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Archives de Catégorie: LES FILMS DE SIMONE SIGNORET

« CHÈRE INCONNUE »(1980)

chere2Adapté d’un roman anglais, « CHÈRE INCONNUE » est un film délicat et sensible, une petite « musique de chambre » mettant en scène trois personnages modestes, coupés de la réalité.

Simone Signoret est restée vieille fille pour s’occuper de Jean Rochefort, son frère infirme cloué sur un fauteuil roulant. Ils n’ont pour seule amie que la boulangère du village voisin, Delphine Seyrig qui vient les voir tous les jours. Quand Signoret se décide à publier une annonce dans le journal local pour correspondre avec un homme, c’est son frère – ignorant son identité – qui va lui répondre. S’ensuit un imbroglio sentimental ambigu et complexe où vont s’entrechoquer les solitudes et les non-dits de toute une vie.

Simple, théâtral, aéré par de beaux extérieurs du Finistère, le film déroule avec finesse ses thèmes, et fait exister trois individus singuliers et touchants, passés à côté de la vie. Étonnant d’ailleurs, en parlant de singularité, à quel point Moshé Mizrahi a choisi trois interprètes possédant les voix les plus spéciales imaginables. Signoret est égale à elle-même, la rudesse de ses manières et de ses traits marqués contrastant avec son hyper-sensibilité. Rochefort se laisse parfois aller à des dérapages pas nécessaires, mais il parvient à demeurer imprévisible, intéressant. Et Delphine Seyrig est absolument magique dans ce personnage de gentille fille un peu sotte mais douce et attachante qui illumine toutes les scènes où elle apparaît.

« CHÈRE INCONNUE » se laisse voir avec un grand plaisir, il distille une émotion subtile et profonde. L’épisode de la troupe de comédiens tombe comme un cheveu sur la soupe, mais ce n’est pas très grave, cela ouvre brièvement le huis clos. À voir donc, pour le plaisir des acteurs, d’un dialogue ciselé (Gérard Brach), d’une BO signée Phlippe Sarde et pour la photo ouatée de Ghislain Cloquet. Rien que du très beau linge, autrement dit…

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SIMONE SIGNORET ET DELPHINE SEYRIG

 

« L’ÉTOILE DU NORD » (1982)

nordEncore une fois, Pierre Granier-Deferre adapte Georges Simenon pour offrir un grand rôle à Simone Signoret. Sans être tout à fait à la hauteur de « LA VEUVE COUDERC » ou « LE CHAT », « L’ÉTOILE DU NORD », adapté par le grand Jean Aurenche, est une belle confrontation de deux personnalités opposées dans le quasi huis-clos d’une pension de famille en Belgique.

Après avoir tué un homme pour le voler, Philippe Noiret, baroudeur à la petite semaine revenu d’Égypte, se réfugie dans la pension de Signoret, honorable dame bien sous tous rapports, dont il connaît la fille aînée (Fanny Cottençon) rencontrée sur le bateau. Entre le voyageur verbeux et aussi « bidon » que la fausse bague qu’il trimbale partout, et la vieille femme qu’il entraîne dans ses récits exotiques, va naître une étrange relation qui s’achèvera par quelque chose qui ressemble à de l’amour.

Presque deux heures, c’est un peu long pour une anecdote trop mince, dont les digressions (les flash-backs en Égypte jolis, mais peu nécessaires) et les personnages secondaires ne passionnent guère. On s’ennuie donc poliment, tout en admirant le dialogue ciselé, la déco méticuleuse et les extérieurs ressuscitant à merveille l’ambiance de 1934. Si Noiret offre une prestation efficace mais pantouflarde et, à vrai dire, guère émouvante, il est éclipsé par Signoret qui fait passer une multitude de nuances infinitésimales dans le regard de cette femme éteinte, emmurée vivante dans sa grisaille qui va peu à peu se reprendre à rêver. Sans aucun effet, aucun excès, la comédienne crève l’écran d’impressionnante façon et crée un personnage aux multiples facettes. Cottençon est parfaite en « grue » généreuse, Jean Rougerie formidable en mari médiocre obnubilé par les chemins-de-fer.

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SIMONE SIGNORET, PHILIPPE NOIRET ET FANNY COTTENÇON

« L’ÉTOILE DU NORD » n’est pas un grand film, sans doute parce que trop délayé et n’offrant pas réellement un duel de « monstres » comme Signoret en avait connu avec Delon ou Gabin. Mais c’est du joli travail, tout en finesse, tout à fait regardable.

 

« MANÈGES » (1950)

manegesDeux ans après le déjà pas très joyeux « DÉDÉE D’ANVERS », Yves Allégret retrouve la même équipe (son scénariste, son chef-opérateur, son trio de vedettes) pour un film d’une noirceur absolument effarante, une étude de la cupidité humaine et de la manipulation, dont l’histoire annonce « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS » de Duvivier avec cinq années d’avance.

« MANÈGES » démarre de façon très osée pour l’époque, dans une mosaïque de flash-backs autour d’une jeune femme (Simone Signoret) agonisante sur un lit d’hôpital, entourée de son mari éploré (Bernard Blier) et de sa mère (Jane Marken). Mais alors qu’elle se pense condamnée, Signoret demande, par pure méchanceté, à sa gentille môman de raconter à Blier la sordide vérité sur ce mariage qui l’a mené à la ruine. En fait les deux femmes sont des prédatrices amorales et cyniques, jetant leur dévolu sur des hommes riches pour les plumer et passer aussitôt à une nouvelle victime. Propriétaire d’un manège cossu à Neuilly, Blier aveuglé par l’amour va y perdre jusqu’à sa chemise sans rien comprendre à rien.

Il n’y a pas grand-monde à sauver dans ce film cruel et abrasif, sans le moindre éclat de lumière. Même Blier est tellement naïf et crédule, qu’il en devient stupide et irritant. Son revirement final n’en sera que plus fort et plus brutal. Quant aux personnages de la mère et de la fille, ils sont écrits avec une incroyable misogynie : c’est un duo de hyènes et d’ailleurs Marken – absolument géniale – en a le rire insupportable. Signoret, féline et subtilement vulgaire, trouve un de ses grands rôles en garce absolue et sans la moindre circonstance atténuante : un monstre authentique qui sera rattrapée d’effroyable façon par le destin. À côté de cet exceptionnel trio, Jacques Baumer parvient à exister en palefrenier taiseux, qui fait office de mauvaise conscience à Blier, sans parvenir à rien freiner.

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SIMONE SIGNORET, JANE MARKEN ET BERNARD BLIER

« MANÈGES » est un film de misanthrope, qui pousse le bouchon jusqu’à l’écœurement pur et simple. Mais la qualité des comédiens et du dialogue rend le spectacle fascinant. Noir c’est VRAIMENT noir !

 

« LE CHAT » (1971)

chat« LE CHAT » est-il le film le plus triste et déprimant du monde ? En tout cas, il est très certainement dans le peloton de tête ! Adapté du déjà peu joyeux Georges Simenon et pensé comme le face-à-face inédit de deux monstres sacrés vieillissants, c’est une œuvre terrible sur la fin : fin d’une époque (les jolis pavillons de Courbevoie remplacés par les buildings de la Défense), fin de l’amour à travers un vieux couple vivant dans la haine et fin de deux existences plombées par le désespoir.

Simone Signoret, seulement 50 ans, mais jouant dix de plus et Jean Gabin, 67 ans, ne sont plus Casque d’or et Pépé le Moko depuis longtemps. Par leur rigueur et leur métier, ils parviennent à faire totalement oublier leur aura de vedettes pour incarner ces deux « petits vieux » murés dans le silence et la rancœur, encerclés par les chantiers et les bulldozers qui se rapprochent de plus en plus de leur ancienne « maison du bonheur ». Entre eux, symbole de leur désamour, de l’indifférence, un chat. Le chéri de son pépé qui devient objet de haine irraisonnée pour la femme délaissée.

Pierre Granier-Deferre gère parfaitement ces deux pointures, les empêche de cabotiner et parvient à extraire de ces images sinistres, une émotion constante. Et ce, malgré un scénario un peu mince, qui s’essouffle après la disparition du chat et fait parfois du sur-place.

En ancien ouvrier anéanti par la retraite, Gabin en mode « J’en sais rien et j’m’en fous ! » est plus vrai que nature, assumant un personnage taiseux, obtus, voire franchement méchant. Mais c’est Signoret qui a le plus beau rôle : une ex-artiste de cirque boiteuse, alcoolique, malade de manque d’amour, prête à tout encaisser pour ne pas perdre son homme, aussi odieux soit-il. Certaines confrontations sont d’une violence inouïe. Vraiment deux gigantesques comédiens ! Autour d’eux, des visages familiers comme Annie Cordy ou Jacques Rispal.

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SIMONE SIGNORET ET JEAN GABIN

« LE CHAT » n’est pas à voir en période de déprime. C’est un film dépouillé, âpre et sans échappatoire et probablement un des plus lucides et cruels sur le couple et la vieillesse. La fin est juste… un gros coup de massue.

 

« DÉDÉE D’ANVERS » (1948)

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ATMOSPHÈRE…

« DÉDÉE D’ANVERS » est un superbe mélodrame dans lequel on retrouve des traces des classiques du « film noir » anglo-saxon et aussi du néoréalisme italien, apparu environ trois ans plus tôt. Réalisé par Yves Allégret, le film offre à une Simone Signoret de 27 ans un de ses premiers rôles principaux.dedee2

Prostituée française exilée à Anvers, elle est sous la coupe d’un mac particulièrement abject (Marcel Dalio) et protégée par un « taulier » chastement amoureux d’elle (Bernard Blier). Quand elle s’amourache d’un viril contrebandier italien (Marcello Pagliero), elle pense pouvoir échapper au sordide de son existence, mais la réalité reprendra vite ses droits.

Porté par des images sublimes de Jean Bourgoin, un noir & blanc charbonneux, une ambiance portuaire enfumée et suintante, dialogué sans emphase par Jacques Sigurd, le film tourne entièrement autour de Signoret, qui n’a jamais été plus belle, plus vulnérable, que dans ce personnage d’ange déchu au cynisme de façade, dont tous les rêves sont foulés au pied. Elle irradie littéralement et dégage une douceur qu’on ne lui reverra que rarement par la suite. À ses côtés, Blier est surprenant en brave type d’apparence, mais vrai dur au poing leste, qui fond devant elle. Et surtout Dalio, absolument extraordinaire en proxénète visqueux et pleutre par qui le malheur arrivera. Le moindre petit rôle est parfaitement dessiné et nourri par une ou deux répliques qui lui donnent du relief.

« DÉDÉE D’ANVERS » évolue dans un climat poisseux de désespérance, de mal du pays (la scène entre Dédée et un marin américain soûl qui répète en pleurant : « I want to go home »), de misère humaine, mais il est éclairé par le regard de Simone Signoret qui passe de la joie enfantine au désir implacable de vengeance. L’exécution du traître sera d’une brutalité effarante. Une vraiment belle prestation d’actrice d’un réalisme sans faille.

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SIMONE SIGNORET ET BERNARD BLIER

 

« LA VEUVE COUDERC » (1971)

veuvePierre Granier-Deferre signa ses trois œuvres les plus marquantes en 1970 et ’71 : « LA HORSE », « LE CHAT » et « LA VEUVE COUDERC », d’après un roman de Georges Simenon.

Situé pendant les années 30, en pleine campagne, dans le huis clos à ciel ouvert d’une écluse, le film plonge un jeune forçat évadé (Alain Delon) au sein d’une guéguerre sordide entre une veuve (Simone Signoret) et sa belle-famille convoitant sa ferme. Une étrange histoire se noue entre le « desperado » taiseux au passé mystérieux et la femme endurcie, au seuil de la vieillesse. La force principale du film est de ne rien expliquer. Il montre, se contente du strict minimum dans les échanges dialogués et décrit les personnages par leur comportement, leurs regards, leur animalité. A priori improbable, le duo Delon-Signoret fonctionne à merveille : lui effacé, tout en retenue, elle massive, autoritaire, avec des instants d’extrême vulnérabilité (la longue scène muette où elle l’attend en chemise de nuit dans sa chambre, alors qu’il couche avec une jeune femme, en dit plus long que des pages de texte). Il se passe quelque chose de très fort entre les deux acteurs, reliés par leurs regards également félins, par leur aplomb et leur présence physique. Ils sont très bien entourés par Ottavia Piccolo en simplette « Marie-couche-toi-là » et par Jean Tissier fabuleux en pépé à moitié sourd et pas si gâteux qu’il n’en a l’air.

Linéaire, très ramassé et compact, « LA VEUVE COUDERC » n’a pratiquement pas vieilli, hormis peut-être une photo un peu plate et des nuits trop éclairées. Il capte comme rarement l’âpreté de la vie campagnarde, la dureté des paysans, les rancœurs, le rejet de l’autre et même – en filigrane – la seconde guerre mondiale qui se profile à l’horizon. Un beau film simple et rugueux qui garde tous ses secrets après le mot « FIN ».

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SIMONE SIGNORET ET ALAIN DELON

 

« THÉRÈSE RAQUIN » (1953)

raquin2Publié en 1867, « THÉRÈSE RAQUIN », roman d’Émile Zola fut souvent adapté au cinéma et même intelligemment démarqué par James M. Cain dans son « FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS ».

L’adaptation de Marcel Carné, co-signée par le grand Charles Spaak, se déroule à Lyon dans les années 50. Les deux premiers tiers du film sont remarquables d’intensité dramatique, de finesse d’observation, de tension érotique. Et l’interprétation tout en retenue de Simone Signoret atteint des sommets. On se dit qu’on tient là un chef-d’œuvre. Jusqu’au dernier tiers où apparaît le personnage d’un jeune marin maître-chanteur (absent du roman et des autres films qui en seront tirés). Campé par le décourageant Roland Lesaffre. Gauche et empoté, celui-ci accapare l’écran, éclipse les vedettes qui sont subitement reléguées au rang de faire-valoir et détruit littéralement « THÉRÈSE RAQUIN », le détournant de son sens initial : c’est le remords et l’horreur rétrospective de leur acte qui minent la passion entre Thérèse et Laurent et les dressent l’un contre l’autre, pas un stupide délateur. Carné refera exactement la même bourde l’année suivante avec « L’AIR DE PARIS » (chroniqué sur « BDW2 ») où Gabin et Arletty serviront la soupe au même Lesaffre qui n’aura pas fait de progrès entretemps.

On reste donc sur une opinion mitigée, teintée d’agacement, tant la complaisance et la faute sont aveuglantes et gâchent le spectacle. Toutes les scènes chez Mme Raquin (extraordinaire Sylvie !) sont impeccables, captant la mesquinerie de ces existences provinciales étriquées. Raf Vallone – qui évoque un peu Burt Lancaster physiquement – est très bien en camionneur amoureux et sanguin. Et Jacques Duby est plus que parfait en mari souffreteux, gâté-pourri et geignard.

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RAF VALLONE, SIMONE SIGNORET ET SYLVIE

Hélas, la « partie Lesaffre » est beaucoup trop longue et hors-sujet pour que le film ne puisse s’en remettre. C’est d’autant plus rageant que des séquences comme celle du train ou les face-à-face entre Thérèse et sa belle-mère paralysée, laissent deviner le très grand film noir que cela aurait pu (aurait DÛ !) être avec plus de rigueur.