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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« GENS DE DUBLIN » (1987)

DEAD2« GENS DE DUBLIN » est le dernier de la quarantaine de longs-métrages réalisée par le légendaire John Huston, alors âgé de 80 ans. Tiré d’une nouvelle de James Joyce, adapté par son fils, interprété par sa fille, c’est un adieu poignant à la vie et un film d’une infinie mélancolie.

Cela se passe pendant une fête donnée annuellement en janvier par des vieilles dames, dans le Dublin des années 1900. Tout le monde se retrouve avec plaisir, on y chante, on y danse, on s’empiffre et on boit trop. C’est finement observé, lucide mais sans cruauté, au contraire. Tous les personnages sont humains et attachants, on sourit parfois, on s’attendrit. Huston signe une véritable miniature en presque huis clos, entremêle les vignettes sur tel ou tel protagoniste. C’est confortable, plaisant et d’une délicatesse de chaque instant. La mise-en-scène du vieux maître est complètement invisible mais d’une extraordinaire fluidité. On ne sent pas passer les 79 minutes tellement riches qu’elles semblent durer le double. Mais quand la fête est achevée, quand le couple formé par Donal McCann et Anjelica Huston – grandioses tous les deux – se retrouve dans sa chambre d’hôtel, le dialogue nous « cueille » quand on s’y attend le moins. Se remémorant un amour de jeunesse, mort pour elle à 17 ans, l’épouse ouvre des portes qu’on laisse généralement closes. Et la voix « off » du mari évoque alors la vie qui passe trop vite, la mort qui nous attend tous au bout du chemin, le dérisoire de l’existence… C’est tellement inattendu, d’une telle justesse d’écriture, d’une telle beauté picturale, qu’on en garde une émotion puissante bien après le générique de fin.

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ANJELICA HUSTON ET DONAL McCANN

Tout le casting est magnifique, à commencer par Donal Donnelly (qui sera l’archevêque ripou dans « LE PARRAIN III ») en bon-à-rien constamment ivre-mort, Dan O’Herlihy en vieille ganache et tous les petits rôles, jusqu’à la jeune bonne ou l’apprenti-cocher à la fin. Une vraie fête !

Une belle sortie pour John Huston, d’autant plus que le titre original de ce chant du cygne est « THE DEAD ». Superbe.

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« BETTY » (1992)

BETTYAdapté d’un roman de Georges Simenon, « BETTY » reprend certains thèmes de « LA RUPTURE » que Claude Chabrol tourna douze ans plus tôt. On y retrouve la « pauvre fille » enfermée dans un milieu bourgeois sclérosant qui finit par la rejeter, avec des enfants comme enjeu.

Mais le traitement est très différent, puisque abandonnant toute structure « policière », Chabrol se concentre sur un huis clos dans la chambre d’un palace à Versailles et une construction en flash-backs. « BETTY », c’est le portrait de Marie Trintignant, une jeune femme délurée et alcoolique, rejetée par sa belle-famille à la suite d’un adultère et recueillie par Stéphane Audran, bourgeoise lyonnaise à la dérive qu’elle va, plus ou moins consciemment, vampiriser. C’est un film étrange et déroutant, dont on a du mal – en dehors de la charge habituelle contre la bourgeoisie de province – à saisir la finalité. Visiblement fasciné par sa comédienne, Chabrol multiplie les gros-plans du visage de Marie Trintignant, tente de capter son regard opaque, embrumé, dénude sa silhouette juvénile. Un rôle que Stéphane Audran aurait probablement tenu quelques années auparavant, ce qui ajoute un côté « passage de relais » intéressant à la relation des deux actrices.

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MARIE TRINTIGNANT ET STÉPHANE AUDRAN

C’est lent, parfois confus, toujours très glauque, certaines répliques sont complètement inaudibles, quelques enchaînements de séquences incompréhensibles, mais pour peu qu’on fasse l’effort, « BETTY » contient de beaux moments, comme ce début déstabilisant avec Pierre Vernier en médecin drogué obsédé par les vers qui nous courent sous la peau. Amochée par une coiffure peu seyante, Marie Trintignant occupe 90% de l’espace de sa personnalité insaisissable et fait tout l’intérêt du film. Face à elle, Audran semble incarner une version vieillie du même personnage.

 

« SURVEILLANCE » (2008)

SURVEILLANCE2« SURVEILLANCE » est, après le controversé « BOXING HELENA » (1993), le second long-métrage réalisé par Jennifer, la fille de David Lynch. Sous ses faux-airs de ‘road movie’ avec serial killers façon « HITCHER », c’est un thriller très original et imprévisible, jouant avec les codes du genre.

À la suite de meurtres atroces perpétrés par des tueurs masqués, deux agents du FBI (Julia Ormond et Bill Pullman) débarquent dans un bled paumé dans le désert pour interroger les survivants d’un massacre : une fillette observatrice, une junkie au fort instinct de survie et un patrouilleur ripou. Les témoignages se croisent, les points-de-vue modifient la teneur même des événements, les pistes sont brouillées et la mort plane au-dessus du petit poste de police qui n’est pas sans évoquer celui de « TWIN PEAKS ».

Avec une belle économie de de moyens, la réalisatrice fait naître une tension permanente qui ne fait que croître, sans qu’on ne comprenne forcément les tenants et aboutissants. Tous les protagonistes sont bizarres, légèrement décalés dans leurs réactions ou leur manière de parler. La construction éclatée en puzzle, en flash-backs (menteurs ou pas) entremêlés, accentue la sensation d’insécurité et de folie rampante. La dame a du style, c’est indéniable.

Ormond et Pullman sont les révélations de « SURVEILLANCE ». Comédiens talentueux mais généralement effacés, ils font preuve ici d’une verve et d’une dangerosité très déconcertantes. À leurs côtés, on est surpris de voir Michael Ironside dans un rôle sympathique de commissaire. Kent Harper est flippant à souhait en flic détraqué, Caroline Aaron excellente en secrétaire serviable.

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JULIA ORMOND, BILL PULLMAN ET MICHAEL IRONSIDE

« SURVEILLANCE » est un beau petit objet atypique, profondément original, qui bouscule les habitudes, balaie le ronron habituel du film de serial killer U.S. et mérite d’être découvert d’un œil neuf, en évitant si possible tout « spoilage » intempestif. Les surprises font partie intégrante du plaisir qu’on peut y trouver. À voir.

 

« IL GAUCHO » (1964)

Tourné deux ans après l’énorme succès du « FANFARON » du même Dino Risi, flanqué de son coauteur Ettore Scola et taillé aux mesures de Vittorio Gassman dans un emploi assez proche, « IL GAUCHO » démarre comme une grosse farce satirique et vire tout doucement – comédie italienne oblige – au pathétique le plus absolu.GAUCHO

Une équipe de production italienne débarque dans un festival à Buenos Aires pour présenter un film. L’attaché de presse Gassman accompagne une star capricieuse (Silvana Pampanini, formidable), trois starlettes analphabètes et un scénariste communiste sinistre. Ces quelques jours en Argentine ne sont guère dépaysants : un industriel italien installé là-bas (Amedeo Nazzari, grandiose) fou de nostalgie leur colle aux basques et Gassman retrouve Nino Manfredi, un ancien ami exilé devenu une épave sans avenir. C’est d’ailleurs avec l’intrusion de ce dernier personnage que la tonalité du film bascule du tout au tout. Tout d’abord joyeux, paillard et endiablé, le scénario s’assombrit peu à peu, au diapason de l’expression triste à mourir du pauvre Manfredi.

Très bien mené, le film n’est évidemment qu’un écrin au numéro parfaitement rodé de Gassman, véritable « fanfaron » en voyage : mal élevé, inélégant, macho, égoïste, menteur pathologique, cynique et flamboyant, il crée un ‘Marco’ dans la lignée de ses meilleurs rôles. Il déploie tout son charme canaille pour qu’on ne haïsse pas le bonhomme au bout de dix minutes. Et il y parvient, ce qui tient de l’exploit tant il est indéfendable. Ses face-à-face avec Manfredi sont extraordinaires, surtout celui où, dans le taudis où vit celui-ci, ils cessent soudain de se mentir et admettent le terrible échec de leur existence. Grand moment qui condense toutes les thématiques du film.

« IL GAUCHO » va fouiller sans indulgence au-delà des paillettes et du glamour et offre une galerie de losers, de crétins et d’idiotes aussi drôle que foncièrement désespérante.

 
3 Commentaires

Publié par le 27 janvier 2018 dans CINÉMA ITALIEN, COMÉDIES, LES INCLASSABLES

 

« CHAINED » (2012)

CHAINEDDe Jennifer Lynch, fille de David, on se souvient d’un étrange et intéressant « SURVEILLANCE » (2008). Quatre ans après, elle signe ce stupéfiant et – à peu près inconnu – « CHAINED », quasi-huis clos d’une intensité malsaine absolument sidérante.

Un garçonnet est kidnappé avec sa mère (Julia Ormond) par un serial killer (Vincent D’Onofrio) qui les conduit jusqu’à sa maison complètement isolée dans les champs. Là, il tue la femme et décide d’élever l’enfant. Celui-ci devient un jeune homme malingre (Eamon Farren), réduit en esclavage par le monstre qui poursuit ses meurtres atroces et tente d’inculquer au garçon ses « principes ».

Production canadienne au budget visiblement très modeste, « CHAINED » n’en demeure pas moins un film presque hypnotisant tant il va au fond des choses avec une distance impavide à glacer les sangs. La réalisatrice a un sens inné du cadrage en Scope, sait jouer avec la bande-son pour suggérer plus qu’elle ne montre et sa direction d’acteurs est sans faille. D’Onofrio, magnifique acteur sous-employé, avait déjà fait ses preuves en tueur en série dans « THE CELL » (2000), mais son ‘Bob’ est bien plus réaliste et crédible, une sorte de M. Tout le monde d’autant plus effrayant qu’il n’en fait jamais trop. Face à lui, le très bizarre Farren crève l’écran. On retrouve avec bonheur les belles Julia Ormond et Gina Philips dans des apparitions hélas, trop brèves.

On peut se sentir agressé, dérangé, manipulé par « CHAINED », mais on ne peut qu’admirer sa maîtrise technique et scénaristique. Le ‘twist’ final n’a rien de gratuit et jette même une lumière nouvelle sur tout le reste du film. Et, cerise sur le gâteau pour qui aime être « cueilli », il est impossible à voir venir. Un film complètement « mutant », à ne pas mettre entre toutes les mains, tant il traîne dans son sillage de violence et de pure démence. Mais un beau travail, qui fait regretter que depuis, Jennifer Lynch se soit consacrée au tournage d’épisodes de séries TV.

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GINA PHILIPS, EAMON FARREN, VINCENT D’ONOFRIO ET JULIA ORMOND

 

« LA LÉGENDE DU SAINT BUVEUR » (1988)

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LA PHOTO DE DANTE SPINOTTI…

Coproduction internationale adaptée d’un roman de Joseph Roth, « LA LÉGENDE DU SAINT BUVEUR », réalisé par Ermanno Olmi, est une œuvre unique en son genre, un véritable ‘trip’ dans l’âme tourmentée d’un clochard alcoolique, aux derniers jours de sa vie. Un rêve éveillé ? Un délire éthylique à l’approche de la mort ? Peut-être. Sans doute. Le film, s’il donne des clés, n’assène élégamment aucune réponse.SAINT

Porté par une photo sublime du grand Dante Spinotti, qui filme Paris comme on l’a rarement vue : à la fois contemporaine et comme fossilisée au 19ème siècle (les scènes de bar ont l’air sorties d’un roman de Zola), le film, d’une extrême lenteur, d’une sensualité subtile, envoûte dès ses premières séquences. Il entraîne dans son atmosphère faussement pittoresque et en réalité terriblement mortifère.

Si on connaît bien Rutger Hauer pour ses rôles emblématiques et bigger than life dans « BLADE RUNNER » ou « HITCHER », le personnage d’Andreas, ex-mineur silésien devenu clochard sous les ponts parisiens, est ce qu’il a fait de plus profond et de plus sincère de toute sa carrière. Avec son expression à la fois naïve et tourmentée, sa démarche légèrement biaisée par une ivresse permanente, ses yeux rougis, il crée un personnage bouleversant de gentillesse, mais qu’on devine condamné à l’avance tant il est englué dans le passé et rongé par ses inexpiables péchés.

À force de rencontres fortuites, de coïncidences répétées, on comprend vite que l’impossible progression d’Andreas vers Sainte-Thérèse n’a rien de réel. C’est un fantasme poétique, poignant, le désir de rédemption d’un homme qui a gâché son existence et celle de nombreuses autres personnes. Les courts flash-backs muets sont parfaitement dosés et en disent juste assez long pour qu’on ressente une profonde empathie pour lui. Autour d’un Hauer au sommet de son art, on aperçoit la ravissante Sandrine Dumas en ballerine coquine, Anthony Quayle dans deux apparitions marquantes et Dominique Pinon en ami d’enfance d’Andreas, tombé encore plus bas que lui. « LA LÉGENDE DU SAINT BUVEUR » par son rythme hypnotique, par ses thèmes complexes, ne plaira pas à tout le monde, c’est certain. Mais cela demeure un véritable bijou d’émotion et de nostalgie et la preuve – s’il en fallait – que malgré quelques belles réussites, Rutger Hauer est passé à côté d’une carrière beaucoup plus ambitieuse.

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RUTGER HAUER ET SANDRINE DUMAS

 

« JUNIOR BONNER, LE DERNIER BAGARREUR » (1972)

 

BONNER copie« JUNIOR BONNER, LE DERNIER BAGARREUR » (encore un titre français bien gratiné !) fait partie des films « à part » de Sam Peckinpah. Une de ces œuvrettes nostalgiques, un peu informes, teintées de comédie pas spécialement légère, à l’instar de son téléfilm « THE LOSERS » ou de « UN NOMMÉ CABLE HOGUE ».

Malgré les réelles qualités de celui-ci, force est de reconnaître qu’il ne fait pas partie de ce que ‘Bloody Sam’ a fait de plus mémorable. Il nous offre un week-end au sein de l’Amérique profonde, le temps d’un rodéo. Le ton est documentaire (la moitié du métrage semble être l’œuvre d’une seconde équipe), la photo de Lucien Ballard très naturaliste, le rythme totalement relâché, le scénario réduit à sa plus simple expression. La thématique : le vieil Ouest englouti par les bulldozers du progrès en marche, l’Amérique des pionniers transformée en carnaval grotesque pour touristes, est beaucoup trop mise en avant et frôle le prêchi-prêcha énervant. Les séquences de rodéos, les bagarres de saloon semblent interminables et l’ennui s’installe au bout d’une demi-heure pour ne faire que s’épaissir.

Reste le style souvent imité mais inimitable du réalisateur, le charme du casting, indéniable : Steve McQueen qui, à 42 ans, a perdu de son animalité et campe un champion mûrissant, un loser usé refusant (ou incapable) de changer de vie, quitte à tout perdre. Le corps meurtri, c’est toujours un tombeur charismatique, mais l’âge a ralenti ses réflexes et éteint son agressivité. Il fait une prestation attachante, rare dans sa carrière. Robert Preston et Ida Lupino jouent ses parents, ils ont un face-à-face magnifique vers la fin, Joe Don Baker est le frère cadet, promoteur cynique et « homme du futur » contribuant à enterrer définitivement l’Ouest légendaire. On retrouve Ben Johnson et Bill McKinney.

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STEVE McQUEEN, IDA LUPINO, ROBERT PRESTON ET JOE DON BAKER

« JUNIOR BONNER » semble trop improvisé et sans colonne vertébrale pour passionner vraiment. Il est à voir bien sûr, si on aime Peckinpah et McQueen (qui devaient se retrouver la même année pour le plus probant « GUET-APENS »), mais il est difficile de se passionner ou même de lui garder une réelle affection. À peine une indifférence amicale…