RSS

Archives de Catégorie: LES FILMS DE ROBERT DE NIRO

« JOY » (2015)

Trois ans après « HAPPINESS THERAPY », David O. Russell retrouve Jennifer Lawrence, Bradley Cooper et Robert De Niro pour « JOY », un film manifestement très personnel, basé sur des faits réels.joy

C’est une fable au ton décalé et doucement excentrique sur une petite fille dans les années 80, rêveuse et créative, qui en grandissant va être tirée vers le bas par une famille dysfonctionnelle, une belle brochette de « losers » jaloux et avaricieux, qui va transformer ses rêves en cauchemar. Que raconte « JOY » en fait ? Que le talent et l’ambition ne suffisent pas dans ce bas-monde ? Que pour réussir dans la vie, il faut aussi (surtout ?) acquérir des réflexes de « killer » ? Sans rien asséner, sans lourdeur, le film donne matière à réflexion, fonctionne sur la frustration de voir son attachante héroïne échouer sans arrêt, se fracasser systématiquement sur une réalité âpre et cruelle et sur l’indécrottable médiocrité de son entourage.

C’est globalement assez déprimant, même si Joy finit tout de même par comprendre la leçon. Mais le film est porté par la jolie prestation de Jennifer Lawrence, au jeu intériorisé et à fleur de peau. De Niro est formidable dans le rôle de son père, minable individu grenouilleur et pleutre. Autour d’eux : Isabella Rossellini, qu’on est tout surpris de retrouver largement sexagénaire, parfaite en riche veuve dépourvue de charité, Virginia Madsen tout aussi méconnaissable en mère asociale, passant ses journées devant un « soap » diffusé en boucle à la télé, Diane Ladd en grand-mère à la foi inébranlable et Bradley Cooper en producteur de télé-achat se prenant pour Darryl Zanuck.

« JOY » est une œuvre bizarre, quasiment impossible à placer dans une case, ce qui dans le cinéma U.S. actuel est plutôt une bonne chose. On peut mettre un certain temps à pénétrer cet univers particulier, mais le jeu en vaut la chandelle.

 

« LE NOUVEAU STAGIAIRE » (2015)

internAvant tout scénariste, Nancy Meyers est connue pour ses comédies de mœurs à « high concept » comme « CE QUE VEULENT LES FEMMES », « TOUT PEUT ARRIVER » ou « THE HOLIDAY ». Études de caractères écrites façon ‘sitcom’ sophistiquée, réalisée le plus platement possible et jouées par des stars chevronnées.

« LE NOUVEAU STAGIAIRE » ne déroge pas à ces règles, mais s’avère étonnamment émouvant et gratifiant. Centré sur la personnalité de « vieux sage » de Robert De Niro, un veuf retraité qui prend un emploi de stagiaire à tout faire dans une start-up pour tromper son désœuvrement, le scénario confronte la sagesse et l’expérience de « l’homme-le-vrai » du 20ème siècle à la jeunesse inculte et sans repères de l’Amérique d’aujourd’hui. D’abord un peu largué, De Niro va devenir « l’oncle de tout le monde » et surtout de sa patronne Anne Hathaway, wonder woman débordée qui a sacrifié sa vie de famille au succès de son entreprise.

Tout cela aurait pu être convenu et fastidieux, mais il n’en est rien. D’abord grâce à la formidable alchimie existant d’emblée entre les deux vedettes, qui semblent à leur top-niveau dès qu’ils sont face-à-face. Et ensuite – et surtout – grâce au regard généreux de l’auteur, qui ne juge personne, ne ridiculise aucun personnage et fait passer son message en douceur. Bon, on fermera les yeux sur quelques remarques légèrement « réac » sur les bords…

intern2

ROBERT DE NIRO ET ANNE HATHAWAY

« LE NOUVEAU STAGIAIRE » est un « feel good movie » destiné à revaloriser les seniors, c’est indéniable. Mais par le dynamisme de ses situations (le « hold-up » chez la mère d’Hathaway mené par De Niro et ses trois copains geeks, la nuit d’hôtel à San Francisco), par la finesse de certains dialogues, il parvient à toucher tous les publics. Autour des stars, on retrouve avec plaisir René Russo en masseuse peu farouche. À noter la prestation assez crispante de la petite Jojo Kushner, digne héritière de Shirley Temple.

Quoi qu’on pense du film, il est en tout cas agréable de voir que Robert De Niro à 72 ans, est encore capable de temps en temps de s’investir dans un rôle en se passant de ses gimmicks habituels.

 

« MAFIA BLUES » (1999)

mafia

ROBERT DE NIRO

Les idées sont dans l’air et c’est la même année que furent tournés « MAFIA BLUES » et la première saison des « SOPRANO », basés sur un ‘pitch’ similaire : un caïd mafieux dépressif se confiant à un psy.mafia2

Harold Ramis avait déjà signé deux comédies : « UN JOUR SANS FIN » et « MES DOUBLES, MA FEMME ET MOI » d’après des « high concepts ». Aussi est-il parfaitement à l’aise avec celui-ci. L’idée est bonne certes, mais pas autant que le casting : Robert De Niro dans un autopastiche de ses rôles de mafiosi est confronté à Billy Crystal. En gros, le parrain chez Woody Allen !

Porté par un scénario simple mais efficace et surtout par un dialogue souvent étincelant, « MAFIA BLUES » est désopilant, truffé de répliques-qui-tuent et de situations absurdes. Mais les vrais moments de grâce sont les échanges entre les deux protagonistes et quelques seconds couteaux formidables comme Joe Viterelli.

Grimaçant et en pleine forme, De Niro se maintient à l’extrême limite du cabotinage. Il parvient à être à la fois hilarant dans les scènes où il part « en sucette » et sanglote convulsivement, émouvant quand il parle de son père et menaçant comme dans un film de Scorsese. Sa façon de se moquer de lui-même sans sombrer dans la bête caricature, rappelle l’exercice de haut-vol de Brando se caricaturant lui-même dans « LE PARRAIN », dans la comédie « PREMIERS PAS DANS LA MAFIA ». C’est vraiment virtuose. Crystal n’est pas en reste. Roi de l’humour pince-sans-rire, il forme un duo fabuleux avec De Niro et leur complicité crève l’écran. Autour d’eux, Chazz Palminteri en rival félon et Lisa Kudrow en fiancée excédée ne font que ramasser les miettes. À revoir donc, ce « MAFIA BLUES » enjoué et bourré de clins d’œil comme ce cauchemar de Crystal, recréant une fameuse séquence du « PARRAIN » jusque dans les moindres détails.

Trois ans plus tard, la même équipe se reconstituera pour une sequel pas indispensable.

mafia3

ROBERT DE NIRO, BILLY CRYSTAL ET JOE VITERELLI

 

« BACKDRAFT » (1991)

backdraft2« BACKDRAFT » est un mélange pas forcément idiot de film-catastrophe et de thriller à tendance ‘whodunit’, enraciné dans l’univers des pompiers de Chicago. Évidemment, la signature de Ron Howard est toujours un peu inquiétante. Et c’est bien là que le bât blesse.

Sur le papier, c’est bourré de bonnes idées : la dynastie de « firemen », la rivalité entre frères, l’idée de décrire le feu comme « une bête » malfaisante. Mais au final, la réalisation pied-de-plomb, truffée de ralentis et de morceaux de bravoure téléphonés, le dialogue d’une effarante lourdeur et des emprunts trop voyants (Donald Sutherland dans un avatar pyromane d’Hannibal Lecter, par exemple), finissent par tuer dans l’œuf le grand film d’action que cela aurait pu être en d’autres mains.

Ce qui rend « BACKDRAFT » encore visible et même parfois impressionnant, ce sont les séquences d’incendies, pré-CGI rappelons-le. Certaines sont carrément dantesques et les effets sonores (le souffle de dragon qu’on entend à chaque retour de flamme) aident grandement. La BO de Hans Zimmer épique comme toujours, laisse une impression mitigée, entre enthousiasme devant l’ampleur de la partition et envie de sourire par son côté kitsch et pompeux.

Même malaise devant le casting : Kurt Russell très bien en macho fragile, Scott Glenn en vétéran musclé, Robert De Niro en enquêteur plutôt discret. Mais les rôles féminins – pourtant tenus par les excellentes Rebecca DeMornay et Jennifer Jason-Leigh – sont sous-écrits et affreusement mal dialogués. Et le plus long temps de présence est alloué à l’affligeant William Baldwin, un des pires jeunes premiers de sa génération.

backdraft

KURT RUSSELL, WILLIAM BALDWIN ET ROBERT DE NIRO

On peut revoir « BACKDRAFT » donc, pour ses scènes d’action et un ou deux face-à-face entre bons acteurs. À condition d’oublier des moments embarrassants comme ce coïtus interruptus sur le toit d’un camion rouge, ou la visite de Baldwin à Sutherland en prison, bêtement calquée sur « LE SILENCE DES AGNEAUX ».

 

« LES NERFS À VIF » (1991)

NICK NOLTE ET JESSICA LANGE

NICK NOLTE ET JESSICA LANGE

On peut légitimement se demander ce qui a bien pu pousser Martin Scorsese, alors au faîte de sa carrière, à réaliser le remake d’un honnête thriller des années 60. Trente ans après J. Lee-Thompson, c’est donc avec révérence qu’il reprend le scénario, l’adapte à ses obsessions et le transforme en une allégorie biblique sur le péché, le mensonge et la rétribution.nerfs3

« LES NERFS À VIF » arrange plusieurs faiblesses du film originel (la relation passée entre l’avocat et l’ex-taulard est maintenant beaucoup plus forte et nourrie et crédibilise le conflit), mais hypertrophie le moindre événement en morceau de bravoure tonitruant. La musique de Bernard Herrmann devient littéralement « hénaurme », le moindre personnage est tourmenté, névrosé, presque tous les plans sont cadrés bizarrement pour créer un malaise permanent.

Le film tout entier tourne autour de la performance de Robert De Niro. Dans ce rôle de ‘white trash’ comme échappé de l’enfer, il s’en donne à cœur-joie et passe d’un extrême à l’autre dans un impressionnant Grand-8. Avec ses cheveux gras, ses tatouages religieux, sa musculature de forçat et son accent du Sud grasseyant, il compose un méchant d’anthologie. Cela peut parfois sombrer dans la complaisance comme dans la scène au théâtre avec l’adolescente. Nick Nolte écope du rôle moins gratifiant de l’avocat sans caractère, Jessica Lange se sort bien d’un personnage irritant de femme trompée. Les séquences dialoguées entre les époux ne sont pas ce qu’il y a de plus convaincant dans le film. Juliette Lewis est parfaitement agaçante dans un rôle parfaitement agaçant. Joe Don Baker est excellent en « privé » dur-à-cuire et sûr de lui. Son face-à-face avec De Niro sur un parking est un véritable régal : à celui qui sera le plus menaçant ! De Niro n’est jamais meilleur que lorsqu’il a un acteur d’égale puissance en face de lui. À noter la présence dans des petits rôles des vedettes survivantes du film de 1962 : Robert Mitchum savoureux en vieux flic blasé, Gregory Peck et Martin Balsam.

« LES NERFS À VIF » n’est pas un film à prendre très au sérieux. C’est l’exercice de style résolument gratuit d’un grand réalisateur/cinéphile rendant hommage à un cinéma qu’il aime. La photo magnifique de Freddie Francis, la réalisation « à effets », le climax sur le bateau totalement délirant, rendent le spectacle fascinant. Cela n’empêche pas de trouver a posteriori ces deux heures de bruit et de fureur, un peu creuses et vaines. Mais c’est du vrai cinoche, un drôle de film « populaire » et presque racoleur où l’on cite la bible, Nietzsche et Henry Miller ! Le film de 1962 et celui-ci ne se font pas concurrence, ils traitent différemment de la même base narrative. Mais à comparer, et même si De Niro est vraiment étonnant, c’est tout de même le ‘Max Cady’ de Mitchum qui reste le plus effrayant.

ROBERT DE NIRO, JOE DON BAKER, JULIETTE LEWIS ET JESSICA LANGE

ROBERT DE NIRO, JOE DON BAKER, JULIETTE LEWIS ET JESSICA LANGE

 

« LES AFFRANCHIS » (1990)

GOODFELLAS

ROBERT DE NIRO

Tourné en plein dans la grande période de Martin Scorsese, « LES AFFRANCHIS » est l’aboutissement de tout un genre né dans les années 30 : le film de gangsters, et il pose dans un même temps les fondations du polar des 25 années à venir.GOODFELLAS2

Aujourd’hui encore, et malgré quelques fleurons du genre comme « LES SOPRANO » qui lui ont succédé, le film demeure inégalé et procure le même éblouissement qu’à sa sortie. Le scénario compose une véritable fresque à partir de la vie somme toute peu glorieuse d’un petit malfrat new-yorkais depuis son adolescence insouciante jusqu’à sa déchéance. Le montage est absolument grandiose, surfant d’une année à l’autre grâce à une succession de chansons emblématiques, enchaînant les mouvements de caméra, jouant des voix « off », et laissant sourdre sous le clinquant et l’humour noir, le sentiment d’une réalité sordide et écœurante qui prend progressivement le pas sur le reste. On voit cette camaraderie, cette impunité, cette corruption décomplexée rongées peu à peu par la cocaïne, la paranoïa et l’intrusion du réel dans un univers presque rêvé.

Dans son premier rôle principal, Ray Liotta crève l’écran, mélange d’amoralité joviale et de rage animale. C’est à travers ses yeux qu’on découvre l’envers de ce décor si souvent magnifié par le cinéma. Autour de lui, Robert De Niro campe un caïd taiseux et ambigu, Joe Pesci entre dans les annales avec son rôle de tueur psychopathe et boute-en-train même s’il a au moins quinze ans de trop pour son rôle. Lorraine Bracco fait la plus belle prestation de sa carrière. On reconnaît çà et là des visages connus comme Samuel L. Jackson et quelques futurs porte-flingues des « SOPRANO ».

GOODFELLAS3

ROBERT DE NIRO, RAY LIOTTA, JOE PESCI ET CATHERINE SCORSESE

« LES AFFRANCHIS » est un tourbillon d’images fortes et de sons, une véritable leçon de cinéma qui laisse étourdi et épuisé. Le film nécessite clairement plusieurs visionnages pour être apprécié dans son ensemble. Quant aux scènes de violence, elles atteignent un niveau de brutalité quasi-insoutenable. Une raison supplémentaire de regretter la fin de carrière si décevante de « Marty » et « Bob ».

 

« HEAT » (1995)

ROBERT DE NIRO

ROBERT DE NIRO

« HEAT » a déjà vingt ans. Un âge plus que respectable pour un polar. Et il ne les fait pas ! Copié, plagié, décalqué, sur-analysé, le film est ce que « IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST » fut au western : la somme d’un genre.HEAT

Sur plus de 2 h 30, Michael Mann tisse un scénario d’un incroyable foisonnement, faisant évoluer une grosse vingtaine de personnages dans un entrelacs de séquences courtes dont la mosaïque finit par former un tout d’une extraordinaire précision d’écriture. À travers l’anecdote somme toute banale (la traque d’une bande de braqueurs ultra-professionnels par un superflic de L.A.), « HEAT » s’élève au-dessus de son matériau pour parler de la solitude urbaine, d’un monde moderne sans compassion, qui broie les faibles et ne laisse survivre que ceux qui n’hésitent pas à abandonner ceux qu’ils aiment et qui ont toujours le doigt sur la détente de leur arme. La photo bleutée, métallique, de Dante Spinotti accentue la froideur du récit.

C’était le premier face-à-face Al Pacino/Robert De Niro. Le seul dont il faut se souvenir : le premier en flic cabotin et m’as-tu-vu mais à l’intuition infaillible, le second en gangster taiseux et paranoïaque dont le seul talon d’Achille sont ses propres démons. Ils n’ont qu’un grand moment ensemble, plus un ‘showdown’ à la fin, mais la scène – malgré un dialogue légèrement trop littéraire – est entrée dans les annales. Encore jeunes, le visage marqué par la vie, ils ressemblent tous les deux à d’anciens gosses des rues dans des costumes chics, qui auraient pu être des frères dans une autre vie. Belle idée, casting idéal. Comédiens au sommet de leur art.

Autour d’eux, Mann a réuni le gratin des années 90 : Jon Voight ambigu à souhait en ‘go-between’ mystérieux, Tom Sizemore en voyou accro au danger, Val Kilmer encore (à peu près) potable, des « gueules » comme Danny Trejo ou Wes Studi, etc. Toutes les femmes du film sont belles, stoïques, patientes, incapables de comprendre leurs hommes, guerriers suicidaires au sang froid, mais les aimant malgré tout. Amy Brenneman est particulièrement touchante et la toute jeune Natalie Portman bouleversante en ado paumée.

HANK AZARIA, AL PACINO, WES STUDI, ROBERT DE NIRO, JON VOIGHT ET AMY BRENNEMAN

HANK AZARIA, AL PACINO, WES STUDI, ROBERT DE NIRO, JON VOIGHT ET AMY BRENNEMAN

« HEAT » est un chef-d’œuvre inaltérable, truffé de morceaux de bravoure inouïs : la fusillade en pleine rue de L.A. est époustouflante de sèche violence. Mais ce n’est curieusement pas ce qu’on retient le plus après-coup. On repense plutôt à ces immenses fenêtres donnant sur une mer d’huile, dans des appartements vides, sans vie ni chaleur. À ces hommes désincarnés, au regard de bête traquée, masquant leur vide intérieur sous leurs gestes mesurés et précis. Parfois, on verrait presque planer le fantôme de Jean-Pierre Melville…