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Archives de Catégorie: LES INCLASSABLES

« NOCTURNAL ANIMALS » (2016)

Les films parlant de création, d’écriture, sont rarement accessibles à un public large et demeurent confinés dans un créneau « arty ». On pense bien sûr à « PROVIDENCE » de Resnais, « BARTON FINK » des Coen, voire pour les plus « commerciaux » : « SHINING » ou « MISERY ».NOCTURNAL

« NOCTURNAL ANIMALS » réussit l’exploit de ratisser large, tout en préservant son intégrité artistique et son ambition. Le scénario de Tom Ford suit deux lignes parallèles qui se rejoignent à la conclusion : la fin du mariage d’une galeriste à la mode (Amy Adams), qui reçoit le manuscrit de son ex-mari (Jake Gyllenhaal) qu’elle n’a pas revu depuis vingt ans. En lisant ce qui semble être un polar rural d’une violence extrême, bien loin de l’image romantique qu’elle gardait de lui, elle imagine le héros avec les traits de Gyllenhaal. Et comprend peu à peu que le roman est une transposition cathartique du mal qu’elle lui a fait jadis et qui a transformé « à la dure » sa personnalité. C’est donc l’art et en l’occurrence la littérature, comme arme de revanche, voire de vengeance. C’est toute l’originalité de ce sujet prenant, intelligent, d’une rare subtilité, qui parvient aussi bien à passionner pour son suspense « policier » très dérangeant que pour l’existence glacée et solitaire de son héroïne.

Les comédiens sont tous exceptionnels. Amy Adams, ambitieuse et égoïste (son ultime gros-plan au restaurant lui vaudrait presque l’Oscar), Gyllenhaal d’une extrême intensité, qu’il joue le jeune homme idéaliste et hypersensible dans les flash-back, ou le quidam assoiffé de vengeance du roman. Et le plaisir de retrouver Michael Shannon en shérif rongé par le cancer, Aaron Taylor-Johnson (« KICK-ASS ») méconnaissable en voyou psychopathe, sans oublier Laura Linney magnifique dans une seule séquence, en mère froidement lucide.

Il ne faut pas trop parler du contenu de « NOCTURNAL ANIMALS » pour ne pas en dévoiler les secrets. Mais c’est un film à voir absolument.

 

« LE VILLAGE » (2004)

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JOAQUIN PHOENIX ET BRYCE DALLAS HOWARD

Après le succès du « SIXIÈME SENS », l’intrigant « INCASSABLE », le cinéma de M. Night Shyamalan est devenu de moins en moins convaincant, jusqu’à ce que le nom du réalisateur sur un projet serve quasiment de repoussoir.VILLAGE2

Aussi la re-vision de « LE VILLAGE » est-elle une heureuse et surprenante surprise.

Dans une ambiance très « sorcières de Salem », l’auteur-réalisateur développe un scénario empreint de mystère, de maléfices et de superstitions. Qui se veut aussi une fable sur le totalitarisme qui enferme (pour son bien) le peuple dans la peur. Bien sûr, l’histoire ne supporte pas l’analyse approfondie une seule seconde et s’avère totalement invraisemblable, voire aberrante, mais le charme opère tout de même. La « chute », marque de fabrique de Shyamalan, n’est pas trop compliquée à voir venir, mais cela reste malgré tout envoûtant, insolite et même par moments fascinant. Le casting est de tout premier choix. Autour des excellents jeunes premiers Bryce Dallas Howard parfaite en aveugle héroïque et Joaquin Phoenix en garçon intense et taiseux, que de grosses pointures comme Sigourney Weaver, Cherry Jones, Brendan Gleeson, Adrien Brody crédible en idiot du village imprévisible et surtout William Hurt meilleur qu’il n’avait été depuis bien longtemps.

Le film est truffé de belles idées visuelles (la silhouette du « monstre de la forêt »), d’ambiances brumeuses, mais aussi de séquences maladroitement filmées (la confrontation entre l’héroïne et le dit-monstre). La fin gâche un peu le plaisir par sa naïveté enfantine et ses bons sentiments bêlants, mais l’un dans l’autre « LE VILLAGE » est un des meilleurs films de Shyamalan qui a su créer un univers singulier et cohérent et le peupler de personnages tous intéressants.

Un film un peu décrié à sa sortie (mais à l’époque, tout le monde voulait qu’il surpasse « LE SIXIÈME SENS » et il ne pouvait donc que décevoir) à redécouvrir à tête reposée, donc.

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SIGOURNEY WEAVER ET BRYCE DALLAS HOWARD

 

« VAS-Y, FONCE ! » (1971)

DRIVE2Autant tout le monde adore l’acteur Jack Nicholson, surtout quand il est un tant soit peu dirigé, autant il est difficile, voire impossible de défendre son œuvre en tant que réalisateur. Heureusement, celle-ci ne compte que trois films : « VAS-Y, FONCE ! », « EN ROUTE VERS LE SUD » et « THE TWO JAKES ». Tous les trois aussi maladroits, sans rythme ni raison d’être les uns que les autres.

« VAS-Y, FONCE ! » qu’il tourna juste après son succès dans le magnifique « CINQ PIÈCES FACILES » se veut une sorte d’instantané sur la révolution dans les campus américains, en pleine guerre du Vietnam. Le scénario informe suit deux étudiants, un joueur de basket (le fade William Tepper) plutôt glandu et porté sur le sexe et un « rebelle » complètement allumé (Michael Margotta) prêt à tout pour échapper à la guerre. On dirait un personnage écrit sur-mesure pour Nicholson lui-même et peut-être le film se serait mieux porté s’il l’avait joué. L’un couche avec la femme (Karen Black, bêtement gaspillée) de son prof, l’autre fait n’importe quoi et finit tout nu dans une salle du campus, à libérer les reptiles en cage. Pourquoi ? Pas idée…

Le film, tourné façon reportage, avec un maximum de plans flous ou décadrés, est un véritable pensum. À la rigueur peut-on y jeter un rapide coup d’œil pour la réalité des seventies qu’il capte naturellement grâce au style improvisé et « sur le vif », pour la prestation nerveuse de Bruce Dern en ‘coach’ exaspéré, mais c’est vraiment tout. Et c’est peu…

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KAREN BLACK ET BRUCE DERN

À noter pour la petite histoire, puisqu’il n’y a pas grand-chose à dire sur le film lui-même, que le professeur cocufié est incarné par le scénariste Robert Towne responsable trois ans plus tard de « CHINATOWN » et qu’un des producteurs se nomme Harry Gittes. On se souvient bien sûr du nom de Nicholson dans « CHINATOWN » : ‘J.J. Gittes’. Voilà, that’s all folks…

 

« EASY RIDER » (1969)

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DENNIS HOPPER ET PETER FONDA

Certains films sont de petits miracles cinématographiques, qui parviennent – parfois « à l’insu de leur plein gré » – à capter l’air du temps, à en encapsuler l’atmosphère, à synthétiser des états d’esprit. « EASY RIDER » est clairement de ceux-là.easy2

Revu presque 50 ans après sa mise en production, on s’étonne de sa simplicité, de son évidence. Le scénario, aussi improvisé soit-il, est l’essence-même du ‘road movie’ : deux petits dealers de L.A. qui viennent de gagner un gros paquet de dollars, partent à moto pour aller voir le carnaval de New Orleans. En chemin, ils rencontrent de gentils hippies, des ploucs intolérants, des prostituées et un avocat alcoolique. Peter Fonda, sorte d’avatar ultra-cool d’Eastwood, joue « capitaine America », un « dude » souriant et idéaliste, Dennis Hopper – également réalisateur du film – est son copain plus brouillon et rigolard.

Cherchent-ils l’Amérique, comme l’affirme la ‘tagline’ sur l’affiche ? Ou désirent-ils simplement goûter à la liberté, maintenant qu’ils sont riches ? Est-ce la désillusion du voyage qui transformera leur périple en cauchemar ?

Le bande-son extraordinairement bien dosée est pour beaucoup dans le charme inaltérable de « EASY RIDER », au même titre que la photo splendide de László Kovács. Manifeste pour une jeunesse utopiste à sa sortie, en pleine guerre du Vietnam, le film est aujourd’hui un véritable bond dans le passé. Malgré des longueurs, c’est brillamment réalisé et monté (la séquence du ‘bad trip’ au LSD) et si Fonda et Hopper sont irremplaçables, ils sont rudement concurrencés par la prestation de Jack Nicholson, formidable en fils de famille ivrogne et bavard au destin tragique. Le rôle qui le fit connaître. Parmi les seconds rôles, des visages familiers comme Luke Askew, Karen Black et Robert Walker, Jr. Bridget Fonda, enfant, apparaît fugitivement en fillette dans la communauté hippie.

Si une décennie devait être résumée, concentrée en 95 minutes, ce seraient assurément les années 60 dans « EASY RIDER ».

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PETER FONDA, JACK NICHOLSON, DENNIS HOPPER ET KAREN BLACK

 

« MAL DE PIERRES » (2016)

Inspiré d’un roman italien de Milena Agus, « MAL DE PIERRES » est le huitième long-métrage réalisé par Nicole Garcia et probablement son plus abouti.mal

Situé pendant la guerre d’Indochine, le scénario décrit le personnage étrange et instable de Marion Cotillard, jeune femme névrosée et malade, exaltée jusqu’à la folie, asociale et – on le découvre bientôt – atteinte du « mal de pierres » : des calculs rénaux qui la tordent régulièrement de douleur. Mariée plus ou moins de force à un maçon catalan (Alex Brendemühl) qu’elle n’aime pas, elle rencontre pendant une cure en Suisse, un jeune officier (Louis Garrel) revenu du Vietnam pratiquement à l’agonie. Une folle passion va naître.

Rien que sur ces bases et grâce aux cadrages impeccables en Scope, à la photo délicate, à la maîtrise du flash-back, à l’intensité du trio de comédiens (qui n’ont pourtant pas toujours été très enthousiasmants par le passé), « MAL DE PIERRES » aurait déjà été un film très satisfaisant. Mais le « twist » qui survient dans son dernier quart et qui remet tout en question, lui donne une dimension et un romanesque insensés. On ne s’y attend pas, mais pourtant il paraît logique et inéluctable. Et le personnage du mari effacé, humilié, taiseux, véritable repoussoir jusque-là, prend subitement une extraordinaire dimension humaine. On applaudit des deux mains ! Le genre de révélation qui donne envie de revoir le film à peine a-t-on digéré sa surprise.

On pense parfois à « LA FIÈVRE DANS LE SANG », surtout dans la première partie, mais « MAL DE PIERRES » ne ressemble à aucun autre film d’amour et suit sa propre route jusqu’au bout, jusqu’à sa bouleversante conclusion. Cotillard, impeccable, tient le film sur les épaules, mais c’est Brendemühl qui reste ancré dans la mémoire et s’avère, au bout du compte, le vrai protagoniste. Très beau, vraiment…

 

« ÉTAT SECOND » (1993)

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JEFF BRIDGES

Le premier quart d’heure de « ÉTAT SECOND » est une pure merveille. On découvre peu à peu, pas à pas, les conséquences d’un crash aérien en suivant les traces d’un survivant (Jeff Bridges) qui semble guider quelques passagers hébétés, tel Moïse dans le désert. L’utilisation de la bande-son, le montage sont remarquables.fearless3

Pour parler en acronymes, Peter Weir décrit le PTS (Post traumatic stress) d’une NDE (Near death experience). Complètement métamorphosé par l’accident, l’architecte Bridges pense d’abord qu’il est mort et revenu en fantôme et qu’il est donc devenu invulnérable. Après s’être pris pour Moïse, il devient christique pour aider une jeune femme (Rosie Perez) qui a perdu son bébé, à retrouver le goût de vivre. Tout cela au détriment de sa propre famille qu’il délaisse tout à son « trip » mental qui le mène aux confins de la folie.

Excellent choix que Bridges pour ce rôle complexe qui marche littéralement « à côté de ses pompes ». Il joue cela avec une telle foi, une telle intensité qu’il finit par nous faire croire à ses pouvoirs surnaturels. Le flash-back dans l’avion où – juste avant le crash – il accepte subitement dans une illumination l’idée de mourir, est ce qu’il a fait de plus émouvant et profond à l’écran. Autour de lui, un beau casting : Rosie Perez à fleur de peau, étonnante malgré une voix suraiguë très crispante, Isabella Rossellini en épouse dépassée par les événements, John Turturro en psy timoré, Tom Hulce et Benicio Del Toro.

« ÉTAT SECOND » n’est pas exempt de longueurs et de lourdeurs (l’interminable séquence du centre commercial la veille de Noël qui casse sérieusement le rythme), il semble parfois faire du sur-place, mais le sujet est vraiment passionnant et original et on reste scotché à l’écran, attendant avec appréhension le moment où le rêve s’achèvera et où la mort reprendra ses droits. À voir donc, ne serait ce que pour Bridges qu’on a rarement vu aussi impliqué et identifié à un personnage. Et pour quelques scènes vraiment émouvantes, comme cette visite inopinée à la première femme de sa vie, alors qu’il est encore sous le choc.

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ISABELLA ROSSELLINI, JEFF BRIDGES ET ROSIE PEREZ

 

« ZARDOZ » (1974)

zardozOn ne pourra jamais reprocher à John Boorman de s’être reposé sur ses lauriers. Après le succès de « DÉLIVRANCE », œuvre difficile mais accessible, il signe « ZARDOZ », un film totalement dingue, n’entrant dans aucune catégorie, une sorte de fable new age, une réflexion (sous LSD) sur l’immortalité, le fossé séparant le peuple des « élites », l’exploitation de l’homme par l’homme et tutti quanti.

C’est à la fois excessivement naïf et très ironique, à tel point qu’on peine à déterminer si le ridicule de certaines situations et le kitsch hallucinant enrobant tout le film, sont délibérés ou pas. Dans un futur indéterminé, les très riches, devenus immortels, se sont isolés dans des « vortex » et ont réduit les « brutes » (les pauvres, quoi) en esclavage. Mais comme l’éternité c’est long, surtout vers la fin, ces malheureux nantis vêtus en hippies bariolés, ne rêvent que de mourir. Aussi accueillent-ils avec joie un « exterminateur » qui s’est introduit dans leur univers aseptisé.

C’est bourré de bonnes idées, la 7ème symphonie de Beethoven est magnifiquement utilisée, les paysages irlandais sont glorieux. Et on s’amuse bien à suivre les déambulations d’un Sean Connery en slip rouge et arborant une énorme natte, dans des décors extravagants.

Le personnage du dieu Zardoz (allusion au « Wizard of Oz ») ne cessant de faire des clins d’œil au public dans sa tenue de charlatan, et de répéter qu’il ne s’agit que d’une farce, on se dit que Boorman s’est bien amusé lui aussi, à se payer notre tête en nous plongeant dans des abysses de perplexité.

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SEAN CONNERY, SARA KESTELMAN ET CHARLOTTE RAMPLING

Connery joue le jeu sans se soucier de son image et sa première apparition est un hommage à 007 : il tire sur l’objectif de la caméra, comme dans les génériques de James Bond ! Charlotte Rampling est bien belle et les acteurs font ce qu’ils peuvent de rôles abstraits à la gestuelle ahurissante.

On se moque, mais il n’en reste pas moins que « ZARDOZ » possède sa petite musique et qu’il a le mérite de ne ressembler à aucun autre film. Pas si mal…