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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« VERÓNICA » (2017)

« VERÓNICA », réalisé à quatre mains par Carlos Algara et Alejandro Martinez-Beltran (à ne pas confondre avec un autre film espagnol portant le même titre et sorti la même année !) est une sorte d’exercice de style en décor unique, qui fait penser à un court-métrage artificiellement « gonflé » en long.VERONICA

Les premières séquences renvoient immédiatement à « PERSONA » de Bergman et peu à peu au « RÉPULSION » de Polanski, dans ce face-à-face dans une maison isolée dans les bois, entre une psy solitaire (Arcelia Ramirez) et une jeune patiente (Olga Segura) qu’elle accueille sous son toit, le temps d’une thérapie d’urgence.

Tourné en noir & blanc et en format Scope, le huis clos commence plutôt bien, soutenu par les excellentes prestations des deux comédiennes, l’ambiance est lourde, malsaine, sensuelle, le passé de l’une et de l’autre remonte progressivement jusqu’à devenir envahissant, puis inquiétant. Mais il manque toujours un petit quelque chose pour qu’on se sente aussi scotché à l’écran qu’on devrait l’être. Les dialogues sont convenus, la lenteur délibérée se mue en longueurs et les flash-backs en disent trop ou pas assez. Ce qui fait qu’on décroche et qu’on commence à subodorer le ‘twist’ final bien avant qu’on ne devrait. Quand celui-ci arrive enfin, s’il suscite effectivement un regain d’intérêt, il est tellement confus, qu’on peine à en saisir tous les tenants et aboutissants. Sans doute faudrait-il revoir le film en connaissant la chute, mais… c’est peut-être beaucoup demander !

« VERÓNICA » est un petit film sans grande envergure, même psychologique, globalement bien filmé et cadré, mais dont la monotonie finit par gagner sur l’étrangeté. Il vaut éventuellement d’être tenté pour l’érotisme qui l’enveloppe et pour l’intensité des deux actrices.

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« OKJA » (2017)

Joon-ho Bong, déjà responsable des remarquables « THE HOST », « MOTHER » ou « MEMORIES OF MURDER », signe avec « OKJA » (produit et diffusé par Netflix) un film totalement original, militant et d’une violence qui laisse parfois anéanti.OKJA.jpg

Cela démarre comme une jolie fable élégiaque dans la campagne coréenne, contant l’amitié entre une fillette et une énorme truie génétiquement modifiée qui lui a été confiée à la naissance. Jusqu’à ce que les horribles capitalistes U.S. viennent réclamer leur dû. À partir de là, le scénario bifurque vers le pamphlet écolo où tout le monde est mis dos-à-dos : les industriels corrompus et les « amis des bêtes ». Mais cela n’est rien comparé à la véritable descente aux enfers qui se produit pendant la longue séquence dans les abattoirs où atterrit la malheureuse ‘Okja’, réminiscent des camps de la mort et miroir à peine exagéré du calvaire que subissent quotidiennement les animaux d’élevage. À ce moment-là, « OKJA » atteint des sommet de suspense viscéral à peine soutenable et touche à une certaine grandeur dans sa description de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir.

Un peu long parfois, un brin naïf et trop démonstratif, le film n’en demeure pas moins un beau morceau de cinéma dérangeant et techniquement impressionnant : la créature, sorte de mélange entre un porc et un hippopotame acquiert progressivement une identité véritable, au point qu’on ne pense jamais à la prouesse des CGI. La petite Seo-Hyun Ahn est parfaite de bout en bout et les vedettes Tilda Swinton (également productrice) et Jake Gyllenhaal endossent crânement des personnages absolument abjects et délibérément caricaturaux. Combien de stars auraient accepté l’atroce scène de torture sur l’animal comme le fait ici Gyllenhaal ?

« OKJA » est une œuvre unique, qui secoue, bouscule, choque et donne à réfléchir. Pas sûr après le visionnage qu’on ait envie d’un steak avant un bon moment !

 

« DEADLINE AT DAWN » (1946)

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BILL WILLIAMS ET SUSAN HAYWARD

Si le nom du réalisateur Harold Clurman ne dira rien à personne (il faut dire que c’est son unique film !), les auteurs sont plus beaucoup connus : c’est en effet le dramaturge Clifford Odets qui a adapté un roman de William Irish.DAWN2

« DEADLINE AT DAWN » s’apparente dans la forme au ‘film noir’, mais s’avère une œuvre tout à fait singulière et totalement originale. Pas tellement par son sujet : une entraîneuse désabusée (Susan Hayward) aide un jeune et naïf marin (Bill Williams) à s’innocenter à la suite d’un meurtre, mais plutôt par la qualité de son dialogue. On sent constamment la griffe d’un véritable auteur dans ces échanges au style fleuri, décalé, parfois même poétique. Autour du couple s’agglutinent des personnages excentriques comme ce chauffeur de taxi ange-gardien (Paul Lukas), ce gangster querelleur (Joseph Calleia) ou cette croqueuse d’hommes cynique (Lola Lane). On se laisse porter par cette histoire qui semble progresser par une succession de coïncidences, d’invraisemblances, jusqu’à ce que le ‘twist’ final cristallise la vraie logique de tout ce qu’on vient de voir. Du très joli travail d’écriture, porté par une photo impeccable et un casting plein d’heureuses surprises.

Susan Hayward déborde de charme dans un rôle de provinciale échouée à New York où elle a perdu ses illusions. La belle Osa Massen est énigmatique à souhait, Steven Geray remarquable en pot-de-colle pathétique souffrant d’eczéma. Jusqu’au plus petit personnage, tout le monde a quelque chose à jouer, à défendre.

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SUSAN HAYWARD, PAUL LUKAS ET OSA MASSEN

« DEADLINE AT DAWN » est un film peu connu, mais qui mériterait d’être découvert et réévalué à la hausse. C’est un petit bijou, un exercice de style qui rénove le genre qu’il illustre par des relations humaines toujours déconcertantes, un humour subtil et pince-sans-rire et une vraie tendresse pour ces paumés aussi touchants que dangereux.

 

« SOLITARY MAN » (2009)

Coréalisé par l’auteur Barry Koppelman et David Levien, « SOLITARY MAN » est le portrait doux-amer d’un self-made-man à l’Américaine et la description de sa lente descente aux enfers après qu’il ait appris qu’il avait des problèmes de santé.

C’est un rôle taillé aux mesures d’un Michael Douglas de 65 ans, en pleine possession de ses moyens, qui campe ce sale type cynique et irresponsable avec un charme canaille qui peine à dissimuler ses failles béantes et sa peur de mourir.2409f_Solitary_Man_keyart_REV.indd

Malgré un ton de comédie noire et de bonnes répliques du tac-au-tac, le film dégage une atmosphère morbide et déprimante. D’abord maître du jeu, Douglas est peu à peu rattrapé par son passé, par ses erreurs et par sa profonde indifférence aux autres. De scène en scène, il est de plus en plus seul, ruiné, rejeté de partout. Sans céder au pathos ou à l’émotion facile, Douglas parvient à n’être jamais repoussant dans ce personnage qui aurait facilement pu être odieux. Mais il a de beaux moments d’introspection (dont certains semblent renvoyer à la vie personnelle de l’interprète) et retrouve son vieil ami Danny DeVito qui a un joli rôle de copain de fac qui n’a jamais bougé de son « diner » et qui sera le seul à lui tendre une main charitable.

C’est un film intimiste, très américain, sur la friabilité de la réussite quand on n’appartient pas au « sérail », sur le vieillissement et la solitude. Dans une belle scène avec Susan Sarandon, jouant son ex-femme, Douglas parle du moment où il est « devenu invisible », où le jeune loup charismatique volant de succès en succès a subitement vieilli et où il a commencé à ne plus intéresser personne. Un film intelligent, lucide, pas très folichon, à voir pour la prestation de Michael Douglas, qui n’est finalement jamais meilleur que lorsqu’il incarne des « M. Tout le monde » face aux affres de l’existence comme dans « THE GAME » ou « WONDER BOYS ».

 

« THERE WILL BE BLOOD » (2007)

BLOODAdaptant un roman d’Upton Sinclair, Paul Thomas Anderson signe avec « THERE WILL BE BLOOD » son film le plus maîtrisé, le plus saisissant. C’est une œuvre austère, âpre, traitant au travers du destin d’un pétrolier de la fin du 19ème siècle aux années 30, de l’Amérique, du capitalisme, de la non-existence de Dieu et de la décomposition de toutes les valeurs morales ou familiales oblitérées par la cupidité.

Avec son image monochrome très sombre, sa musique stressante, sa façon de filmer des paysages dénudés, tristes et sans poésie, Anderson délaisse l’esthétisme à la Terrence Malick pour se concentrer sur le portrait de Daniel Day-Lewis, véritable monstre à visage humain. Un ambitieux dépourvu du moindre scrupule, cruel et violent, totalement paranoïaque et de plus en plus dangereux à mesure qu’il vieillit. Immergé dans ce personnage aussi odieux que fascinant, l’acteur trouve un des rôles de sa vie. Il a plusieurs scènes extraordinaires au fil du récit, mais les deux face-à-face avec son fils puis avec ‘Eli’ l’homme d’Église, le faux prophète qu’il hait depuis des décennies, frôlent le pur génie. Rarement incarnation de la folie et du Mal absolu aura été aussi convaincante sur un écran. Day-Lewis est pour 90% dans la réussite du film, même s’il est très bien entouré par Paul Dano jouant sa Némésis à tête de fouine, le toujours parfait mais ici très discret Ciarán Hinds incarnant son bras-droit et Kevin J. O’Connor acteur volontiers cabotin, ici remarquable en imposteur.

« THERE WILL BE BLOOD » est un « epic » intimiste qui explore l’âme noire d’un homme sans affect, rongé de l’intérieur, dont on ne saura jamais les traumatismes de jeunesse, à peine suggérés çà et là par quelques touches. À voir pour sa perfection formelle, sa rigueur et surtout, répétons-le, pour le travail stupéfiant de Daniel Day-Lewis au sommet de son art de l’incarnation.

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DANIEL DAY-LEWIS ET KEVIN J. O’CONNOR

 

« IMPROMPTU » (1991)

IMPROMPTU2Réalisateur peu prolifique, James Lapine signe avec « IMPROMPTU », un petit bijou de raffinement et d’irrévérence, en filmant cette coproduction franco-anglaise mettant en scène des grands noms des arts dans les années 1830.

Au cœur du magnifique scénario de Sarah Kernochan, l’histoire d’amour entre Georges Sand (Judy Davis) et Chopin (Hugh Grant), mais vue sous un angle totalement inédit : elle est une emmerdeuse quelque peu hystérique, lui une mauviette efféminée terrifiée par les femmes ! Autour d’eux, Musset, Liszt, Delacroix, descendent également de leur piédestal et tous les personnages sont dépeints loin de tout respect dû à leur rang.

Constamment drôle, spirituel, iconoclaste, sous des dehors de jolie reconstitution façon BBC, « IMPROMPTU » est un film charmant, d’une intelligence aiguë, qui atteint son summum lors du séjour en province chez la duchesse Emma Thompson (hilarante), oie blanche naïve et amoureuse des arts, accueillant sous son toit ces lumières de son siècle, qui s’avèreront être de sales gosses mal élevés et ingrats. Porté par la musique de Chopin, « IMPROMPTU » ne cesse de ravir, de dérouter, de faire franchement rire (Musset s’exclamant : « Ce cheval est un critique ! » en voyant l’animal déféquer sur un manuscrit de Sand). Tous les acteurs s’en donnent à cœur-joie : Grant, vraiment délectable en « chochotte » effarouchée, Judy Davis comme toujours à fleur de peau, Mandy Patinkin en Musset et surtout Bernadette Peters extraordinaire en maîtresse de Liszt constamment enceinte et ourdissant complot sur complot.

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HUGH GRANT, JUDY DAVIS ET EMMA THOMPSON

Il est certain qu’on ne verra plus jamais ces artistes intouchables du même œil après « IMPROMPTU ». Et c’est tant mieux. En les montrant avec tous leurs travers, leurs mesquineries, leur puérilité, le film les a humanisés, leur a redonné chair et vie et a dépoussiéré les mythes avec un joyeux mélange de considération et d’insolence.

 

« MIQUETTE ET SA MÈRE » (1950)

MIQUETTEAdapté d’une pièce de théâtre et remake d’un film de 1934, « MIQUETTE ET SA MÈRE » est aussi incongru dans la filmographie de Henri-Georges Clouzot que le sera « LA FÊTE À HENRIETTE » deux ans plus tard dans celle de Julien Duvivier.

En effet, le sombre et cynique Clouzot se laisse ici aller à une fantaisie débridée, un pastiche des vieux mélodrames poussiéreux narré en tableaux séparés par des cartons aux textes souvent hilarants. Le sujet ? Une jeune et naïve provinciale (Danièle Delorme) est convoitée par le riche oncle (Saturnin Fabre) de son benêt de fiancé (Bourvil) et part pour Paris afin de devenir actrice sous la houlette d’un vieux cabotin (Louis Jouvet) constamment fauché. Ce n’est qu’une succession de malentendus, de chassé-croisés, de fâcheries et de réconciliations.

C’est extrêmement déroutant au début, puis peu à peu, par la grâce des comédiens, par la modernité de l’humour, on se laisse prendre et on finit par trouver cela charmant, idiot mais tout à fait plaisant. Ainsi, les apartés que fait Fabre au spectateur, gênantes au début, finissent-elles par devenir de purs régals. Clouzot s’efface complètement et laisse évoluer ses acteurs. Jouvet est extraordinaire en histrion vieillissant et emphatique. Il faut avoir vu avec quelle verve – et en roulant les « R » – il s’efforce à se montrer exécrable comédien sur scène ! La mise en abyme est savoureuse. Delorme évolue avec malice au milieu des monstres sacrés, Bourvil joue les gentils crétins comme il en avait alors l’habitude et des visages familiers comme Pauline Carton ou Louis Seigner complètent le tableau.

C’est donc une œuvrette très particulière que « MIQUETTE ET SA MÈRE », où cinéma et théâtre se télescopent joyeusement (la représentation finale avec les moyens du bord est décrite avec un mélange de tendresse et de cruauté), à voir sans idées préconçues.

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BOURVIL, DANIÈLE DELORME ET LOUIS JOUVET

À noter que c’est Michel Simon qui tenait le rôle joué ici par Jouvet en ’34, et que les deux hommes – qui se haïssaient dans la vie – furent partenaires dans « DRÔLE DE DRAME » et « LA FIN DU JOUR ».