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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« L’ESPRIT DE CAÏN » (1992)

cain2« L’ESPRIT DE CAÏN » n’a jamais été considéré comme un grand Brian DePalma : trop bizarre, trop burlesque, trop « arty ». En 2012, un fan hollandais du film a effectué un re-montage, respectant à la lettre l’ordre du scénario original. Il vient de sortir en Blu-ray. C’est cette version – adoubée par DePalma – qui est chroniquée ici.

Dès le début, le film semble plus cohérent, plus « sérieux », moins bordélique que dans le souvenir qu’on en gardait. La musique de Pino Donaggio nous plonge dans l’ambiance de « PULSIONS », les clins d’œil à Hitchcock abondent (la voiture plongée dans un étang comme dans « PSYCHOSE ») et la virtuosité du réalisateur s’épanouit, comme dans ce magnifique plan-séquence au commissariat.

Tournant autour du thème des personnalités multiples, le film doit beaucoup à John Lithgow, généralement second rôle, ici propulsé tête (ou plutôt « têtes » !) d’affiche. En psy pusillanime, en tueur ricanant, en travestie cruelle ou en vieillard maléfique, il compose plusieurs personnages bien distincts et assez inquiétants, sans jamais se défaire d’un second degré déconcertant. Il a vraiment quelques moments grandioses de vraie dinguerie. Autour de lui, de bons comédiens comme Lolita Davidovich ou Gregg Henry et Frances Sternhagen donnent un poids de réalité à l’arrière-plan.

Grâce au travail effectué sur un montage original qui n’avait satisfait personne, « L’ESPRIT DE CAÏN » retrouve toute son intégrité et une nouvelle jeunesse, qui permettent de le redécouvrir d’un œil neuf et de le réévaluer à la hausse dans la filmographie de l’auteur. Sans doute pas tout à fait au niveau de ses « classiques » des années 70 et 80, mais bien au-dessus de sa réputation.

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JOHN LITHGOW, FRANCES STERNHAGEN ET LOLITA DAVIDOVICH

 

« LA DOLCE VITA » (1960)

dolce2« LA DOLCE VITA » (le titre français « LA DOUCEUR DE VIVRE » n’est pratiquement jamais utilisé) est une œuvre de transition dans la carrière de Federico Fellini, entre les films intimistes de ses débuts et son cinéma en roue-libre dont on devine ici les prémices.

Dans la Rome décadente des années 60, le film suit quelques jours de la vie de Marcello Mastroianni, écrivain raté et journaliste mondain balloté par les événements, qui se traîne de soirées lugubres en balades nocturnes et alcoolisées, jusqu’à l’hébétude. On ne se souvient généralement que de la première partie, celle où Anita Ekberg starlette américaine en goguette, se baigne dans la fontaine de Trévise. Mais ce n’est en fait qu’une petite parcelle de ce scénario bâti en longs tableaux de plus en plus mortifères et désespérants et qui forme une mosaïque de presque trois heures.

De rencontre en rencontre, on voit Marcello se déliter complètement, lâcher prise, pour devenir ce qu’il est fondamentalement : un bouffon pathétique, un pique-assiette sans talent, un de ces « fantômes » errants au petit matin dans les allées d’un château décati, ou sur une plage où s’échouent les monstres marins. Et sans doute les rêves et les illusions… Le dernier regard regard échangé entre un Marcello trop fardé, grotesque et une pure jeune fille au sourire d’ange, est d’une incroyable portée émotionnelle.

Très lent, « LA DOLCE VITA » n’est pas le film festif promis par le titre. C’est le portrait sans fard d’une société-spectacle en décrépitude, qui n’a aujourd’hui rien perdu de son acuité, bien au contraire. La BO de Nino Rota enrobe les images, créant une ambiance à la fois clownesque et triste. À l’image de son antihéros à la dérive. Autour d’un Mastroianni magistral de justesse et de sobriété, Yvonne Furneaux est excellente dans le rôle de sa fiancée névrosée, Annibale Ninchi superbe en père aussi pitoyable que son fils, Alain Cuny crée un personnage puissamment inquiétant sous ses airs d’homme du monde et bon père de famille. On reconnaît aussi Anouk Aimée, Magali Noël, l’ex-Tarzan Lex Barker en has-been U.S. venu s’abimer, comme tant d’autres, à Cinecitta.

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MARCELLO MASTROIANNI, ANITA EKBERG ET YVONNE FURNEAUX

Loin de se résumer à quelques clichés mythiques ancrés dans l’inconscient collectif (« Marcello ! Marcello ! »), « LA DOLCE VITA » est un instantané cruel d’une époque, qui laisse un arrière-goût un peu écœurant. À ne surtout pas voir un soir de cafard !

 

« LE CHARME DISCRET DE LA BOURGEOISIE » (1972)

charme2« LE CHARME DISCRET DE LA BOURGEOISIE » est un des derniers films de Luis Buñuel, produit en France et plongeant dès les premières minutes dans un univers finement décalé, jusque dans le jeu atone des comédiens parfaitement au diapason.

Pour résumer (mais est-ce possible ?) : deux couples bourgeois de province, un ambassadeur d’Amérique du Sud et une belle-sœur alcoolique passent tout le film à s’inviter à déjeuner ou à dîner les uns chez les autres et à chaque fois, un événement incongru vient gâcher leur repas : des manœuvres militaires, l’intrusion d’un évêque jardinier, des policiers venus les arrêter (il faut préciser qu’ils font un peu de trafic d’héroïne). Parfois cela dérape dans le surréalisme le plus complet, jusqu’à ce qu’on réalise que c’était un rêve. Les auteurs ont beau faire le coup plusieurs fois, on se fait berner systématiquement. Ce petit jeu est assez amusant, d’autant plus qu’on ne sait jamais qui sera le prochain à rêver ! Et puis de temps en temps, des seconds rôles racontent leur enfance, leurs cauchemars, sans que cela n’étonne personne.

Il faut s’abandonner à la narration dérivative et élégamment absurde pour apprécier ce film plaisant, pataugeant en pleine folie douce.

Le cast est vraiment délectable : Fernando Rey en diplomate cynique et charmeur, Delphine Seyrig complètement « perchée », Paul Frankeur ou Stéphane Audran qui semble évoluer dans une dimension parallèle, Claude Piéplu toujours savoureux en militaire. On aperçoit même Michel Piccoli vers la fin en ministre de l’Intérieur.

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FERNANDO REY, DELPHINE SEYRIG ET PAUL FRANKEUR

Pour goûter le film, il faut prendre le temps de s’acclimater, d’en accepter les règles, ce qui n’est finalement pas si ardu, puisqu’il est probable que tout ce qu’on vient de voir ne soit qu’un rêve. Ou pas…

 
 

« GOUPI MAINS ROUGES » (1943)

goupi« GOUPI MAINS ROUGES » est le second des quinze longs-métrages tournés par Jacques Becker, un des plus grands réalisateurs du cinéma français. C’est un film impossible à classifier, difficile à décrire, qui oscille entre plusieurs genres et tonalités.

Sous couvert de fable paysanne truculente, le film décrit un clan familial refermé sur lui-même, dans lequel débarque le fils du patriarche élevé à Paris. Cette arrivée va déclencher une série d’événements (la fausse mort du pépé centenaire, la vraie mort de la mère fouettarde, le vol d’un joli magot) et peu à peu la chronique drolatique à l’humour facétieux, se transforme en ‘whodunit’ où n’importe qui peut être coupable et où tout le monde soupçonne tout le monde.

Après une introduction aux relents fantastiques, qui s’avère rapidement être un « piège-à-cons » aussi bien pour le personnage du nouveau-venu (Georges Rollin) que pour le spectateur, « GOUPI MAINS ROUGES » se concentre sur l’enquête interne que mènent les Goupi pour démasquer l’assassin dans leurs propres rangs et surtout pour trouver le trésor caché depuis plusieurs générations à l’intérieur de la maison même et dont seul l’aïeul connaît l’emplacement. C’est enlevé, pittoresque, mais cela jette aussi une lumière inédite sur la vie et la mentalité paysannes de l’époque.

Au sein d’une distribution parfaite, on retiendra Fernand Ledoux, étonnamment charismatique dans le rôle-titre du plus intelligent des Goupi, Robert Le Vigan complètement déjanté (comme d’habitude) dans un numéro de cabotinage de haut-vol ou Line Noro (« PÉPÉ LE MOKO ») en femme à tout faire de la ferme.

Une œuvre très singulière, unique en son genre, qui a gardé l’essentiel de son originalité et de son suspense.

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FERNAND LEDOUX, LINE NORO ET ROBERT LE VIGAN

 

« JOY » (2015)

Trois ans après « HAPPINESS THERAPY », David O. Russell retrouve Jennifer Lawrence, Bradley Cooper et Robert De Niro pour « JOY », un film manifestement très personnel, basé sur des faits réels.joy

C’est une fable au ton décalé et doucement excentrique sur une petite fille dans les années 80, rêveuse et créative, qui en grandissant va être tirée vers le bas par une famille dysfonctionnelle, une belle brochette de « losers » jaloux et avaricieux, qui va transformer ses rêves en cauchemar. Que raconte « JOY » en fait ? Que le talent et l’ambition ne suffisent pas dans ce bas-monde ? Que pour réussir dans la vie, il faut aussi (surtout ?) acquérir des réflexes de « killer » ? Sans rien asséner, sans lourdeur, le film donne matière à réflexion, fonctionne sur la frustration de voir son attachante héroïne échouer sans arrêt, se fracasser systématiquement sur une réalité âpre et cruelle et sur l’indécrottable médiocrité de son entourage.

C’est globalement assez déprimant, même si Joy finit tout de même par comprendre la leçon. Mais le film est porté par la jolie prestation de Jennifer Lawrence, au jeu intériorisé et à fleur de peau. De Niro est formidable dans le rôle de son père, minable individu grenouilleur et pleutre. Autour d’eux : Isabella Rossellini, qu’on est tout surpris de retrouver largement sexagénaire, parfaite en riche veuve dépourvue de charité, Virginia Madsen tout aussi méconnaissable en mère asociale, passant ses journées devant un « soap » diffusé en boucle à la télé, Diane Ladd en grand-mère à la foi inébranlable et Bradley Cooper en producteur de télé-achat se prenant pour Darryl Zanuck.

« JOY » est une œuvre bizarre, quasiment impossible à placer dans une case, ce qui dans le cinéma U.S. actuel est plutôt une bonne chose. On peut mettre un certain temps à pénétrer cet univers particulier, mais le jeu en vaut la chandelle.

 

« THE STRANGERS » (2016)

Quand commence « THE STRANGERS », on se retrouve immédiatement en terrain familier : des meurtres bizarres dans une région rurale de Corée, on pense évidemment au remarquable « MEMORIES OF MURDER », d’autant que le héros-flic (Do-won Kwak) semble tout aussi incompétent et maladroit que ceux du film de 2003.strangers

Le signature de Hong-jin Na (« THE CHASER », « THE MURDERER ») est plutôt gage de solidité et d’originalité. Aussi est-ce en toute confiance qu’on pénètre dans cet univers dépaysant et volontiers déconcertant. Sur 156 copieuses minutes, le scénario développe une enquête policière d’abord sur un ton de semi-comédie, puis bifurque vers l’horreur avec des références à « L’EXORCISTE » avec le personnage du chaman ou aux films de zombies et pour finir s’achève – et c’est bien là le gros problème du film – dans la confusion la plus totale. En effet, la dernière demi-heure est quasiment incompréhensible et gâche considérablement la bonne impression laissée jusque-là par le film. Des personnages périphériques (le jeune prêtre) prennent subitement une énorme importance, les morts ressuscitent, le diable en personne fait son apparition, les petites filles deviennent des ‘mass murderers’… Et en guise de résolution, on n’a qu’un gros point d’interrogation à se mettre sous la dent. Bref, grosse déception et légère sensation d’avoir été pigeonné. Heureusement, la prestation habitée de Do-won Kwak, qui évolue du rôle de gros plouc trouillard et gaffeur à celui de héros de tragédie, maintient malgré tout l’intérêt autour de sa seule personne.

À prendre et à laisser donc dans « THE STRANGERS », œuvre élaborée et pleine de choses intéressantes, mais qui perd délibérément son public en route pour céder à un hermétisme des plus irritants. Dommage, vraiment…

 

« LA NUIT DES FORAINS » (1953)

forains« LA NUIT DES FORAINS » est un des films les plus universellement connus d’Ingmar Bergman. C’est une fable tonitruante et pourtant d’une noirceur sans pareille, sur un petit cirque itinérant au bord de la faillite.

Dans ce microcosme pouilleux, pathétique, Bergman démontre simplement comment le spectacle s’inspire de la vie et vice-versa. Il brouille les cartes jusqu’à cette représentation où la vie DEVIENT le spectacle et où il faut donner son sang – littéralement – pour gagner sa misérable pitance.

Le film évoque parfois l’univers d’un Fellini nordique et il faut avoir un bon moral pour le supporter, car il traîne dans son sillage des tonnes de cafard. Sous le maquillage des clowns on ne voit que des visages vieillis, grimaçants de désespoir. À l’image du vieil ours rendu fou par la captivité qu’on aperçoit dans quelques plans poignants, le directeur du cirque Åke Grönberg passe tout le film à courir, à ramper, à supplier pour échapper à cette existence de misère. Mais à la fin, parvenu au bout de lui-même, il reprendra la route, parce qu’il ne connaît que cette vie-là. Un personnage magnifique, grandiose dans ses pitoyables excès. Face à lui, Harriet Andersson joue sa petite amie écuyère opportuniste mais pas très futée. Anders Ek est inoubliable en clown tourmenté, particulièrement dans le flash-back ouvrant le film. Et on reconnaît le fidèle Gunnar Björnstrand dans un petit rôle de directeur de théâtre plein de morgue.

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ANDERS EK, AKE GRÖNBERG ET HARRIET ANDERSSON

La photo est co-signée par Sven Nykvist, dont c’est la première collaboration avec Bergman. On sent sa griffe dans ces plans larges où des silhouettes à contrejour cheminent au loin, se découpant sur le ciel.

« LA NUIT DES FORAINS » est un hommage aux saltimbanques, à leur « grandeur et décadence », un film âpre et sans pathos, qui laisse un arrière-goût amer, d’une infinie tristesse.