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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« LE HASARD ET LA VIOLENCE » (1974)

HASARDDepuis sa sortie, « LE HASARD ET LA VIOLENCE » se traîne une réputation de navet intersidéral. Aussi, au vu du générique, le cinéphile curieux (et audacieux) serait-il tenté de revoir l’objet sans œillères, ne serait-ce que pour le couple Yves Montand-Katharine Ross, et – pourquoi pas – de le réhabiliter.

Hélas, le film de Philippe Labro n’a pas usurpé sa « notoriété » et c’est avec une consternation croissante qu’on suit pendant 79 petites mais très longues minutes ce « film d’auteur » à des lieux du cinéma « à l’Américaine » généralement revendiqué par l’auteur. Montand, criminologue réputé, débarque à Nice pour écrire un essai sur la violence. Il se fait amocher dans des WC par un karatéka onaniste (sic !) et rencontre une doctoresse du coin qui ressemble à l’égérie de Butch Cassidy et du Sundance Kid. Ensuite, cela devient de plus en plus abscons : on apprend que ce bon Yves fut jadis emprisonné injustement, il aide un prisonnier à s’évader et se refait bastonner sur une plage de galets, au cours d’une bagarre tellement mal filmée qu’elle en devient hilarante. Aucun coup ne porte ! Tout ceci agrémenté d’un montage « à effet » antédiluvien, d’une BO insupportable et de seconds rôles italiens mal doublés tous plus atroces les uns que les autres. Ce film est donc un authentique cas d’école. Montand avec son unique expression crispée et mal à l’aise, semble se demander pourquoi il a accepté un tel scénario. Il s’est sûrement consolé à tenir dans ses bras la sublime Katharine, totalement incongrue en médecin niçoise, avec l’accent américain et sœur d’un musicien qui lui, n’a aucun accent. Why not, après tout ? On n’en est plus à ça près. Le journaliste et écrivain Labro a réalisé sept longs-métrages tous très discutables, mais celui-ci est très certainement le plus indéfendable. À moins d’être amoureux de Katharine Ross, ça va sans dire… Mais il faut être très TRÈS amoureux !

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KATHARINE ROSS ET YVES MONTAND

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« LES GALETTES DE PONT-AVEN » (1975)

AVENÉtonnant film que « LES GALETTES DE PONT-AVEN », entre comédie et film d’auteur ! Il démarre comme un road movie égrillard sur la vie lugubre d’un VRP en parapluies circulant dans la province française. À la suite d’une panne en Bretagne, on le voit ensuite s’émanciper, briser ses chaînes pour une belle Canadienne et sombrer finalement dans l’alcool et la déchéance quand elle le quitte.

Joël Séria offre à Jean-Pierre Marielle le rôle de sa vie, un personnage qui le résume et le dépasse, sans jamais céder à la caricature. Son ‘Henri Serin’ frustré et mal dans sa peau se prendra un moment pour Gauguin, mais il finira par admettre qu’il n’en a pas le génie et trouvera le bonheur comme serveur de crêperie auprès d’une gentille jeune fille affectueuse (Jeanne Goupil). Le scénario, qui semble improvisé au fil de la plume, lui fait croiser des individus pittoresques et bizarres comme le toujours extraordinaire Claude Piéplu en bigot vivant avec son inquiétante sœur vieille fille, Bernard Fresson en peintre voyeur et particulièrement malsain (l’acteur est remarquable, comme d’habitude) ou – dans une séquence d’anthologie, Dominique Lavanant en prostituée en tenue bigoudène typique, s’exprimant en patois. Quelques minutes qui valent à elles seules qu’on voie le film.

Le ton est alerte, le dialogue grivois, les femmes sont systématiquement dénudées, mais le film n’est jamais vulgaire. Il y plane une espèce de poésie libertaire, une envie d’aventure touchante et une certaine générosité derrière le sarcasme. Marielle est pour beaucoup dans le plaisir qu’on prend au visionnage, affinant son numéro habituel de matamore grandiloquent lors de vrais moments de désespoir. Son parcours incertain finit par le rendre extrêmement attachant et il aide à faire passer la singulière petite musique de l’auteur.

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JEAN-PIERRE MARIELLE, BERNARD FRESSON ET DOMINIQUE LAVANANT

 

« HUIT ET DEMI » (1963)

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MARCELLO MASTROIANNI

« Je n’ai plus rien à dire, mais je tiens tout de même à le dire », déclare le réalisateur Marcello Mastroianni dans un éclair de lucidité, en pleine préparation de son nouveau film qu’il rechigne à démarrer.OTTO2

Véritable intrusion dans le cerveau d’un créateur à l’inspiration tarie, pollué par son passé, « HUIT ET DEMI » est une œuvre vertigineuse, aussi émouvante que grotesque, qui n’épargne rien ni personne, pas même le protagoniste, frère jumeau de Federico Fellini. Alors qu’il n’a « rien à dire », celui-ci au lieu de se taire fait de ses états d’âme le sujet-même de son film. La mise en abyme est extraordinaire, d’une complexité inouïe. En pleine crise existentielle, ‘Guido’ ne distingue plus la réalité de ses fantasmes, ni de ses bribes de souvenirs. Il est traqué par ses fantômes, hanté par ses mensonges, ses impostures. Un personnage magnifique, dans lequel Mastroianni dans un de ses plus beaux rôles, déploie toute sa classe dévoyée et lasse. Autour de lui, des femmes, rien que des femmes : son épouse amère, humiliée (Anouk Aimée), sa maîtresse dodue et vulgaire (Sandra Milo, formidable), une starlette anglaise (Barbara Steele) et une vedette souriante et solaire (Claudia Cardinale) qui n’existe probablement que dans son imagination.

C’est un film fascinant, kaléidoscopique, épuisant, sur l’impuissance et la folie du monde du show business. Certaines scènes s’impriment à jamais dans la mémoire, comme la samba de la grosse Eddra Gale sur la plage, la rêverie puérile du harem ou le cocktail final qui s’achève – et ce n’est que justice – en un grand numéro de cirque. La BO sublime de Nino Rota laissait courir l’analogie depuis les premières images.

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ANOUK AIMÉE ET CLAUDIA CARDINALE

On ne raconte pas « HUIT ET DEMI » et on n’a nul besoin de l’analyser, comme le démontre l’insupportable personnage du critique français qui suit Guido partout et étouffe ce qui lui restait d’inspiration, tel un affreux Jiminy Cricket castrateur. C’est une œuvre parfaite, folle et angoissante comme un rêve dont on n’arrive pas à ressortir. Un des sommets de la carrière de Fellini.

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BARBARA STEELE

 

« AN AMERICAN DREAM » (1966)

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ELEANOR PARKER

« AN AMERICAN DREAM », adapté d’un roman de Norman Mailer, est réalisé par Robert Gist venu de la télévision. Ce n’est donc pas par hasard que l’image évoque un téléfilm des sixties et que la distribution est composée de vedettes du petit écran.LIGIAMOJICA2

Stuart Whitman, star d’un talk show télé où il s’en prend à la mafia, se dispute avec sa riche épouse Eleanor Parker qu’il laisse tomber de trente étages. Harcelé par la police, traqué par un des gangsters qu’il accuse dans son émission, il va devoir aller jusqu’au bout de lui-même.

C’est un film très bizarre. Enrobé d’une musique pas très adéquate de Johnny Mandel, il éveille la curiosité pendant les 25 premières minutes grâce au numéro « over the top » de Parker. Elle incarne une pochtronne hystérique, un véritable moulin-à-paroles insupportable, une odieuse harpie qu’on est bien content de voir tomber du balcon de son penthouse. Le problème, c’est qu’une fois qu’elle a disparu, il ne reste que le grimaçant Whitman, qui semble extrêmement mal à l’aise dans ce personnage de pleutre qui n’attire pas une seconde la sympathie. Amochée par une coiffure et un maquillage terribles, Janet Leigh fait ce qu’elle peut et elle est d’ailleurs bien meilleure que ses partenaires. Sa dernière réplique : « What did you expect from a whore ? » est digne des grands ‘films noirs’ d’antan. Des seconds rôles comme Barry Sullivan, J.D. Cannon ou Lloyd Nolan font leur job comme une vieille routine.

« AN AMERICAN DREAM » est une curiosité, qui aurait probablement eu plus d’impact entre les mains d’un réalisateur plus ambitieux ou plus visuel. La pauvreté des décors, l’absence d’émotion ou de message vraiment clair, ne rendent pas justice au roman. Reste le one-woman-show d’une Eleanor Parker de 44 ans, lâchée en roue-libre et profitant de chaque seconde de présence à l’écran.

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STUART WHITMAN, BARRY SULLIVAN ET JANET LEIGH

 

« A CURE FOR LIFE » (2017)

« A CURE FOR LIFE » (titre « français » de « A CURE FOR WELLNESS » !) est un film d’auteur signé de l’inégal mais intéressant Gore Verbinski. Situé dans une clinique suisse, il suit le séjour d’un jeune trader (Dane DeHaan) parti à la recherche d’un de ses patrons (Harry Groener) qui a subitement quitté New York.CURE

Le film est littéralement truffé d’influences diverses et variées, piochant dans un courant du fantastique onirique, dans la mouvance du récent « SHUTTER ISLAND » pour se développer dans des références françaises comme le classique « LES YEUX SANS VISAGE » ou le moins connu « TRAITEMENT DE CHOC ». Le scénario est indubitablement intrigant, il joue sur plusieurs niveaux, laisse entendre que « tout ceci n’est qu’un rêve » pour ensuite bifurquer dans une autre direction. Cela maintient plus ou moins l’intérêt mis à rude épreuve par une longueur injustifiée (146 minutes quand même !) et un rythme d’une lenteur parfois laborieuse.

C’est très bien filmé, les extérieurs sont intelligemment exploités et les décors des entrailles de la clinique sont dignes de l’antre du Dr. Frankenstein. De plus, l’intensité jamais relâchée du jeune comédien donne au film sa colonne vertébrale et permet de ne jamais lâcher prise. À ses côtés, Jason Isaacs est bizarre à souhait en directeur apparemment bienveillant à la patience infinie et Mia Goth, fantomatique, incarne un personnage fascinant d’étrangeté.

Beaucoup de choses positives à mettre à l’actif de « A CURE FOR LIFE » donc, dont on regrette l’écriture dérivative et le trop grand nombre de questions laissées sans réponse (ou des réponses absconses, ce qui revient au même). À voir pour quelques séquences qui vont loin dans le délire, un final digne du « FANTÔME DE L’OPÉRA » ou de « L’HOMME AU MASQUE DE CIRE » et une intrigante réflexion sur le vieillissement et le refus de la mortalité. À noter que certaines images sont à vous dégoûter de manger des anguilles jusqu’à la fin de vos jours.

 

« L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES » (1977)

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CHARLES DENNER

Charles Denner fut un des comédiens les plus singuliers du cinéma français, une personnalité à part au style de jeu excessif et spontané n’appartenant qu’à lui. Il sut inspirer Lelouch, Chabrol, Gavras et aussi François Truffaut qui lui offre le rôle de sa vie avec « L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES ».AIMAIT3

Sous forme de chronique narrée en voix « off », le film raconte la vie d’un quidam obsédé par la gent féminine. Toutes les femmes quelles qu’elles soient. C’est une sorte de ‘serial lover’ que la composition de Denner rend presque inquiétant. Intense, fiévreux, monomaniaque, il suit à la manière d’un tueur en série, des inconnues dans la rue, les séduit et ne cherche que rarement à les revoir. Il n’a pourtant rien d’un Don Juan, ne serait-ce que physiquement avec son allure d’épervier famélique, mais il accumule les conquêtes de façon compulsive. Avec ce portrait en forme de mosaïque, Truffaut parle manifestement des choses qui le fascinent : les femmes donc, mais aussi les livres puisque Denner finit par écrire sa biographie qui paraîtra sous le titre… du film. Une jolie mise en abyme, portée par un dialogue spirituel et élégant et même un certain humour sous-jacent. On peut – comme c’est parfois le cas – être irrité par la manière de jouer de certains acteurs, typique des films du réalisateur. Mais aux côtés d’un Denner vraiment extraordinaire et imprévisible, on remarque Nelly Borgeaud époustouflante en « foldingue » dangereuse, Geneviève Fontanel en femme mûre n’aimant que les hommes jeunes et Leslie Caron magnifique dans une unique séquence révélatrice.

« L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES » est, avec « LES 400 COUPS » et « LA NUIT AMÉRICAINE » un des films de Truffaut que peuvent aimer ceux qui n’apprécient généralement pas ses œuvres.

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LESLIE CARON, CHARLES DENNER ET NELLY BORGEAUD

 

« BRIMSTONE » (2016)

La réussite de « BRIMSTONE » est tellement éclatante, qu’on serait tenté de parler d’un vrai retour du western. Mais ce serait erroné : en toute honnêteté, cette production hollandaise écrite et réalisée par Martin Koolhoven a beau se dérouler au Far-West, elle n’a pas grand-chose à voir avec les univers rêvés par John Ford ou même Sergio Leone. L’ambiance serait plutôt proche du sordide réaliste de la série « DEADWOOD ».BRIMSTONE

Tout accroche dans « BRIMSTONE », tout fonctionne, même les paris les plus osés, comme bâtir le scénario en chapitres et les monter dans le désordre. Le destin de Dakota Fanning, sage-femme muette traquée par un homme d’Église inquiétant, est une pure tragédie, d’une extraordinaire noirceur, d’une brutalité sans nom. Le film jongle avec des images choquantes de mutilations, d’inceste et de suicides. Ici, quand on menace quelqu’un de le « pendre avec ses tripes », ce ne sont pas des mots en l’air ! L’Ouest décrit ici est froid, désertique, peuplé de fanatiques religieux, de brutes avinées, de pervers. La femme y est traitée en bête de somme, l’une d’elles étant même muselée comme un chien. C’est une vision saisissante d’un monde qu’on croyait connaître par cœur, qu’il soit enjolivé par les amateurs de légendes américains ou détourné par les Italiens.

Sur 2 heures 30, « BRIMSTONE » immerge complètement dans cette histoire atroce, sans répit, qui évoque parfois « LA NUIT DU CHASSEUR » de Charles Laughton (on remarque même quelques clins d’œil directs). D’ailleurs, Guy Pearce en « révérend » maudit, hypocrite et implacable n’est pas sans évoquer un mélange de Michum dans ce classique et de… Terminator. Dakota Fanning trouve enfin le premier bon rôle de sa carrière d’adulte, Carice Van Houten joue une femme soumise et humiliée et Kit Harington (le ‘Jon Snow’ de « GAME OF THRONES ») apparaît en ange salvateur qui, dans cet univers si sombre, ne pourra sauver personne.

Une seconde vision confirmera (ou pas) que « BRIMSTONE » est une œuvre hors du commun. La première approche est en tout cas terrassante et laisse dans un état second. Avec en prime, un ultime plan d’une fabuleuse ambiguïté.