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Archives de Catégorie: LES FILMS DE SIMONE SIGNORET

« THÉRÈSE RAQUIN » (1953)

raquin2Publié en 1867, « THÉRÈSE RAQUIN », roman d’Émile Zola fut souvent adapté au cinéma et même intelligemment démarqué par James M. Cain dans son « FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS ».

L’adaptation de Marcel Carné, co-signée par le grand Charles Spaak, se déroule à Lyon dans les années 50. Les deux premiers tiers du film sont remarquables d’intensité dramatique, de finesse d’observation, de tension érotique. Et l’interprétation tout en retenue de Simone Signoret atteint des sommets. On se dit qu’on tient là un chef-d’œuvre. Jusqu’au dernier tiers où apparaît le personnage d’un jeune marin maître-chanteur (absent du roman et des autres films qui en seront tirés). Campé par le décourageant Roland Lesaffre. Gauche et empoté, celui-ci accapare l’écran, éclipse les vedettes qui sont subitement reléguées au rang de faire-valoir et détruit littéralement « THÉRÈSE RAQUIN », le détournant de son sens initial : c’est le remords et l’horreur rétrospective de leur acte qui minent la passion entre Thérèse et Laurent et les dressent l’un contre l’autre, pas un stupide délateur. Carné refera exactement la même bourde l’année suivante avec « L’AIR DE PARIS » (chroniqué sur « BDW2 ») où Gabin et Arletty serviront la soupe au même Lesaffre qui n’aura pas fait de progrès entretemps.

On reste donc sur une opinion mitigée, teintée d’agacement, tant la complaisance et la faute sont aveuglantes et gâchent le spectacle. Toutes les scènes chez Mme Raquin (extraordinaire Sylvie !) sont impeccables, captant la mesquinerie de ces existences provinciales étriquées. Raf Vallone – qui évoque un peu Burt Lancaster physiquement – est très bien en camionneur amoureux et sanguin. Et Jacques Duby est plus que parfait en mari souffreteux, gâté-pourri et geignard.

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RAF VALLONE, SIMONE SIGNORET ET SYLVIE

Hélas, la « partie Lesaffre » est beaucoup trop longue et hors-sujet pour que le film ne puisse s’en remettre. C’est d’autant plus rageant que des séquences comme celle du train ou les face-à-face entre Thérèse et sa belle-mère paralysée, laissent deviner le très grand film noir que cela aurait pu (aurait DÛ !) être avec plus de rigueur.

 

« CASQUE D’OR » (1952)

casqueInspiré du destin bien réel de « CASQUE D’OR », une prostituée du Paris des années 1900, le film de Jacques Becker s’avère – et ce, dès les premières images – d’une authenticité telle, qu’on a la sensation d’effectuer un voyage dans le temps : les extérieurs de Montmartre et autres, les décors de studio, la manière de s’exprimer, les costumes, tout est d’une perfection sans ostentation et la simplicité implacable du scénario fait le reste.

Le film, c’est une histoire d’amour condamnée, le coup de foudre entre un menuisier taiseux (Serge Reggiani dans le rôle de sa vie) mais qui n’aime pas qu’on lui marche sur les pieds et une « putain » forte en gueule, convoitée par différents proxénètes. Tous deux déjà bien abimés par la vie, ils vont retrouver une forme d’innocence dans leur amour, avant de retomber dans la violence et le sordide personnifiés par Claude Dauphin, bourgeois et chef de bande, aussi ignoble que manipulateur.

Le film montre l’âpre réalité derrière le pittoresque des guinguettes du dimanche et des fêtes des années folles immortalisées par les toiles de Renoir. Et elle n’est pas très ragoutante, cette réalité ! À trente ans, Simone Signoret trouve son rôle le plus emblématique, celui aussi où elle s’est le plus « oubliée ». Elle est totalement fondue dans son personnage, jusque dans certaines expressions faciales qu’on ne lui reverra plus jamais à l’écran. Tous les rôles secondaires sont impeccables : de Raymond Bussières à Gaston Modot en passant par Dominique Davray.

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SIMONE SIGNORET, CLAUDE DAUPHIN, RAYMOND BUSSIÈRES ET SERGE REGGIANI

« CASQUE D’OR » est un chef-d’œuvre discret à l’étonnante fluidité, dont on voit le cruel engrenage se mettre en place à l’instant même où les regards de Marie de Manda se croisent pour la première fois. On retient ces moments de paix presque enfantins pendant leur idylle à la campagne, puis le Mal qui reprend le dessus, jusqu’à cette terrible séquence de la guillotine à glacer les sangs. Un beau film sombre où l’amour ne sauvera hélas, personne.

À noter : le surnom de Marie, « Casque d’Or » n’est pas prononcé une seule fois de tout le film…

 

« L’ARMÉE DES OMBRES » (1969)

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LINO VENTURA

Adapté de l’œuvre de Joseph Kessel, « L’ARMÉE DES OMBRES » est généralement admis aujourd’hui comme le chef-d’œuvre de Jean-Pierre Melville et comme étant un des films « définitifs » sur l’occupation allemande et la résistance.armee

Thématiquement loin de ses ‘films noirs’ nourris au cinéma U.S., mais stylistiquement assez proche (photo monochrome grise-bleutée, personnages taillés dans la masse, dialogue réduit au strict nécessaire), l’auteur se raccroche plutôt à ses souvenirs personnels de la guerre et signe un film austère, solennel, d’une lenteur délibérée, totalement dépourvu d’humour, et parfois imbu de sa propre importance.

Suivant quelques mois de l’existence d’un réseau entre Marseille, Lyon et Paris, le film est constitué de longs « tableaux » d’inégale durée, dilatant certains moments comme l’exécution d’un mouchard, jusqu’à l’insoutenable et osant des ellipses assez raides. En résulte un rythme étrange, des fluctuations d’intensité, sans que jamais ne se dilue un sens de la tragédie et du sacrifice qui enrobe toute l’action.

Bien sûr, malgré sa maîtrise de l’image, Melville cède à ses péchés mignons (quelques maquettes peu convaincantes et une apparition surréaliste d’un De Gaulle en carton-pâte), mais « L’ARMÉE DES OMBRES » grâce à de magnifiques morceaux de bravoure et une interprétation hors-pair, n’a pris que peu de rides. Un gros effort a été accompli pour rendre Lino Ventura moins imposant physiquement que d’habitude, plus vulnérable. Il est remarquable de bout en bout, capable d’une dévotion enfantine envers son patron (Paul Meurisse) et d’une férocité absolue pour protéger le réseau. À ses côtés, Simone Signoret incarne une magnifique ‘Mathilde’ héroïne aux pieds d’argile, Christian Barbier et Paul Crauchet sont irremplaçables dans leurs meilleurs rôles. Meurisse et Jean-Pierre Cassel sont moins emballants. À noter une brève apparition de Serge Reggiani en barbier taiseux et un bref caméo de Nathalie Delon (« LE SAMOURAÏ ») dans une scène de bar.

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SIMONE SIGNORET, CHRISTIAN BARBIER, LINO VENTURA ET PAUL CRAUCHET

Pour sa vision transcendée mais nullement idéalisée de la résistance et de ses soldats, pour ses personnages condamnés d’avance, pour l’obsédante musique d’Éric Demarsan, « L’ARMÉE DES OMBRES » mérite largement d’être devenu un grand classique du cinéma français.

 

« COMPTES À REBOURS » (1971)

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MICHEL BOUQUET ET SERGE REGGIANI

Au début des années 70, le « polar-à-la-Melville » était quasiment devenu un sous-genre en soi et le cinéma français se mit à pulluler de ‘films noirs’ se prenant très au sérieux, s’efforçant – rarement avec succès – de récréer l’univers factice mais hautement cinégénique de l’auteur du « DEUXIÈME SOUFFLE » ou du « CERCLE ROUGE ». On retrouve d’ailleurs dans le film qui nous occupe présentement plusieurs acteurs de l’écurie du « maître » comme Serge Reggiani, Jean Desailly, Marcel Bozzuffi ou Charles Vanel.comptes

« COMPTES À REBOURS » est donc de ces films-là. Et si on le revoit aujourd’hui, on peut le rejeter en bloc comme un avatar poussiéreux bourré de vieux clichés jusqu’à la gueule ou y prendre un certain plaisir nostalgique. Cette histoire de vengeance est plutôt bien agencée et l’issue en est assez inattendue, seul le dialogue paraît pesant et désuet au possible. Simone Signoret, par exemple, a bien du mérite de se sortir dignement d’un personnage échappé d’un mélo policier des années 30 qu’aurait pu jouer Fréhel. Malgré sa fondamentale banalité, le film contient plusieurs jolies idées visuelles, comme le look de Michel Bouquet, ex-flic défiguré et à demi-fou qui colle aux basques de Reggiani, tel un ange exterminateur. Ou la mort d’un tueur nommé ‘Narcisse’ au milieu d’éclats de miroir. Cela rend le visionnage plaisant dans l’ensemble, surtout grâce à la qualité surprenante du casting : Reggiani est bien en vengeur maussade et fatigué dans un rôle à la Ventura, Bozzuffi est impeccable en malfrat à l’œil vif, Amidou est excellent en jeune porte-flingue imprévisible, André Pousse ajoute au pittoresque. Seule grosse erreur, Jeanne Moreau, bizarrement emperruquée qui semble jouer toutes ses scènes en état de somnambulisme profond.

« COMPTES À REBOURS » est donc un bon vieux polar à l’ancienne, une sympathique antiquité qui grince parfois aux entournures, mais qu’il est difficile de détester, tant les auteurs semblent fascinés par le style melvillien.

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AMIDOU, MARCEL BOZZUFFI, CHARLES VANEL ET SIMONE SIGNORET

 

« COMPARTIMENT TUEURS » (1965)

L'affiche du film "Compartiment Tueurs" de Costa-Gavras (1965)Adapté d’un roman de Sébastien Japrisot, « COMPARTIMENT TUEURS », le premier long-métrage de Costa-Gavras, ancien assistant de René Clément et autres, est une franche réussite et possède une tonalité ironique et cynique, une profonde originalité dans un genre bien usé, qu’on ne retrouvera (presque) plus dans l’œuvre du réalisateur qui empruntera d’autres sentiers tout aussi intéressants.

L’idée du scénario est ingénieuse et alambiquée à souhait et maintient en haleine jusqu’au bout. La mise-en-scène est culotée et truffée de jolies idées de cadrages. On a même droit à une longue poursuite en voiture de nuit dans Paris, à une époque où cela ne se faisait pas beaucoup. C’est donc avec le sourire aux lèvres qu’on suit l’enquête d’Yves Montand flic enrhumé à l’accent du midi prononcé, sur une série de meurtres dont les victimes ont toutes voyagé dans le même wagon-couchettes d’un train de nuit. Si l’histoire est déjà accrocheuse, le vrai charme provient du casting éblouissant : chaque rôle, jusqu’au plus anodin, est tenu par un visage connu, qu’il apparaisse une ou deux minutes (Claude Dauphin, Daniel Gélin, Bernadette Lafont) ou quelques secondes (Marcel Bozzuffi, Georges Géret en plantons esthètes, Claude Berri) : c’est un défilé de comédiens de l’époque venus en copains. Mais les rôles principaux sont également savoureux : Jacques Perrin et Catherine Allégret touchants en jeunes proies pour l’assassin, Simone Signoret magnifique en actrice un peu ringarde et mytho, Jean-Louis Trintignant étonnant en étudiant bisexuel ou Michel Piccoli méconnaissable en obsédé sourcilleux et suant. Mais c’est Montand qui domine la distribution, il est parfait d’exaspération contenue et de fatigue désabusée. Ses face-à-face avec un Charles Denner déchaîné en suspect provocateur sont de grands moments !

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SIMONE SIGNORET, JEAN-LOUIS TRINTIGNANT, YVES MONTAND, MARCEL BOZZUFFI ET GEORGES GÉRET

« COMPARTIMENT TUEURS » est un polar ludique et inventif, à la petite musique très singulière, qu’on peut certainement revoir plusieurs fois tant il est riche en détails incongrus et en petites touches infinitésimales. Ce qu’on appelle des débuts très prometteurs pour une belle carrière de réalisateur.

 

« LES GRANGES BRÛLÉES » (1973)

ALAIN DELON

ALAIN DELON

Du tandem Simone Signoret/Alain Delon, la mémoire collective a surtout retenu « LA VEUVE COUDERC » (1971) d’après Simenon, délaissant injustement leur second face-à-face : « LES GRANGES BRÛLÉES » tourné deux ans plus tard.GRANGES3

Car à le revoir aujourd’hui, le film a étonnamment bien vieilli. C’est une œuvre rugueuse et austère à l’image des paysages du Haut-Doubs, bâtie sur un scénario dont l’intrigue n’est pas sans évoquer la fameuse affaire Dominici. Mais c’est Signoret qui hérite d’un rôle de paysanne, de matriarche autoritaire et digne : un vrai rôle à la Gabin ! Elle s’intègre parfaitement aux figurants du cru et ne hausse jamais la voix pour incarner ce beau personnage taillé à ses mesures qui demeure un des plus beaux de sa fin de carrière. En juge d’instruction intuitif mais inexpérimenté, Delon s’efface délibérément dans un rôle quasi-désincarné, qui n’existe vraiment que par sa seule présence charismatique. Il a tout de même deux ou trois belles confrontations avec sa partenaire.

Autour d’eux, le gratin des seconds rôles de l’époque : le merveilleux Paul Crauchet en mari introverti et soumis, Christian Barbier parfait en gendarme mal à l’aise, Jean Bouise en journaleux fouineur et des « jeunots » comme Miou-Miou ou Bernard Le Coq, très bien en fiston ivrogne et sans caractère. À noter que l’intégralité du casting semble se peler de froid à chaque séquence !

SIMONE SIGNORET, PAUL CRAUCHET ET ALAIN DELON

SIMONE SIGNORET, PAUL CRAUCHET ET ALAIN DELON

On suit « LES GRANGES BRÛLÉES » comme on lit un bon polar. La mise-en-scène est entièrement au service de l’histoire, le « whodunit » maintient l’intérêt sans faillir. À peine pourrait-on tiquer un peu sur une photo très téléfilm et une BO de Jean-Michel Jarre beaucoup trop présente et anachronique. Mais l’impression demeure très positive : une belle redécouverte !

 

« POLICE PYTHON 357 » (1976)

SIMONE SIGNORET

SIMONE SIGNORET

Il y a certains films qu’on garde en haute estime, mais qu’on redoute un peu de revoir de peur de tomber de haut. Vu son grand âge, « POLICE PYTHON 357 » fait partie de ceux-là. Et la première heure confirme que certains souvenirs devraient rester où ils sont.PYTHON

Mise-en-place laborieuse du scénario, dialogue parcimonieux et explicatif, personnages brossés à gros traits. L’ambiance est melvillo-chabrolienne : Melville pour la froideur désincarnée et le traitement du rôle principal et Chabrol pour le décor et la description de l’ignominie des grands bourgeois provinciaux. Stefania Sandrelli est mal distribuée et a rarement été aussi gauche et sa relation avec François Périer est totalement invraisemblable. Cela contribue à plomber cette première partie assez décourageante.

En fait, si on s’accroche, le film décolle vraiment quand le piège policier commence à se refermer sur Yves Montand, que l’atmosphère devient suffocante de paranoïa et que le couple formé par Périer et sa femme invalide Simone Signoret s’épanouit dans toute sa perverse complexité. Soudain, le fond prend le pas sur la forme et « POLICE PYTHON 357 » devient passionnant et même fascinant.

Acteur inégal dont le jeu a quelque peu vieilli, Montand évoque ce qu’il fut dans « LE CERCLE ROUGE », une épure de superflic solitaire, un vieux garçon maniaque, fétichiste des armes, coincé jusqu’à l’implosion. Le jeu crispé et l’œil méfiant de l’acteur traduisent parfaitement les tourments de cet étrange « héros » antipathique, prêt à tout pour survivre. À ses côtés, Signoret est extraordinaire en bourgeoise clouée dans son lit, qui comprend tout, sait tout et tire les ficelles d’hommes tellement moins intelligents qu’elle. Son unique face-à-face avec Montand à la fin dans la voiture, est terrible. Les acteurs de la copro allemande – étonnamment bien doublés – s’intègrent bien dans l’univers.

YVES MONTAND, FRANÇOIS PÉRIER ET STEFANIA SANDRELLI

YVES MONTAND, FRANÇOIS PÉRIER ET STEFANIA SANDRELLI

Malgré ses défauts accentués par les années, cela demeure une des grandes réussites d’Alain Corneau, un polar plus que noir qui s’imprime durablement dans la mémoire.