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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« O’BROTHER » (2000)

BROTHERSitué en plein dans la Grande Dépression, dans l’État du Mississippi, « O’BROTHER » est une des grandes réussites de Joel & Ethan Coen, qui adaptent très librement « L’odyssée » d’Homère dans un univers de ploucs analphabètes, de politicards véreux et de racisme décomplexé.

Le scénario suit la cavale de trois forçats évadés (George Clooney, John Turturro et Tim Blake Nelson) traqués par la police et à la recherche d’un trésor enfoui dont on finit par douter de l’existence. Imbéciles sympathiques et enthousiastes, les trois lascars croisent des équivalents sudistes des sirènes, du cyclope, ils assistent à un meeting musical (sic !) du KKK, font un tabac avec une chanson enregistrée à la sauvette et se font finalement récupérer par un sénateur (Charles Durning génial) opportuniste. Tout ça pour que « Ulysse » puisse retrouver sa Pénélope acariâtre (Holly Hunter) et leurs sept filles. Que dire ? C’est délectable du début à la fin, la bande-son composée de country, de bluegrass, de folk, de blues, est un véritable ravissement, le sommet étant atteint avec « I’m a man of constant sorrow », chantée par le trio avec une verve indescriptible. La photo monochrome de Roger Deakins immerge littéralement dans l’époque, le dialogue fleuri et abondant est magnifiquement écrit. Bref ! C’est un vrai accomplissement pour les Coen, pour qui « O’BROTHER » constitue une sorte de synthèse de leur style et de leurs obsessions. Clooney est irrésistible en bellâtre intellectuellement limité, obsédé par sa pommade à cheveux, Turturro extraordinaire en plouc paranoïaque et Nelson formidable en simplet trop crédule. Tous les seconds rôles sont mémorables, spécialement Michael Badalucco en ‘Baby Face Nelson’ bipolaire.

« O’BROTHER » est une fable roborative à l’ironie féroce, qui respire la joie de vivre et l’amour de la musique. Vraiment un des sommets de l’œuvre des frères Coen, qui n’en manque par ailleurs pas.

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TIM BLAKE NELSON, GEORGE CLOONEY ET JOHN TURTURRO

 

« LA FILLE AUX YEUX D’OR » (1961)

YEUX.jpgInspiré d’une nouvelle de Balzac (lointainement, on l’espère !), « LA FILLE AUX YEUX D’OR » premier des six longs-métrages de Jean-Gabriel Albicocco est un film « d’auteur » qu’on est tenté de voir pour la présence de Marie Laforêt, récemment disparue, et à peine sortie de « PLEIN SOLEIL ». Et aussi éventuellement pour respirer l’atmosphère du Paris des années 60.

Autant le dire tout de suite, ce film est ahurissant. Sorte de mélange informe de Roger Vadim et Marguerite Duras, il aligne les séquences pseudo-érotiques au dialogue incompréhensible et n’offre un semblant de scénario que dans le dernier quart d’heure. Pour le reste, c’est une sorte d’expo photos noir & blanc visuellement somptueuse (clairs obscurs splendides de Quinto Albicocco, père du réalisateur) sur une musique totalement incongrue de Narciso Yepes. L’histoire ? Les aventures amoureuses d’un photographe de mode narcissique, tombant amoureux de la maîtresse de sa meilleure amie lesbienne. Paul Guers – quasi-sosie de Jacques Chirac – est pénible, théâtral, dans un rôle qui semblait écrit pour Maurice Ronet. Il déclame, prend des poses, fait le paon, au milieu de très belles femmes en pâmoison : Marie Laforêt donc, dans un non-rôle d’étudiante énamourée et passive, Françoise Prévost excellente en maîtresse-femme ambiguë et même une toute jeune Françoise Dorléac en top-model hystérique.

Pas grand-chose de positif à dire sur « LA FILLE AUX YEUX D’OR » donc, hormis qu’il a un joli titre, que la teinte dorée de yeux de l’actrice principale serait peut-être mieux ressortie en couleurs, et que c’est une parfaite bande-démo pour le talent indéniable du chef-opérateur qui, même s’il abuse des filtres, se montre parfois digne d’un Stanley Cortez. À part cela, RAS.

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PAUL GUERS, MARIE LAFORÊT, FRANÇOISE PRÉVOST ET FRANÇOISE DORLÉAC

 

« LE CROCODILE DE LA MORT » (1976)

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NEVILLE BRAND

Après le succès de « MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE », Tobe Hooper tourna « LE CROCODILE DE LA MORT » et d’ailleurs le personnage de ‘Judd’, gérant d’un hôtel vétuste en plein bayou, semble bien être un cousin de la famille dégénérée du film précédent.EATEN.jpg

Intégralement tourné en studio – y compris les extérieurs – et interprété par des has-beens fatigués, plus quelques jolies filles dénudées en bonus, le film est une espèce de cauchemar éveillé, sans réelle progression dramatique. Les gens débarquent à l’hôtel, se font massacrer à la faux par ce vieux fou furieux de Judd et/ou dévorer par son crocodile africain (en carton-pâte) qu’il garde dans un enclos. Tout se passe la nuit, la bande-son est saturée de sons bizarroïdes, de cris d’animaux, de musique country et d’un concert de hurlements stridents. Dire que c’est agréable serait peut-être un brin exagéré, mais c’est indéniablement fascinant à sa manière. Du pur Grand Guignol complètement déjanté, gore et sans garde-fou, comme une sorte de remake sous acide de « PSYCHOSE ».

Si le film vaut le coup d’œil, ce sera essentiellement pour le numéro halluciné (et hallucinant) de Neville Brand, qui ressemble physiquement à Klaus Kinski en encore plus ravagé, et surjoue à un tel point, qu’il atteint les limites humainement concevables du cabotinage. Marmonnant, radotant, hurlant de joie en tuant un à un ses clients, Brand a dû aller fouiller dans des zones bien enfouies de son subconscient pour étaler une telle démence. Parce que le plus incroyable, c’est qu’il est parfaitement crédible ! Autour de lui des visages connus : Stuart Whitman en shérif poussif, Mel Ferrer en père inquiet, Robert Englund en chaud-lapin odieux (sa première réplique a été reprise telle quelle dans « KILL BILL ») ou Carolyn Jones méconnaissable en maquerelle au maquillage plâtreux.

« LE CROCODILE DE LA MORT » n’est pas un film facile à aimer et encore moins à défendre. C’est à la limite de l’expérimental, du n’importe quoi le plus total, mais… il faut tout de même le voir pour le croire.

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ROBERT ENGLUND ET STUART WHITMAN

 

« HIGHLANDER » (1986)

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CHRISTOPHE LAMBERT ET CLANCY BROWN

À sa sortie, « HIGHLANDER » avait fait sensation, au point de générer plusieurs sequels et même une série TV. À le revoir aujourd’hui, on peut légitimement se demander pourquoi toute cette agitation.HIGHLANDER

Réalisé par le clipeur australien Russell Mulcahy, c’est un récit fantastique bâti sur un postulat capillotracté : une race d’immortels vivant incognito sur terre, s’entretue depuis des siècles (oui, ils sont un chouïa mortels quand même), jusqu’à ce qu’il n’en « reste plus qu’un ». L’écossais du 18ème siècle Christophe Lambert (sic) arrive donc à New York où il doit affronter l’affreux Clancy Brown pour le prix suprême. Ce n’est pas tant l’absurdité du scénario qui étonne, 35 ans après, que la direction d’acteurs catastrophique (même les figurants sont nuls), les prouesses visuelles sans aucune raison d’être et les partis-pris de réalisation totalement gratuits. Avec son accent improbable, ses ricanements haut-perchés et son « regard-qui-tue » involontairement drôle, Lambert peine à convaincre. Un jeune Liam Neeson aurait certainement été autrement plus crédible. Brown en fait des mégatonnes jusqu’à l’overdose, en espèce de monstre de Frankenstein punkoïde et – curieusement – les comédiennes ne sont vraiment pas des prix de beauté. Reste l’apparition-éclair de Sean Connery dans un rôle de mentor vêtu comme un clown, un bretteur égyptien (sic !) au chapeau emplumé qui traverse ce fatras avec un panache dérisoire et s’en va rapidement, après un duel qu’on dirait sorti d’un spectacle de Johnny Hallyday. Parmi les seconds rôles, on reconnaît un jeune Jon Polito en flic morfal.

« HIGHLANDER » a ses fans, il a laissé de bons souvenirs à une certaine génération. Mais hormis les chansons de Queen et la photo très eighties de Gerry Fisher, on voit mal ce qu’on pourrait recommander là-dedans aujourd’hui. À éviter soigneusement donc, si on ne désire pas gâcher de lointaines sensations cinéphiliques.

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SEAN CONNERY ET CHRISTOPHE LAMBERT

 

« GLORIA BELL » (2018)

« GLORIA BELL » est le remake de « GLORIA » un film réalisé en 2013 par le chilien Sebastián Lelio qui reprend la caméra pour une adaptation U.S. produite par Julianne Moore qui tient également le rôle-titre.GLORIA.jpg

À 58 ans, l’actrice trouve une des plus belles occasions de sortir de sa routine de femme névrosée et/ou hystérique ou condamnée par la maladie, pour incarner Gloria, une divorcée à la dérive, dont les enfants adultes s’éloignent d’elle, qui se perd dans les clubs pour célibataires où elle danse à s’en étourdir. Le film est d’un grand réalisme pour ce qui est des relations hommes-femmes. Le prince charmant n’existe pas, et quand Gloria rencontre John Turturro et que l’espoir renaît, c’est pour se rendre compte qu’il n’est qu’un pauvre type faible et indécis, tellement englué dans son passé familial, qu’il ne cesse de se défiler lamentablement. Un constat pas bien joyeux, mais qui ancre le film dans une réalité concrète. On est heureux de retrouver Julianne Moore dans un personnage fouillé et subtil où elle ne cède jamais au « grand numéro ». On est surpris de la retrouver aussi impliquée, admiratif de la voir assumer tout naturellement les scènes de nudité, et de renouer enfin avec l’actrice de « VANYA, 42ème  RUE », « MAGNOLIA » ou « LOIN DU PARADIS », qui s’était un peu diluée ces dernières années. Elle porte « GLORIA BELL » sur les épaules avec une énergie vitale impressionnante, épaulée par un Turturro magistral, et des apparitions de visages connus comme Holland Taylor parfaite dans le rôle de sa mère, Jeanne Tripplehorn et Barbara Sukowa ou encore Sean Astin.

« GLORIA BELL » est un beau portrait de femme d’aujourd’hui, une œuvre un peu déprimante et ne laissant aucune place au rêve. Il décrit le monde tel qu’il est, les rapports humains pour ce qu’ils sont et s’achève sur Gloria qui danse et danse encore, malgré tout.

 

« MADO » (1976)

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MICHEL PICCOLI ET OTTAVIA PICCOLO

Situé dans l’œuvre de Claude Sautet entre deux de ses meilleurs films : « VINCENT, FRANÇOIS, PAUL… ET LES AUTRES » et « UNE HISTOIRE SIMPLE », « MADO » n’est pas un film aussi facile à aimer. Il n’a rien d’un ratage, mais sa vision du monde, des relations humaines et de l’avenir est sombre, âpre et sans espoir et le dialogue ne possède pas la grâce de ceux signés Dabadie.MADO.jpg

Le scénario suit quelques jours de la vie de Michel Piccoli, business man qui s’est enrichi dans l’immobilier et qui, à cause d’un associé, voit se profiler la ruine. Il va devoir employer les méthodes de ceux qu’il méprise le plus pour s’en sortir, y laissant quelques-unes de ses dernières illusions en route. Dès le début, il est clair que les magouilles, les trafics, les explications concernant les montages financiers frauduleux prennent infiniment trop de place au détriment de celle qui donne son titre au film, à savoir Ottavia Piccolo. Jouant une jeune chômeuse obligée de se prostituer pour survivre, elle incarne une jeunesse à la dérive, qui n’a que faire de la morale et qui n’a pour exemple que des quinquagénaires corrompus, obsédés par l’argent. Mais Sautet ne fait que survoler la relation de ses deux protagonistes et développe des seconds rôles caricaturaux comme Julien Guiomar, sorte de gangster de série B à peine crédible ou le vieux papa de Piccoli (Jean-Paul Moulinot) personnage périphérique un peu trop envahissant. Mais l’auteur a du talent à revendre et plusieurs séquences sont magnifiques, dignes de ses plus belles heures. Et il a réuni un casting éblouissant, allant de Jacques Dutronc à Claude Dauphin, en passant par Nathalie Baye, Bernard Fresson (l’espace de quelques secondes), Michel Aumont, le toujours génial Charles Denner en escroc sympathique, Jean Bouise dans un rôle à peine esquissé. Sans oublier Romy Schneider qui apparaît dans trois petites scènes en ex de Piccoli ravagée par l’alcool. Et qui s’appelle « Hélène » comme dans « LES CHOSES DE LA VIE » !

Les bistrots, les gueulantes de Piccoli, les gitanes sans filtres, les compromis de l’âge mûr, la BO de Philippe Sarde, aucun doute on est bien dans un Sautet. Peut-être pas le plus abouti, mais à voir absolument.

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OTTAVIA PICCOLO, ROMY SCHNEIDER, MICHEL PICCOLI ET CHARLES DENNER

 

« LA PROIE NUE » (1965)

PREY.jpg« LA PROIE NUE » de Cornel Wilde, commence lors d’un safari au Bostwana, au 19ème  siècle. Et par le massacre gratuit d’un troupeau d’éléphants par le guide (Wilde) et ses odieux clients. Inutile de dire que lorsqu’ils sont capturés par une tribu cannibale, on est plutôt content de les voir payer pour ce carnage !

Passé cette introduction brutale, on suit la longue traque de Wilde, unique rescapé, poursuivi dans la brousse par plusieurs guerriers. Nu, sans eau ni nourriture, l’homme blanc va fuir, se rebiffer, tuer ses poursuivants sans pitié et régresser quasiment au stade animal. « LA PROIE NUE », c’est le « survival » ultime, un film pratiquement dépourvu de dialogue, à la bande-son composée de tam-tams africains qui finissent par avoir un effet hypnotisant. Tuer ou être tué, sans échappatoire, sans digression. Le film, c’est cela et rien d’autre. La mise-en-scène de Wilde est délibérément « primitive », comme captée sur le vif, impression renforcée par l’insertion ininterrompue de plans d’insert : des animaux sauvages s’entredévorant, des paysages désertiques. Bien sûr, certains aspects ont beaucoup vieilli, comme le traitement de la violence : tous les coups sont portés hors-champ et le sang se résume à des éclaboussures de peinture rouge-vif bien peu réalistes. Mais on passe sur ces détails mineurs, pour reconnaître que le film a gardé l’essentiel de sa puissance et que le dernier regard entre le chasseur (Ken Gampu) et sa proie dissipe tout soupçon de racisme ou d’esprit colonialiste. L’homme blanc, tout intégré qu’il pensait être, sera finalement éjecté de la jungle par ses « anticorps » et rejoindra les siens. Un film très étrange, parfois dérangeant, tournant le dos à toute narration traditionnelle. Avec son corps noueux, sa peau cuivrée par les coups de soleil et son regard traqué, Cornel Wilde trouve son meilleur rôle, en tout cas le plus iconique.

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CORNEL WILDE, KEN GAMPU ET GERT VAN DER BERG