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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« LA PROIE NUE » (1965)

PREY.jpg« LA PROIE NUE » de Cornel Wilde, commence lors d’un safari au Bostwana, au 19ème  siècle. Et par le massacre gratuit d’un troupeau d’éléphants par le guide (Wilde) et ses odieux clients. Inutile de dire que lorsqu’ils sont capturés par une tribu cannibale, on est plutôt content de les voir payer pour ce carnage !

Passé cette introduction brutale, on suit la longue traque de Wilde, unique rescapé, poursuivi dans la brousse par plusieurs guerriers. Nu, sans eau ni nourriture, l’homme blanc va fuir, se rebiffer, tuer ses poursuivants sans pitié et régresser quasiment au stade animal. « LA PROIE NUE », c’est le « survival » ultime, un film pratiquement dépourvu de dialogue, à la bande-son composée de tam-tams africains qui finissent par avoir un effet hypnotisant. Tuer ou être tué, sans échappatoire, sans digression. Le film, c’est cela et rien d’autre. La mise-en-scène de Wilde est délibérément « primitive », comme captée sur le vif, impression renforcée par l’insertion ininterrompue de plans d’insert : des animaux sauvages s’entredévorant, des paysages désertiques. Bien sûr, certains aspects ont beaucoup vieilli, comme le traitement de la violence : tous les coups sont portés hors-champ et le sang se résume à des éclaboussures de peinture rouge-vif bien peu réalistes. Mais on passe sur ces détails mineurs, pour reconnaître que le film a gardé l’essentiel de sa puissance et que le dernier regard entre le chasseur (Ken Gampu) et sa proie dissipe tout soupçon de racisme ou d’esprit colonialiste. L’homme blanc, tout intégré qu’il pensait être, sera finalement éjecté de la jungle par ses « anticorps » et rejoindra les siens. Un film très étrange, parfois dérangeant, tournant le dos à toute narration traditionnelle. Avec son corps noueux, sa peau cuivrée par les coups de soleil et son regard traqué, Cornel Wilde trouve son meilleur rôle, en tout cas le plus iconique.

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CORNEL WILDE, KEN GAMPU ET GERT VAN DER BERG

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« OUTSIDE IN » (2017)

« OUTSIDE IN » de Lynn Shelton est un de ces petits films indépendants découverts dans les festivals et à la modeste diffusion. Un drame intimiste, ancré dans un réel pas toujours très joyeux, mais une écriture adulte, des personnages débordants d’humanité, qu’on est surpris aujourd’hui de voir dans un film U.S.OUTSIDE.jpg

Jay Duplass sort de prison après 20 ans, pour un crime qu’il n’avait pas commis. Il retrouve sa petite ville où rien n’a changé et son ancienne prof (Edie Falco) qui s’est battue pendant des années pour l’aider à obtenir sa conditionnelle et dont il est fou amoureux. Le scénario tient en ces quelques lignes, mais l’essentiel est dans la relation entre les protagonistes, des êtres sensibles, malmenés par la vie, englués dans la médiocrité et les non-dits. Edie Falco, sans aucun maquillage ou artifice, est très émouvante en mère de famille déçue, mais qui n’a pas renoncé à la vie. La jeune Kaitlyn Dever (« JUSTIFIED ») est remarquable dans le rôle de son ado de fille introvertie et artiste dans l’âme : une future grande à n’en pas douter une seconde ! Et Duplass, formidable d’émotion à fleur de peau, qui fait parfois penser à un Robin Williams plus sobre, celui de « L’ÉVEIL », par exemple. Un très beau trio d’acteurs, trop brièvement complété par une revenante : l’excellente Pamela Reed qui apparaît au début, en tante émotive.

La province sinistre et pluvieuse, l’intolérance et l’ingratitude, la difficulté à exprimer ses sentiments… « OUTSIDE IN » n’est fait que de ces petites choses du quotidien, pas très gaies, mais qui parviennent à générer un semblant d’espoir, la possibilité de lendemains meilleurs. Un très joli film fragile donc, à savourer, surtout pour le bonheur de voir de très bons comédiens aux prises avec de vrais rôles.

 
 

« INSOMNIES » (2000)

SLEEP copie.jpg« INSOMNIES » de Michael Walker est une petite production canadienne tournée à huis clos, qui accroche immédiatement l’intérêt par son parti-pris radical de ne jamais lâcher son protagoniste d’une semelle et de voir le monde à travers ses yeux. On pense à « RÉPULSION » à « BARTON FINK », un peu à David Lynch, et on s’enfonce peu à peu dans ce cauchemar claustrophobique.

Prof de fac insomniaque, Jeff Daniels vit dans une maison insalubre, humide, qui rejette sans arrêt des déjections organiques par les murs, les WC ou la baignoire. Sa femme ne rentrant pas un soir, il appelle la police et tente de comprendre ce qui s’est passé. Alors qu’on pénètre progressivement dans son esprit malade et miné par le manque de sommeil, on se rend compte que rien n’est aussi simple qu’il ne paraît. Alors qu’il se bourre de somnifères, Daniels reçoit sans cesse des visiteurs : une amie de sa femme, une élève collante (Emily Bergl), un policier trop aimable (Gil Bellows) et même un prof de gym amant de sa femme (Julian McMahon) qui lui casse la figure. Et puis il découvre un doigt coupé, mû d’une vie propre… Et tout doucement, les contours de la réalité s’estompent pour laisser place aux méandres d’un cauchemar paranoïaque.

Le film, parfaitement cadré, très bien mixé, est chargé de mystères, on évolue à l’aveuglette dans l’inconscient d’un personnage qu’on découvre au fur et à mesure de sa déchéance. Daniels est remarquable dans ce « one man show » suffocant qui l’englue jusqu’à la folie. Le dernier plan est inoubliable. Tous les seconds rôles sont parfaitement distribués. Bien sûr, on pourra trouver le temps long par moments et il est probable qu’une bonne coupe de dix minutes aurait été salutaire. Mais quoi qu’il en soit, une fois entré dans l’enfer intérieur de notre héros, impossible d’en réchapper.

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JEFF DANIELS ET EMILY BERGL

 

« VALHALLA RISING » (2009)

RISINGOn a connu Nicolas Winding Refn influencé par Scorsese, Cronenberg ou Lynch. Dans « VALHALLA RISING » (sous-titré « LE GUERRIER SILENCIEUX » en France), c’est Werner Herzog et tout particulièrement son chef-d’œuvre « AGUIRRE LA COLÈRE DE DIEU » qui hantent le film de la première à la dernière image.

L’histoire ? Un guerrier viking muet et borgne (Mads Mikkelsen) réduit en esclavage, parvient à échapper à ses geôliers et rejoint un groupe de croisés en route pour la Nouvelle Jérusalem. Ils atterrissent sur un territoire sauvage qui ne s’appelle pas encore l’Amérique, dans lequel ils s’embourbent jusqu’au dernier. C’est une œuvre visuellement magnifique, un « bad trip » sur des terres désertiques balayées par des vents glacés, un voyage immobile sur un océan noyé dans la brume et finalement une arrivée sur un rivage où nos dérisoires conquistadores vont se statufier et mourir à petit feu. Bien qu’on pense sans arrêt à Herzog, sensation renforcée par quelques clins d’œil délibérés de Refn, « VALHALLA RISING » trouve sa spécificité et parvient, par son extrême lenteur, ses cadrages étranges et sa BO (Peter Kyed et Peter Peter), à immerger jusqu’à l’hypnose. La longue séquence filmée au ralenti, montrant les intrus dans la boue, attendant littéralement une mort libératrice, est hallucinante. Le film doit beaucoup à Mikkelsen, crasseux, défiguré, impassible, qui crée un personnage totalement opaque de tueur barbare enfermé en lui-même. Sa relation télépathique avec l’enfant qu’il protège (Maarten Stevenson) est une des grandes trouvailles du scénario. Au milieu de longues séquences comme figées dans le temps et l’espace, à la limite de l’arrêt sur image, des plans « gore » assez atroces viennent de temps en temps donner un électrochoc. Mais « VALHALLA RISING » est un lent cauchemar qui hante longtemps après visionnage. Vraiment un digne héritier de Aguirre et de son voyage sans retour en Amazonie.

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MADS MIKKELSEN

 

« THE PERFECTION » (2018)

« THE PERFECTION » de Richard Shepard (« THE MATADOR ») est une production canadienne dont la qualité première – et qui est loin d’être négligeable – est de ne ressembler à aucun autre film, de ne se classer dans aucun genre précis et de n’être par conséquent, jamais prévisible.PERFECTION.jpg

Cela commence par le retour d’une violoncelliste (Allison Williams) dans l’académie de musique qu’elle avait dû quitter dix ans plus tôt. Elle y tombe amoureuse de celle qui l’a remplacée (Logan Browning) et retrouve le maître des lieux (Steven Weber) qui l’accueille à bras ouverts. Ceci n’est que le début et il serait dommage d’en dévoiler davantage, car un des charmes du film est de nous entraîner dans un scénario sinueux, trompeur, fait de fausses-pistes, de flash-backs où le réalisateur utilise l’effet du « rembobinage », comme dans le « FUNNY GAMES » de Michael Haneke. Bref, toute une artillerie stylistique qui empêche la passivité voire la paresse d’un public habitué au cinéma d’horreur. Car oui, c’est bien d’horreur qu’il s’agit au bout du compte. Une horreur finement distillée, qui éclate dans la dernière partie dans toute sa perversité. « THE PERFECTION » est une œuvre extrêmement maîtrisée à tous niveaux, ne cédant jamais au mauvais goût ou aux excès « gore » et ne cesse de relancer l’intérêt, créant un inconfort qui force l’attention.

Les deux jeunes comédiennes sont remarquables chacune dans son (ou ses) registre. La longue séquence dans le bus en Chine est absolument terrifiante, mais s’avère presque agréable en comparaison avec un final monstrueux à la violence physique et psychologique inouïe. À découvrir donc, « THE PERFECTION », film sans attache, sans influences et donc indéniablement fascinant.

 

« SERENITY » (2019)

Le britannique Steven Knight est un bon scénariste (« LES PROMESSES DE L’OMBRE ») et même un réalisateur intéressant (« LOCKE » et « CRAZY JOE »). Aussi est-on déconcerté dès les premières séquences de « SERENITY », sorte de pastiche hors du temps d’un univers à la Hemingway, où Matthew McConaughey se prend pour un Bogart remis au goût du jour et Anne Hathaway joue les Barbara Stanwyck au rabais, échappée de « ASSURANCE SUR LA MORT ».SERENITY.jpg

C’est typiquement le genre de film qui nécessite un mode d’emploi – ou tout du moins un avertissement – pour être visionné avec intérêt et surtout patience. Car la première heure est pénible. Dialogue confit de vieux clichés, exotisme bidon, personnages sans aucune épaisseur, érotisme bon marché. Bref, on est tout près de zapper définitivement quand, brusquement, tout prend son sens. Et le scénario bifurque vers quelque chose de plus intrigant et d’infiniment plus malin. Encore faut-il avoir tenu le coup jusque-là ! Sans « spoiler », disons qu’on entre soudain dans un univers parallèle, celui des jeux vidéo, des mondes virtuels et que la mise en abyme de tout ce qu’on vient de voir/subir depuis le début prend une tout autre raison d’être. Grosse prise de risque de l’auteur, qui aura certainement largué une bonne partie des spectateurs en route ! Mais n’en disons pas davantage. McConaughey, grimaçant et poseur est très irritant dans ce rôle d’ex-soldat alcoolique devenu pêcheur au gros et obsédé par son Moby Dick perso. Diane Lane, belle quinqua, tient un rôle totalement inutile, seul le fiable Jason Clarke sort du rang en mari violent et abject, qui apporte un peu d’énergie à un casting plutôt anesthésié.

À tenter donc, ce « SERENITY », ne serait-ce que pour le plaisir de pouvoir se dire : « Ah ! C’était donc ça ! », et en s’armant de patience. Car si les protagonistes évoluent dans un univers factice et s’expriment comme s’ils avaient été conçus par un ado gavé de mauvais films… c’est volontaire !

 

« BUFFET FROID » (1979)

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GÉRARD DEPARDIEU, JEAN CARMET ET BERNARD BLIER

Bertrand Blier n’en était qu’à son cinquième long-métrage, quand il signa avec « BUFFET FROID » son chef-d’œuvre, un film-somme qui résume et transcende son cinéma singulier, à mi-chemin entre le théâtre de Beckett et le style d’un David Lynch avant l’heure. Il s’affirme comme héritier d’une ère révolue, celle du cinéma d’avant-guerre aux acteurs excentriques et aux dialogues goûteux.FROID.jpg

« BUFFET FROID », ce n’est rien d’autre qu’une divagation, un cauchemar de tours et de béton, hantée par la mort qui rôde et où plus rien n’a de sens ni de finalité. C’est vif, cinglant, rapide et spirituel, les situations sont inattendues, un flic (Bernard Blier) se lie d’amitié avec un jeune tueur schizophrène (Gérard Depardieu) et un serial killer hagard (Jean Carmet). Ensemble, ils errent dans une cité déserte, font des rencontres improbables et finiront dans une magnifique forêt et au fond d’une gorge. Oui, c’est un rêve, avançant par à-coups, passant du coq à l’âne, sans qu’on songe à s’en offusquer. Hormis une ou deux longueurs (l’épisode de l’orchestre qui casse le rythme), le film tient la distance jusqu’au bout et boucle même la boucle de sa brillante introduction dans le RER de la Défense. Autour du trio, extraordinairement bien assorti et réjouissant à contempler, on remarque également Geneviève Page en veuve exigeante et Carole Bouquet magnifiquement employée en ange de la mort impavide. Sans oublier Michel Serrault dont le face à face avec Depardieu est un bonheur.

Il est pratiquement impossible de décrire ce qui fonctionne si bien dans « BUFFET FROID » qui réussit ce que Blier a si souvent raté : une œuvre refermée sur elle-même, drôle et angoissante, dans laquelle on perd pied progressivement avec un plaisir inouï. La musicalité des dialogues, de ces voix si familières, la photo glaciale, les décors vides… Toujours est-il que tant d’années après sa sortie, la surprise est intacte.

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MICHEL SERRAULT, GÉRARD DEPARDIEU ET CAROLE BOUQUET