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Archives de Catégorie: LES FILMS DE TONI SERVILLO

« UN BALCON SUR LA MER » (2010)

« UN BALCON SUR LA MER » est un film à la fois simple dans sa forme et ambitieux dans son fond, qui suit le retour aux sources d’un agent immobilier d’Aix-en-Provence (Jean Dujardin) dans les années 80, qui retrouve son amour d’enfance (Marie-Josée Croze). Ils vivaient à Oran et ne se sont pas revus depuis vingt ans, quand leurs familles furent forcées de quitter l’Algérie. Tout ce passé occulté remonte alors à la surface.BALCON

Le scénario est bien troussé autour du mystère entourant l’identité de la jeune femme et les raisons de sa présence dans le midi. La réalisation de Nicole Garcia est ample et assurée. Les flash-backs sont très émouvants et servent à densifier les protagonistes. L’enquête intime que poursuit Dujardin va mener à une révélation stupéfiante. C’est un film romanesque, d’une nostalgie poignante, traînant dans son sillage des cohortes de fantômes. Quel dommage alors que la sous-intrigue « policière » impliquant un Toni Servillo très sous-employé en escroc sympathique, prenne autant de place, allant jusqu’à changer de point-de-vue et à diluer l’émotion ressentie jusque-là. Heureusement, le retour en Algérie à la fin redresse la barre et laisse sur la note juste.

Sobre et impliqué, Dujardin tient parfaitement son rôle. Croze porte en elle toute l’ambiguïté de ce personnage à facettes, prête à toutes les impostures pour exister. Servillo virevolte d’une scène à l’autre dans une sorte de « guest » sans épaisseur. Les seconds rôles sont à peine esquissés, ce qui est un peu regrettable concernant l’épouse jouée par Sandrine Kiberlain, difficile à cerner. À noter une belle apparition de Claudia Cardinale dans le rôle de la mère un peu « confuse » de Dujardin.

Un joli film qui entraîne doucement dans un monde révolu et démontre finement pourquoi on ne se remet jamais vraiment de son enfance…

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« L’EMPIRE DES RASTELLI » (2011)

Reformant leur tandem de l’intéressant « LA FILLE DU LAC » (2007), le réalisateur Andrea Molaioli et l’acteur Toni Servillo plongent cette fois dans le cœur noir du capitalisme italien et tentent de décortiquer la succession d’événements et de mauvaises décisions qui peuvent mener tout un pays à une crise majeure.RASTELLI

« L’EMPIRE DES RASTELLI » se focalise sur trois personnages : le PDG d’une multinationale de produits alimentaires constamment au bord de la faillite, sa nièce ambitieuse et son comptable foncièrement intègre, mais prêt aux pires magouilles pour sauver sa boîte et son poste. Un sujet à fort potentiel dramatique, surtout de nos jours, pour un film étrangement froid et sans âme, qui peine à susciter l’intérêt ou même à concerner. C’est passivement qu’on observe ces individus qui parlent, respirent, pensent argent et uniquement argent, qui font l’amour de façon mécanique, entre deux portes et pour qui le mot « trahison » n’a aucun sens.

Bien sûr, Servillo mérite toujours le détour. Avec son œil d’aigle, sa rigidité, son intelligence dévoyée, il compose un personnage intrigant et paradoxal, mais on sent que ce qu’il dégage à l’écran doit davantage à son travail personnel qu’à l’écriture qui demeure très superficielle. Même chose pour la radieuse Sarah Felberbaum dont on peine à saisir la personnalité ou les motivations.

Un film intéressant dans le fond donc, mais plutôt pénible dans la forme, qui méritait probablement un peu plus de flamboyance, de mélodrame, pour toucher vraiment. Tel quel, c’est un bel objet « glacé et sophistiqué » (pour reprendre l’expression de Gotlib) mais qui laisse totalement indifférent.

 

« LA FILLE DU LAC » (2007)

FILLE« LA FILLE DU LAC » est un film policier au clacissisme affiché, à la mise-en-scène austère, totalement au service du scénario, un ‘whodunit’ dans la grande tradition avec meurtre, enquête, fausses-pistes et résolution.

Pourtant, dès le début, le scénario surprend : on démarre sur la disparition d’une petite fille innocente qu’on croit à la merci d’un fou dangereux, puis brusquement, on bifurque sur tout à fait autre chose. Cette simple volte-face narrative accroche l’intérêt pour ne plus le relâcher.

L’ambiance de cette petite ville du nord de l’Italie est paisible mais semble recéler de terribles secrets. De fait, la résolution de l’affaire sera humainement dévastatrice, en dépit de son apparente simplicité. Tous les protagonistes semblent confrontés à la maladie, à la folie, à des choix cornéliens qui font de leurs existences un enfer silencieux.

Au sein d’un cast d’une justesse sans défaut, Toni Servillo surprend une fois de plus, donnant à son personnage a priori classique de flic, un relief inhabituel. Fonctionnaire mal embouché et autoritaire, il masque tant bien que mal sa vulnérabilité et sa vie privée excessivement déprimante. On le voit évoluer d’interrogatoire en visites à sa femme malade, on compatit en voyant ses face-à-face difficiles avec sa fille adolescente et on s’étonne de ses méthodes d’investigation instinctives qui l’amènent à se tromper parfois. Un antihéros à peine sympathique auquel on s’attache pourtant peu à peu.

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TONI SERVILLO

Dans un ensemble composé d’inconnus, on reconnaît Valeria Golino dans un rôle de mère usée et meurtrie. Mais le moindre petit rôle est tenu à la perfection.

« LA FILLE DU LAC », sans image spectaculaire ou coups de théâtre tapageur, entraîne dans cette enquête à hauteur d’homme, où rien n’est simple, où même les actes les plus terribles trouvent leur explication. À savourer…

 

« VIVA LA LIBERTÀ » (2013)

VIVA« VIVA LA LIBERTÀ » s’inscrit dans la lignée de comédies politiques anglo-saxonnes comme « BIENVENUE MR. CHANCE » ou « PRÉSIDENT D’UN JOUR », et utilise de vieilles ficelles comme la gémellité et la folie douce, pour brosser le portrait d’une Italie en crise, avide de la moindre parcelle d’espoir en l’avenir.

Le film, très agréable et truffé de bonnes idées scénaristiques, doit énormément à Toni Servillo dans un double rôle : un politicien usé et dépressif qui a plongé son parti dans les tréfonds des sondages et son frère jumeau, un philosophe à l’humour décapant, qui vient à peine de sortir d’un hôpital psychiatrique. À la disparition volontaire du premier, c’est le second qui le remplace et soudain, les sondages remontent, l’espoir renaît. Un fou aux manettes ? Pourquoi pas, au point où nous en sommes, semble suggérer le film.

Servillo parvient à différencier les jumeaux par de subtiles expressions faciales, par des nuances dans le regard, dans le sourire. C’est vraiment du grand art, d’autant que l’un semble déteindre sur l’autre au fur et à mesure. À ses côtés, Valerio Mastandrea est excellent en factotum dévoué mais déçu.

Le seul vrai reproche qu’on pourra faire à « VIVA LA LIBERTÀ », c’est toute la partie française et surtout le personnage de l’ex, joué par la très minaudante Valeria Bruni Tedeschi. Subitement, on se retrouve dans un autre film, beaucoup moins pertinent et à l’écriture flottante. Dommage… Cela fait penser aux scènes de Jean-Pierre Léaud dans « LE DERNIER TANGO À PARIS » (film d’ailleurs mentionné dans le dialogue de celui-ci).

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TONI SERVILLO ET VALERIO MASTANDREA

Reste que « VIVA LA LIBERTÀ » vaut largement le coup d’œil, que Servillo y a des instants de grâce. Le tout dernier plan est d’une ambiguïté impériale, nous rappelant avec finesse que tout ce qu’on vient de voir n’est peut-être qu’une jolie fable, une rêverie sur le passé et les illusions perdues.

 

« LA BELLE ENDORMIE » (2012)

BELLE« LA BELLE ENDORMIE » déploie un scénario « choral » autour d’un événement réel : le débat enflammé autour d’une jeune femme dans le coma depuis 17 ans, dans l’Italie berlusconienne. Faut-il l’euthanasier ? La maintenir en vie à tout prix ?

Marco Bellocchio suit quatre sous-intrigues pendant la nuit où tout doit se décider : les tourments d’un sénateur (Toni Servillo) prêt à démissionner pour défendre ses idées contre son parti. L’histoire d’amour de sa fille (Alba Rohrwacher) avec un garçon obligé de s’occuper de son frère bipolaire. La vie recluse d’une actrice (Isabelle Huppert) entièrement tournée vers sa fille, elle aussi plongée dans le coma et la rencontre d’un médecin avec une junkie (Maya Sansa) qu’il refuse de laisser se suicider.

Cette mosaïque brasse énormément de thèmes, qu’il s’agisse du droit de mourir, du sacrifice, de l’hypocrisie politique (magnifique séquence dans les thermes romains). Tout cela évolue sans lourdeur, sans leçon de morale. Tout est dans l’émotion et le non-dit et on se sent un peu plus intelligent après le mot « FIN ». Ça devient rare ! Tout le cast est uniformément remarquable : Servillo intériorisé, à fleur de peau. Huppert superbe en tragédienne devenue elle-même héroïne de tragédie. Certains de ses gros-plans sont inoubliables. Maya Sansa électrisante dans sa rage de mourir. Sans oublier Roberto Herlitzka, extraordinaire en psychiatre émacié, pourvoyeur de médicaments pour endormir la conscience des politiciens.

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MAYA SANSA, TONI SERVILLO ET ISABELLE HUPPERT

« LA BELLE ENDORMIE » maintient jusqu’au bout tous ses niveaux de lecture et laisse la sensation d’une fresque ample et intimiste à la fois, cruelle et généreuse, d’une terrible lucidité. Beau film !

À noter que lors d’une séquence, le fils d’Isabelle Huppert regarde un ancien film de sa mère à la télé. Il s’agit de « LA DAME AUX CAMÉLIAS » de Mauro Bolognini.

 

« UN TIGRE PARMI LES SINGES » (2010)

TIGRE« UN TIGRE PARMI LES SINGES » est un faux polar, un film d’auteur assez exigeant, reposant essentiellement sur les épaules de Toni Servillo, et dont le principal mérite est le pari (réussi) de se contenter d’un dialogue minimal. Même la love story est muette, vu que la jeune Chinoise ne parle pas un mot d’italien. Tout se passe dans les regards échangés, les sourires esquissés…

Servillo est comptable dans une prison et se sert dans la caisse pour assouvir son addiction au jeu. Il tombe amoureux d’une jeune serveuse chinoise (la très charmante Mi Yang) et commence à s’enfoncer dans un engrenage de dettes et de violence.

Le film est lent, contemplatif, quasi-bressonien par moments, mais on ne s’ennuie jamais grâce à la prestation étonnante du caméléon Servillo qui s’est fait un look stupéfiant. Avec ses cheveux noirs bizarrement coupés, sa démarche martiale, son sourire franchement inquiétant et sa « tache de vin » sur le front qui lui vaut le surnom de ‘Gorbaciof’ (également titre original du film), il fignole un personnage fascinant et mystérieux, qui laisse deviner un passé chargé et probablement criminel. Ses scènes avec Mi Yang allègent l’ambiance et la teintent de poésie.

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MI YANG ET TONI SERVILLO

Plus film d’ambiance à la Cassavetes que polar à la Melville, c’est une œuvre singulière et maîtrisée, qui risque de dérouter le spectateur non-averti. Mais pour le plaisir de découvrir un univers inédit et de revoir le toujours passionnant Servillo dans une composition hors-norme, le film vaut largement le détour.

 

« GOMORRA » (2008)

S’il est un film propre à « déglamouriser » la mythologie du gangster de cinéma, c’est bien « GOMORRA ». Décrivant par le menu la mafia napolitaine (la Camorra), cette mosaïque éclatée, entremêle cinq destinées : un gamin rêvant de devenir affranchi, deux jeunes imbéciles apprentis tueurs-à-gages, un trafiquant de déchets toxiques, un « comptable » introverti, un tailleur qui vend ses services aux esclavagistes chinois, etc.GOMORRA

Ils évoluent dans un même environnement de misère, de caïds sans foi ni loi, d’exploitation, un monde où la police n’a pas voie au chapitre et où on meurt en quelques secondes sans préavis.

L’absence délibérée de structure dramatique du scénario rapproche le film du reportage, mais en rend la vision un peu ardue et l’attention aurait tendance à se relâcher de temps en temps. Heureusement, le rythme est soutenu, les personnages foisonnent, la tension est toujours présente, même en filigrane. « GOMORRA » respire l’authenticité et en cela fascine et écœure. Tous les comédiens sont parfaitement distribués. Particulièrement Toni Servillo en « monsieur » élégant et volubile, masquant un monstre dépourvu d’âme et de scrupules. Le petit Salvatore Abbruzzese est également excellent en gamin corrompu par la violence. Rien de spectaculaire dans la description de la sauvagerie généralisée : les exécutions sont sèches, atroces, et les petits malfrats portant les chemises de Scarface finissent dans des pelleteuses. Une vision réaliste de la mafia certes pas spécialement réjouissante, mais remettant certaines pendules à l’heure.