ne peut que suivre passivement l’action, en espérant qu’il pourra bientôt y comprendre quelque chose.MIDNIGHT

De quoi parle-t-on exactement ? D’une secte tentaculaire ? D’un enfant-mutant aux pouvoirs extraordinaires ? D’invasion extra-terrestre ? Ce genre d’histoire entièrement dépendante de sa révélation finale a intérêt à ne pas décevoir quand arrive le dénouement, tant les presque deux heures qui précèdent ne sont qu’une préparation à ces quelques minutes. Un peu à la manière des films « mystiques » de Spielberg des années 70 et 80 : « RENCONTRE DU TROISIÈME TYPE » ou « E.T. ».

C’est indéniablement intrigant, parfois longuet, porté par l’intensité de Michael Shannon (déjà cinq films avec le réalisateur Jeff Nichols), la douceur de Kirsten Dunst et le charisme fatigué de Sam Shepard. Les scènes ouvertement « fantastiques » tombent un peu comme des cheveux sur la soupe, mais sont bien faites et la révélation finale laisse perplexe. Mais après tout, le concept des univers parallèles cher à la littérature de SF n’a pas été souvent exploité au cinéma.

« MIDNIGHT SPECIAL » malgré ses indéniables qualités, n’est pas un film enthousiasmant et sa filiation trop évidente avec l’œuvre de Spielberg est plus gênante qu’autre chose. Mais il y a une petite musique singulière, un vrai soin apporté aux cadrages, à l’ambiance et le regard hanté de Shannon fait le reste. À tenter…

 

« FREE LOVE » (2015)

Inspiré de faits réels survenus dans le New Jersey au début des années 2000, « FREE LOVE » (oui, c’est le titre français !) commence plus ou moins comme un polar – l’héroïne est flic, puis évolue en mélodrame sur l’histoire d’amour entre deux lesbiennes à la différence d’âge prononcée, pour s’achever… en pamphlet engagé sur les droits des couples pacsés et le mariage homosexuel.FREE

C’est écrit et filmé le plus platement possible, on pense plutôt à un téléfilm HBO qu’à un long-métrage de cinéma. Ça n’a strictement aucun intérêt cinématographique, tant le « message » militant prend toute la place et finit par devenir contreproductif. La description manichéenne des personnages (les affreux vieillards rétrogrades présidant la commission) ne fait qu’enfoncer le clou.

De bons comédiens tentent d’insuffler un peu de vie : Julianne Moore, qu’on vient de voir rongée par la maladie d’Alzheimer dans « STILL ALICE », est ici rattrapée par un cancer des poumons. Elle traduit fort bien la dégradation physique de son personnage, mais cela tourne un peu à la démonstration gratuite. Ellen Page ne brille pas particulièrement mais se montre crédible. Le couple s’avère tout de même improbable. Steve Carell surjoue à fond dans un rôle d’activiste gay portant kippa comme échappé d’une grosse comédie. Seul ressort vraiment Michael Shannon en coéquipier effacé et généreux de Julianne Moore, un contremploi après tous les psychopathes qu’il a campé récemment.

Que dire d’autre ? « FREE LOVE » est probablement plus parlant si on est concerné au premier chef par la cause qu’il défend. Mais son manque de vision, d’humour (ne parlons pas des tentatives laborieuses de Carell), de style, finit par aboutir à un produit aseptisé et illustratif.

 

« 99 HOMES » (2014)

99 2Profondément enraciné dans le monde en crise des années 2010, « 99 HOMES » est un conte moral corrosif et généreux qui nous oblige à nous poser de vraies questions et à voir les choses telles qu’elles sont. Et ce n’est pas toujours joli-joli…

Expulsé de sa maison de famille, un ouvrier (Andrew Garfield) accepte de travailler pour Michael Shannon, le promoteur rapace qui l’a jeté à la rue. Pour nourrir sa mère (Laura Dern) et son fils, le jeune homme doit voir la réalité en face : veut-il être du côté des victimes ou des bourreaux ? Ou comme le dit son nouveau mentor, veut-il faire partie des noyés quand l’Arche de Noé flottera ?

Après la longue séquence de l’expulsion, presque insupportable tant elle est réaliste et détaillée, le film suit le face-à-face faustien entre Shannon, véritable monstre engendré par l’effondrement de l’économie U.S. et Garfield prêt à tout pour s’en sortir, au détriment de son âme et de l’amour des siens.

C’est un film extrêmement fort et lisible, d’une clarté limpide dans son message et pourtant jamais simpliste ni manichéen. Les enjeux sont parfaitement posés, le déroulement est implacable et la dernière scène, autour d’une maison assiégée, d’une saisissante clarté. Magistralement écrit et réalisé, sans la moindre coquetterie, dans l’ambiance ensoleillée de la Floride, « 99 HOMES » est une œuvre utile et âpre. Les deux têtes d’affiche sont superbes : Shannon, salopard d’anthologie à l’énergie destructrice, traité de façon réaliste, jamais ‘bigger than life’. Garfield, dont on comprend les moindres tourments. Laura Dern, qui vieillit avec grâce, a le rôle le moins bien écrit, le plus « hollywoodien », son refus de la soudaine richesse au détriment des autres est bien peu crédible dans le contexte. On aperçoit Clancy Brown en business man barbu.

99

LAURA DERN, ANDREW GARFIELD ET MICHAEL SHANNON

« 99 HOMES » est un film à voir absolument, ne serait-ce que parce qu’il implique le spectateur à 100% et oblige littéralement à se demander ce qu’on aurait fait à la place du jeune protagoniste.