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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES » (1977)

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CHARLES DENNER

Charles Denner fut un des comédiens les plus singuliers du cinéma français, une personnalité à part au style de jeu excessif et spontané n’appartenant qu’à lui. Il sut inspirer Lelouch, Chabrol, Gavras et aussi François Truffaut qui lui offre le rôle de sa vie avec « L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES ».AIMAIT3

Sous forme de chronique narrée en voix « off », le film raconte la vie d’un quidam obsédé par la gent féminine. Toutes les femmes quelles qu’elles soient. C’est une sorte de ‘serial lover’ que la composition de Denner rend presque inquiétant. Intense, fiévreux, monomaniaque, il suit à la manière d’un tueur en série, des inconnues dans la rue, les séduit et ne cherche que rarement à les revoir. Il n’a pourtant rien d’un Don Juan, ne serait-ce que physiquement avec son allure d’épervier famélique, mais il accumule les conquêtes de façon compulsive. Avec ce portrait en forme de mosaïque, Truffaut parle manifestement des choses qui le fascinent : les femmes donc, mais aussi les livres puisque Denner finit par écrire sa biographie qui paraîtra sous le titre… du film. Une jolie mise en abyme, portée par un dialogue spirituel et élégant et même un certain humour sous-jacent. On peut – comme c’est parfois le cas – être irrité par la manière de jouer de certains acteurs, typique des films du réalisateur. Mais aux côtés d’un Denner vraiment extraordinaire et imprévisible, on remarque Nelly Borgeaud époustouflante en « foldingue » dangereuse, Geneviève Fontanel en femme mûre n’aimant que les hommes jeunes et Leslie Caron magnifique dans une unique séquence révélatrice.

« L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES » est, avec « LES 400 COUPS » et « LA NUIT AMÉRICAINE » un des films de Truffaut que peuvent aimer ceux qui n’apprécient généralement pas ses œuvres.

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LESLIE CARON, CHARLES DENNER ET NELLY BORGEAUD

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« BRIMSTONE » (2016)

La réussite de « BRIMSTONE » est tellement éclatante, qu’on serait tenté de parler d’un vrai retour du western. Mais ce serait erroné : en toute honnêteté, cette production hollandaise écrite et réalisée par Martin Koolhoven a beau se dérouler au Far-West, elle n’a pas grand-chose à voir avec les univers rêvés par John Ford ou même Sergio Leone. L’ambiance serait plutôt proche du sordide réaliste de la série « DEADWOOD ».BRIMSTONE

Tout accroche dans « BRIMSTONE », tout fonctionne, même les paris les plus osés, comme bâtir le scénario en chapitres et les monter dans le désordre. Le destin de Dakota Fanning, sage-femme muette traquée par un homme d’Église inquiétant, est une pure tragédie, d’une extraordinaire noirceur, d’une brutalité sans nom. Le film jongle avec des images choquantes de mutilations, d’inceste et de suicides. Ici, quand on menace quelqu’un de le « pendre avec ses tripes », ce ne sont pas des mots en l’air ! L’Ouest décrit ici est froid, désertique, peuplé de fanatiques religieux, de brutes avinées, de pervers. La femme y est traitée en bête de somme, l’une d’elles étant même muselée comme un chien. C’est une vision saisissante d’un monde qu’on croyait connaître par cœur, qu’il soit enjolivé par les amateurs de légendes américains ou détourné par les Italiens.

Sur 2 heures 30, « BRIMSTONE » immerge complètement dans cette histoire atroce, sans répit, qui évoque parfois « LA NUIT DU CHASSEUR » de Charles Laughton (on remarque même quelques clins d’œil directs). D’ailleurs, Guy Pearce en « révérend » maudit, hypocrite et implacable n’est pas sans évoquer un mélange de Michum dans ce classique et de… Terminator. Dakota Fanning trouve enfin le premier bon rôle de sa carrière d’adulte, Carice Van Houten joue une femme soumise et humiliée et Kit Harington (le ‘Jon Snow’ de « GAME OF THRONES ») apparaît en ange salvateur qui, dans cet univers si sombre, ne pourra sauver personne.

Une seconde vision confirmera (ou pas) que « BRIMSTONE » est une œuvre hors du commun. La première approche est en tout cas terrassante et laisse dans un état second. Avec en prime, un ultime plan d’une fabuleuse ambiguïté.

 

« LA SÉDUCTION » (1973)

SEDUZIONEConnu pour ses polars milanais d’influence melvillienne, Fernando Di Leo signe avec « LA SÉDUCTION » un film à cent lieux de ses préoccupations habituelles : un mélodrame érotique directement inspiré par « LOLITA » et se déroulant – sans qu’on sache très bien pourquoi, d’ailleurs – en Sicile.

Maurice Ronet, peu convaincant Sicilien, rentre au pays à la mort de son père. Il retrouve Lisa Gastoni, veuve depuis peu, son amour de jeunesse. Mais celle-ci a une fille de quinze ans sexuellement TRÈS précoce, qui va littéralement « allumer » le pauvre Ronet et mettre le feu aux poudres.

Le scénario se déroule lentement, insistant sur un érotisme assez pesant, des plans-séquences censés montrer la montée irrépressible du désir chez les protagonistes. On s’ennuie gentiment, il faut bien l’avouer, mais le film n’est pas désagréable, d’autant plus qu’on attend toujours plus ou moins consciemment qu’il arrive quelque chose de grave, qui ne survient finalement que dans les ultimes secondes. Mais c’est un plaisir de retrouver Ronet dans un rôle de séducteur hésitant et indolent, aussi veule qu’il est sympathique. Face à lui, la très sensuelle et mûrissante Gastoni n’hésite pas à en faire des tonnes dans le tourment extériorisé et l’ado Jenny Tamburini joue un avatar un peu godiche mais affriolante de l’héroïne de Nabokov. On peut se montrer plus réticent envers le versant « comique » du film, représenté par l’irritant Pino Caruso, en espèce de faux playboy mythomane, qui prend énormément de place pour pas grand-chose.

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MAURICE RONET, JENNY TAMBURI ET LISA GASTONI

Film peu connu, « LA SÉDUCTION » mérite d’être vu pour son ambiance ensoleillée, pour la beauté des femmes italiennes et pour la classe naturelle de Ronet, qui parvient, avec cette distance ironique et crispée, à se sortir d’à peu près toutes les situations.

 

« DEMOLITION » (2015)

« DEMOLITION » est un film singulier sur le deuil, l’engourdissement des sens et des sentiments, le lent retour à la vie. Jake Gyllenhaal incarne un business man insensible, obsédé par son travail, apparemment incapable d’aimer qui, après avoir perdu sa femme dans un accident, va devoir s’arracher à sa torpeur d’une curieuse façon : en démolissant des objets, des machines, des maisons… Un peu tout ce qui le définissait lui-même, en somme.DEMOLITION

Sobrement réalisé par le canadien Jean-Marc Vallée, le film doit beaucoup à un superbe montage ultra-rapide et elliptique, qui ne s’appesantit jamais, tout en laissant l’espace aux personnages de se développer dans toute leur complexité. On s’attache immédiatement au protagoniste, campé avec une sorte d’humour désespéré par un Gyllenhaal en pleine forme. L’acteur est bien entouré par Naomi Watts en paumée empathique, Chris Cooper excellent en beau-père très patient et le jeune Judah Lewis en ado à problèmes.

« DEMOLITION » est constamment surprenant, incongru (l’intrusion de « La Bohème » d’Aznavour !), iconoclaste, et l’émotion jaillit parfois quand on ne l’attend pas. Ce sont d’ailleurs les idées les plus simples qui atteignent le plus sûrement le but : comme ces apparitions furtives de l’épouse défunte dans des miroirs de la maison ou pendant de brefs flash-backs. C’est le genre de film d’auteur fragile et délicat, pas fait pour tous les goûts, mais qui touche au cœur, pour peu qu’on soit réceptif à sa petite musique. À ranger dans la même catégorie que « IN THE AIR », sans que les sujets n’aient rien de commun. Des œuvres impressionnistes, aériennes. Un seul reproche ? La « happy end » au manège qui conclue le film avec un sentimentalisme dégoulinant qui n’a rien à voir avec tout ce qui a précédé. On frôle la trahison !

 

« MANCHESTER BY THE SEA » (2016)

Situé dans le Machassusetts et non pas en Angleterre comme le laisserait supposer le titre, « MANCHESTER BY THE SEA » est un drame humain réaliste et dépourvu de ficelles mélodramatiques, centré sur la prestation de Casey Affleck, acteur effacé pratiquant volontiers « l’underplay » cher à l’Actors Studio, et qui n’a jamais été aussi bien employé.MANCHESTER

Dans ce rôle d’homme détruit (« Il n’y a plus rien à l’intérieur », dit-il à son ex-femme dans la scène la plus poignante du film), taiseux, abrupt et à peine attachant, il fait passer une infinité de nuances avec une économie de moyens assez bluffante. La différence entre sa personnalité « présente » et celle des flash-backs est très finement interprétée.

Auteur et réalisateur, Kenneth Lonergan prend son temps pour installer ce récit mortifère, évoluant sur deux époques. On a l’impression d’une écriture plus littéraire que scénaristique, ce qui n’est pas désagréable, car cela évite les clichés hollywoodiens habituels. On suit donc pas à pas ce pauvre type ployant sous le poids d’une culpabilité insupportable (il faut dire, sans rien dévoiler, que son « péché » est vraiment terrible) et retrouvant tout doucement goût à la vie en « héritant » d’un neveu adolescent dont il va devoir s’occuper, alors qu’il peine à assurer sa propre survie au quotidien. Les relations entre eux sont formidablement observées, non dénuées d’un certain humour, ce qui allège un peu l’ambiance déprimante et le jeune Lucas Hedges est absolument parfait. Les deux rôles féminins sont également à la hauteur : Michelle Williams, touchante et friable en « ex » qui a refait sa vie, et Gretchen Mol très bien en mère indigne et odieuse. Le spectateur des années 90 aura peut-être un peu de mal à reconnaître Matthew Broderick dans le rôle de son mari. Avec le temps, va…

Un beau film donc, que « MANCHESTER BY THE SEA » qui nécessite un bon moral pour ne pas en ressortir complètement essoré. Mais le voyage en vaut la peine.

 

« SPLIT » (2017)

« SPLIT » est le premier film digne d’intérêt de M. Night Shyamalan depuis « LE VILLAGE » (2004). Le sujet, celui des personnalités multiples, n’a rien d’original et il renvoie à « L’ESPRIT DE CAÏN » de DePalma. Mais l’auteur du « SIXIÈME SENS » a opté pour une approche intimiste et confinée dans un minimum de décors.SPLIT

Le cinéma de Shyamalan semble systématiquement tourner en circuit fermé, se nourrissant de son propre cahier des charges. Une fois qu’on a assimilé les limites de l’exercice (ce qui n’est généralement pas trop compliqué), on peut trouver cela laborieux, un brin infantile et répétitif. C’est le cas avec « SPLIT », qui tente de fasciner à travers le personnage de James McAvoy, un malade mental éclaté en 23 personnalités distinctes, qui kidnappe trois jeunes filles pour les livrer en pâture à « la bête ». Qu’est-ce que « la bête » ? C’est là-dessus qu’est bâti pratiquement tout le suspense du film.

Le problème, c’est qu’on ne verra qu’une demi-douzaine à peine des avatars de McAvoy sur la vingtaine annoncée. Petite paresse ? L’acteur paraît s’éclater dans ce rôle à transformation, mais force est de reconnaître qu’il n’a rien de très effrayant et qu’il ne parvient pas à créer réellement un malaise à l’écran. Les regards sont plutôt attirés par la jeune Anya Taylor-Joy (récemment découverte dans « WITCH »), qui fait preuve d’une présence étonnante et d’une intensité de chaque instant. Les flash-backs sur son enfance, pour une fois nécessaires, nourrissent bien son personnage. On reconnaît dans le casting l’excellente Betty Buckley en psy débordée et – bien sûr – l’apparition du réalisateur dans un petit rôle bien inutile.

« SPLIT » se laisse regarder, malgré de longs tunnels de dialogue redondant, mais on sent à mi-chemin qu’il ne mènera nulle part et l’ennui finit par s’installer insidieusement. Le thème de l’enfance abusée, pourtant primordial dans le scénario, est à peine développé. C’est un cinéma chichiteux et narcissique, à l’image du gros clin d’œil final que fait Shyamalan à son propre « INCASSABLE », agrémenté d’un caméo de Bruce Willis, plus distractif qu’autre chose. Ce n’est jamais bon signe quand un auteur rend hommage à son propre travail, même si c’est pour annoncer son prochain opus où se retrouveraient les protagonistes de « SPLIT » et « INCASSABLE ».

 

« THE WITCH » (2015)

Premier long-métrage de Robert Eggers, « THE WITCH », basé sur des légendes et superstitions de la Nouvelle Angleterre du 17ème siècle, se passe entièrement dans une ferme perdue non loin d’une forêt.WITCH

Ce que raconte en filigrane ce film étrange, statique, austère et presque rébarbatif, c’est la lente désagrégation d’une famille puritaine, confrontée au péché en la personne de la fille aînée (Anya Taylor-Joy) en train de devenir une séduisante adolescente. Eggers montre peu et laisse beaucoup à deviner. Quand un évènement atroce se passe – comme l’assassinat d’un bébé par exemple – c’est hors du champ de la caméra. Mais on en a vu suffisamment pour que l’imagination fasse le reste. C’est assez virtuose, très maîtrisé, mais il faut s’accrocher un peu, tant l’ambiance est plombée de A jusqu’à Z, sans la moindre respiration ou instant de répit. Les cadrages rigoureux, la photo monochrome et la BO très angoissante participent de cette immersion qui anesthésie le sens critique.

« THE WITCH » flirte avec le fantastique, le film d’horreur, sans en respecter les codes. La peur naît de l’inconnu, de la mince frontière séparant le réel du cauchemar et surtout de la folie des hommes obnubilés par la religion et la peur de l’enfer. Dominée par la remarquable Taylor-Joy, la distribution est parfaitement homogène : Ralph Ineson plus vrai que nature dans un rôle ambigu de pater familias hypocrite, Kate Dickie (« GAME OF THRONES ») est superbe en mère fanatique et instable.

Une œuvre personnelle, incontestablement intéressante, mais peut-être pas tout à fait à la hauteur de son exceptionnelle réputation. À tenter, de toute façon, pour son originalité foncière et quelques moments authentiquement stressants. Le bouc noir incarnant le diable est une belle trouvaille…