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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« THE WITCH » (2015)

Premier long-métrage de Robert Eggers, « THE WITCH », basé sur des légendes et superstitions de la Nouvelle Angleterre du 17ème siècle, se passe entièrement dans une ferme perdue non loin d’une forêt.WITCH

Ce que raconte en filigrane ce film étrange, statique, austère et presque rébarbatif, c’est la lente désagrégation d’une famille puritaine, confrontée au péché en la personne de la fille aînée (Anya Taylor-Joy) en train de devenir une séduisante adolescente. Eggers montre peu et laisse beaucoup à deviner. Quand un évènement atroce se passe – comme l’assassinat d’un bébé par exemple – c’est hors du champ de la caméra. Mais on en a vu suffisamment pour que l’imagination fasse le reste. C’est assez virtuose, très maîtrisé, mais il faut s’accrocher un peu, tant l’ambiance est plombée de A jusqu’à Z, sans la moindre respiration ou instant de répit. Les cadrages rigoureux, la photo monochrome et la BO très angoissante participent de cette immersion qui anesthésie le sens critique.

« THE WITCH » flirte avec le fantastique, le film d’horreur, sans en respecter les codes. La peur naît de l’inconnu, de la mince frontière séparant le réel du cauchemar et surtout de la folie des hommes obnubilés par la religion et la peur de l’enfer. Dominée par la remarquable Taylor-Joy, la distribution est parfaitement homogène : Ralph Ineson plus vrai que nature dans un rôle ambigu de pater familias hypocrite, Kate Dickie (« GAME OF THRONES ») est superbe en mère fanatique et instable.

Une œuvre personnelle, incontestablement intéressante, mais peut-être pas tout à fait à la hauteur de son exceptionnelle réputation. À tenter, de toute façon, pour son originalité foncière et quelques moments authentiquement stressants. Le bouc noir incarnant le diable est une belle trouvaille…

 

« KALIFORNIA » (1993)

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DAVID DUCHOVNY ET BRAD PITT

Sorti deux ans après « LE SILENCE DES AGNEAUX », « KALIFORNIA » de Dominic Sena, peut être abordé comme une réaction à la fascination légèrement malsaine générée par ce film pour les serial killers.KLF2

En effet, celui présenté ici n’a rien du criminel cultivé et suave campé par Anthony Hopkins. Brad Pitt – totalement méconnaissable – joue un « white trash », un semi-débile sale et repoussant, bourré de tics, tuant comme il respire, égorgeant pour quelques dollars, en grognant comme un porc. Avec sa petite amie encore plus décérébrée que lui (Juliette Lewis), il part en covoiturage vers la Californie avec un couple de « bobos » : David Duchovny et Michelle Forbes. Ceux-ci travaillent sur un livre autour des tueurs en série et s’arrêtent sur tous les lieux de crime sur leur trajet pour prendre des photos et enregistrer leurs impressions à vif. La réalité les rattrapera quand ils réaliseront que leur passager est un dangereux sociopathe qui sème la mort pendant leur périple.

Extrêmement soigné au niveau visuel (les couleurs, l’utilisation du format Scope), filmé dans des décors naturels étonnants et souvent inédits au cinéma, « KALIFORNIA » est un ‘road movie’ pervers et cruel, qui a un message à faire passer : l’intérêt qu’on peut porter à des assassins, cette fascination pour les armes et la violence, révèle forcément quelque chose sur sa propre personnalité. Et parfois arrive le jour où il faut confronter ses démons.

Aussi lancinant qu’hypnotique, le film – nous l’avons dit – doit énormément à l’interprétation hallucinante de Pitt qui se perd totalement dans ce personnage abject, jusqu’au malaise. Lewis, stupide, exaspérante, bouleversante quand elle parle de sa sordide enfance, trouve un de ses meilleurs rôles. Ils éclipsent un peu Duchovny irréprochable mais un brin falot et la superbe mais très froide Forbes, aux rôles évidemment moins payants.

« KALIFORNIA » est un film à redécouvrir, qui renvoie une image de l’Amérique dépoussiérée de toute mythologie, de tout romantisme.

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JULIETTE LEWIS, MICHELLE FORBES ET BRAD PITT

 

« LE JOUR DU FLÉAU » (1975)

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KAREN BLACK

Réalisé par l’éclectique John Schlesinger entre l’intimiste « UN DIMANCHE COMME LES AUTRES » et le thriller « MARATHON MAN », « LE JOUR DU FLÉAU » est une œuvre assez monumentale par son ambition scénaristique et esthétique, qui immerge au cœur du Hollywood des années 30, pour un portrait au vitriol excessivement dérangeant.FLÉAU

Comme le collage à la Munch composé peu à peu par William Atherton, jeune décorateur fraîchement débarqué à ‘Tinseltown’, le film est une mosaïque surréaliste, peuplée de personnages désaxés, de ‘freaks’ à moitié fous, de putains se rêvant stars, de laissés-pour-compte sordides. Pas de glamour dans cet Hollywood-là, on est plongé dans les tréfonds de Sodome et Gomorrhe et le final est totalement apocalyptique.

Le film est long, le scénario pas vraiment structuré de façon classique et donne l’impression de lire un roman, mais impossible de détacher les yeux de l’écran, tant on pressent qu’il peut littéralement se passer n’importe quoi à n’importe quel moment. À travers le regard naïf du protagoniste qui voit toutes ses illusions impitoyablement broyées une par une, rêve et réalité se confondent et virent au cauchemar poisseux. Certaines séquences comme le show de l’évangéliste Geraldine Page, l’avant-première de Cecil B. DeMille qui dégénère en carnage ou le décor de Waterloo qui s’écroule, laissent vraiment un arrière-goût de fin du monde.

Karen Black est extraordinaire en « dumb blonde » mythomane et étrangement attachante, Burgess Meredith pathétique dans le rôle de son père au bout du rouleau, Donald Sutherland est plus qu’étrange en pauvre type solitaire, prêt à exploser. À noter au passage qu’il se nomme… Homer Simpson !

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WILLIAM ATHERTON ET DONALD SUTHERLAND

Si on ajoute que la photo sublime est signée du grand Conrad L. Hall et la BO est de John Barry, on comprendra que le terme galvaudé de « chef-d’œuvre » n’est pas usurpé dans le cas du « JOUR DU FLÉAU », déclaration d’amour à l’usine à rêves, mêlée de haine, de dégoût et de colère. Pas le genre de film dont on ressort complètement indemne.

 

« TETRO » (2009)

TETRO17 ans après « DRACULA » qui fut suivi de plusieurs films plus ou moins confidentiels ou sans retentissement, Francis Ford Coppola signe son comeback avec « TETRO » une œuvre étrange, extrêmement personnelle, rendant un hommage appuyé au cinéma de Michael Powell & Emeric Pressburger, via des ballets en flash-back, uniques plans en couleurs du film.

Si le sujet – un mélo familial violent et dramatique – est relativement banal, le traitement ne l’est pas du tout. Situé à Buenos Aires dans le quartier bohème de la Boca et en Patagonie, « TETRO » fouille le caractère et le passé de Vincent Gallo, un italo-américain exilé là-bas, mélange insupportable de « prima donna » capricieuse et d’artiste maudit, confronté à un jeune frère (Alden Ehrenreich) qu’il n’a pas revu depuis de longues années. Entre eux, l’ombre d’un père monstrueux et castrateur (Klaus Maria Brandauer) dont l’ego démesuré a détruit toute la famille et un lourd secret dont la révélation laissera sans voix.

L’atmosphère est irréelle, pesante, totalement dépaysante. On est quasiment obligé de se laisser happer par le film, tant on n’a aucun repère géographique ou même narratif. Coppola doit beaucoup à Gallo, dans le rôle de sa vie, charismatique et instable dans ce personnage aux confins de la folie et de l’autodestruction. À ses côtés, Maribel Verdú est la seule à se montrer humaine et généreuse. Carmen Maura apparaît brièvement en reine des critiques aux allures de diva.

« TETRO » a trouvé le difficile équilibre entre le film « arty » hermétique et le produit accessible à tous les publics. Grâce à la relation entre ces deux « fils de », l’émotion n’est jamais absente et la beauté de la photo de Mihai Malaimare, Jr. finit de séduire presque malgré soi. En fait, la vraie, la grande qualité de « TETRO » est de ne ressembler à aucun autre film. Pas même à une œuvre de Coppola ! Enfin, si… À bien y réfléchir, un tout petit peu à « RUSTY JAMES », tout de même.

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MARIBEL VERDU, ALDEN EHRENREICH, SOFIA GALA ET VINCENT GALLO

 

« MADEMOISELLE » (2016)

La première qualité de « MADEMOISELLE », c’est le dépaysement le plus total. À tous niveaux. Visuel déjà, au cœur de cette Corée japonisante, dans la narration ensuite découpée en trois chapitres distincts et dans les personnages enfin, dont on n’a jamais fini de découvrir la véritable personnalité.MLLE

Chan-wook Park a toujours œuvré dans un cinéma étrange et dérangeant et cet opus ne fait pas exception à la règle. Dans « MADEMOISELLE », on croise une jeune fille cloîtrée, un contrefacteur, une fausse servante, un bibliophile pervers, une énorme pieuvre rouge, une pendue. Le scénario à tiroirs n’en finit jamais d’étendre son pouvoir hypnotique, tout en se contredisant au fur et à mesure. La seconde partie du film reprend les événements de la première, mais filmés d’un autre point-de-vue. C’est à la fois fascinant et très confus, les plans machiavéliques se développent jusqu’à l’absurde. Mais on peut se raccrocher à une seule chose familière et concrète : l’amour. La relation extraordinaire qui lie deux femmes et qui donne lieu à de belles scènes saphiques certes, mais aussi à un face-à-face psychologique d’une belle densité.

Min-hee Kim est vraiment exceptionnelle dans le rôle de « Mademoiselle », victime soumise mais ambiguë. Les nuances de jeu entre les deux premières parties sont infinitésimales mais modifient le sens profond de chaque situation. Du grand art ! Face à elle, Tae-ri Kim ne démérite pas dans un rôle de voleuse professionnelle, corrompue depuis la naissance, qui retrouve progressivement une forme de pureté.

Si on ajoute la splendeur de la photo et des cadrages, le choix des extérieurs, le rythme quasi-onirique et une espèce d’humour tordu, « MADEMOISELLE » vaut largement le détour et démontre la versatilité de son auteur. Le seul point commun avec « OLD BOY » ? L’enfermement du personnage central. Et aussi la pieuvre !

 

« 21 GRAMMES » (2003)

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NAOMI WATTS

« 21 GRAMMES » est le premier film à gros budget d’Alejandro González Iñárritu, qui embrasse avec un brio indéniable la destinée de trois individus, réunis dans le malheur par un accident de voiture.21 2

Benicio Del Toro, ouvrier qui a trouvé refuge dans la religion a tué sans le vouloir la famille de Naomi Watts qui accepte de faire don du cœur de son mari à Sean Penn, cardiaque et quasi-mourant. La réunion improbable de ces trois êtres torturés, déchirés, en quête de rédemption, va être racontée de façon complètement éclatée – selon l’habitude du réalisateur – en mosaïque, en puzzle dont les pièces se recollent progressivement, sans tenir compte de la chronologie. Ici, seule prévaut l’émotion, la plus brute possible.

Sur plus de deux heures, on n’a guère l’occasion de souffler. Grâce à un casting haut-de-gamme réunissant la crème des acteurs des années 2000, le film immerge dans un drame suffocant, inéluctable sur lequel plane en permanence l’ombre de la mort imminente.

Sean Penn a réellement l’air malade, on en souffre pour lui ! Naomi Watts parvient à traduire la souffrance de son personnage jusqu’au malaise. Les face-à-face entre les deux comédiens font des étincelles. Del Toro impose sa masse de brutalité animale, toujours prête à exploser, Charlotte Gainsbourg tient le rôle le moins intéressant, le moins bien intégré au récit. De grands acteurs occupent l’arrière-plan : Eddie Marsan en prêtre exalté, Danny Huston en mari défunt, Melissa Leo parfaite en épouse prête à tout pardonner, etc.

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SEAN PENN, BENICIO DEL TORO, MELISSA LEO ET EDDIE MARSAN

« 21 GRAMMES » en demeurant sur la même tonalité dramatique de la première à la dernière image, peut éventuellement lasser, voire rebuter. Le spectacle de ces individus livides, hagards, condamnés à plus ou moins brève échéance, n’a rien de bien réjouissant. Mais le film s’achève malgré tout sur une étincelle d’espoir, ténue certes, mais bien présente.

 

« eXistenZ » (1999)

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JENNIFER JASON-LEIGH

« eXistenZ » ne sera sans doute jamais considéré comme le chef-d’œuvre de David Cronenberg, et il est rarement cité dans les articles le concernant, pourtant cela demeure un de ses films les plus distrayants et ludiques (normal, il s’agit de jeux) et une des rares occasions où l’auteur fait preuve d’un réel humour sur lui-même et sur ses fantasmes récurrents.XZ2

Situé dans l’univers des jeux de réalité virtuelle, « eXistenZ » est complètement fou et vertigineux, plongeant de plus en plus profond dans un monde impalpable, qui se dérobe sans cesse, mais finit par devenir plus concret que la « vraie vie ». Mais au fond, y a-t-il une « vraie vie », finalement ? Le coup de génie du scénario est de perdre le spectateur, au point qu’on ne sait jamais vraiment quand a démarré le jeu et surtout s’il est achevé quand arrive le mot « FIN ». On suit donc Jennifer Jason-Leigh et Jude Law dans leur périple mental, où comme toujours chez Cronenberg, la chair se mêle aux machines, où la matière organique est en constante mutation. C’est probablement le film le plus rythmé de son auteur, le plus accessible aussi, malgré sa complexité thématique. Et il a extrêmement bien vieilli grâce à son aspect prémonitoire et à sa lucidité sur l’avenir de l’Humanité.

Le couple vedette, toujours en mouvement, excelle à se perdre dans ce tourbillon de violence, de sensations, endossant sans arrêt de nouvelles identités, modifiant leurs relations, etc. Autour d’eux, de bons seconds rôles comme Willem Dafoe en pompiste traître, Ian Holm en inventeur peu fiable ou Sarah Polley qui apparaît vers la fin.

« eXistenZ » est à voir absolument, en ne cherchant pas forcément la petite bête (même amphibie), mais en se laissant porter, gruger, malmener, en tombant dans tous les pièges tendus par l’auteur et en y prenant un plaisir fou. À noter le stupéfiant morceau de bravoure dans le restaurant chinois où Jude Law fabrique un pistolet à base d’ossements de créatures répugnantes encore couverts de viande gluante et en y encastrant son bridge en guise de munition : inoubliable !

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JUDE LAW ET WILLEM DAFOE