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Archives de Catégorie: POLAR, THRILLER, SUSPENSE ET FILM NOIR

« NOCTURNAL ANIMALS » (2016)

Les films parlant de création, d’écriture, sont rarement accessibles à un public large et demeurent confinés dans un créneau « arty ». On pense bien sûr à « PROVIDENCE » de Resnais, « BARTON FINK » des Coen, voire pour les plus « commerciaux » : « SHINING » ou « MISERY ».NOCTURNAL

« NOCTURNAL ANIMALS » réussit l’exploit de ratisser large, tout en préservant son intégrité artistique et son ambition. Le scénario de Tom Ford suit deux lignes parallèles qui se rejoignent à la conclusion : la fin du mariage d’une galeriste à la mode (Amy Adams), qui reçoit le manuscrit de son ex-mari (Jake Gyllenhaal) qu’elle n’a pas revu depuis vingt ans. En lisant ce qui semble être un polar rural d’une violence extrême, bien loin de l’image romantique qu’elle gardait de lui, elle imagine le héros avec les traits de Gyllenhaal. Et comprend peu à peu que le roman est une transposition cathartique du mal qu’elle lui a fait jadis et qui a transformé « à la dure » sa personnalité. C’est donc l’art et en l’occurrence la littérature, comme arme de revanche, voire de vengeance. C’est toute l’originalité de ce sujet prenant, intelligent, d’une rare subtilité, qui parvient aussi bien à passionner pour son suspense « policier » très dérangeant que pour l’existence glacée et solitaire de son héroïne.

Les comédiens sont tous exceptionnels. Amy Adams, ambitieuse et égoïste (son ultime gros-plan au restaurant lui vaudrait presque l’Oscar), Gyllenhaal d’une extrême intensité, qu’il joue le jeune homme idéaliste et hypersensible dans les flash-back, ou le quidam assoiffé de vengeance du roman. Et le plaisir de retrouver Michael Shannon en shérif rongé par le cancer, Aaron Taylor-Johnson (« KICK-ASS ») méconnaissable en voyou psychopathe, sans oublier Laura Linney magnifique dans une seule séquence, en mère froidement lucide.

Il ne faut pas trop parler du contenu de « NOCTURNAL ANIMALS » pour ne pas en dévoiler les secrets. Mais c’est un film à voir absolument.

 

« AGENTS PRESQUE SECRETS » (2016)

Si l’adjectif « chouette » n’était pas si désuet, c’est ainsi qu’on aimerait définir « AGENTS PRESQUE SECRETS » (encore un titre français bien nul !) : un chouette film.CENTRAL

Dans la grande tradition du ‘buddy movie’ à la Walter Hill des années 80, c’est un cocktail étonnamment harmonieux de film d’action survitaminé, de comédie débridée mâtinée d’une certaine profondeur psychologique qu’on ne s’attend pas à trouver dans un film pareil doté d’un casting pareil.

Si on a du mal à s’habituer au début au comique Kevin Hart, comédien excessif et strident à la Will Smith ou Chris Rock, il finit par emporter l’adhésion dès qu’il se confronte à Dwayne Johnson. Celui-ci est positivement extraordinaire dans un personnage inattendu d’ancien obèse souffre-douleur (le prologue du film au lycée est à la fois drôle et traumatisant), devenu un super espion de la CIA, toujours hanté par ses complexes de jeunesse. À la fois naïf et inquiétant, débonnaire et dangereux, Johnson fait preuve d’un humour, d’une autodérision et d’une présence physique tout à fait remarquables. Rawson Marshall Thurber a réuni autour du tandem une distribution de qualité qui ajoute de la crédibilité à tout le film : l’excellente Amy Ryan parfaite en agent implacable, Aaron Paul en traître vicieux ou Thomas Ketschmann. C’est du produit de pure distraction, évidemment, sans autre ambition que de distraire. En cela, il remplit entièrement son contrat, car on se cesse de sourire pendant presque deux heures, sans jamais lâcher la rampe, tant le scénario est malin et dynamique.

« AGENTS PRESQUE SECRETS » ouvre la voie à des sequels, ce qui – pour une fois – ne serait pas pour déplaire. Coup de chapeau à « The Rock » une nouvelle fois, qui arrive sans effort apparent à créer le personnage de cinéma qu’un Schwarzie n’a pas toujours réussi à incarner : le tas de muscles doté d’un sens de l’humour et d’un authentique talent d’acteur.

 

« BLACK SUNDAY » (1977)

black-copie-2Inspiré d’un roman de Thomas Harris (« LE SILENCE DES AGNEAUX »), « BLACK SUNDAY » apparaît plus de 40 ans après sa sortie, comme le prototype du parfait film-catastrophe : c’est-à-dire un film ne se contentant pas de présenter les personnages, de faire grimper artificiellement le suspense jusqu’à la cata annoncée en alignant les has-beens dans des rôles-cliché, mais se basant sur un vrai scénario, des comédiens bien distribués et une solide construction dramatique bien ancrée dans la réalité et dans son époque. Et pourtant, « BLACK SUNDAY » n’est pas un film-catastrophe !

Par son sujet-même (la préparation d’un attentat terroriste sur le sol américain) « BLACK SUNDAY » a très peu vieilli et ses enjeux sont aussi parlants – si ce n’est plus – qu’à sa sortie en salles. John Frankenheimer mêle à l’intérieur du thriller classique des plans « volés » dans un style documentaire qui lui est cher. Certaines séquences sont absolument brillantes, comme la traque de Bekim Fehmiu dans les rues de Miami puis sur la plage et bien sûr le final pendant le Superbowl. À peine pourra-t-on déplorer quelques effets spéciaux trop datés (les explosions complètement obsolètes ou les transparences trop visibles). Mais les 140 minutes de projection passent comme une lettre à la poste et le stress va crescendo.

Robert Shaw est impeccable en agent israélien taiseux et ultra-professionnel, dont la seule erreur – n’avoir pas réussi à abattre une femme sous la douche – aura des conséquences tragiques. Marthe Keller est étonnamment crédible en terroriste fanatique et monomaniaque et Bruce Dern est extraordinaire en ex-prisonnier de guerre revenu ravagé du Vietnam et prêt à tout pour se venger de son pays. De bons seconds rôles comme Fritz Weaver et Steven Keats, excellent en coéquipier de Shaw, complètent le tableau.

« BLACK SUNDAY » est un film haletant, physique, totalement crédible, qui va constamment de l’avant et s’achève par une scène d’action entre ciel et terre à filer le frisson. Un des très bons films de cette partie de carrière globalement décevante de Frankenheimer.

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ROBERT SHAW, MARTHE KELLER ET BRUCE DERN

 

« MANÈGES » (1950)

manegesDeux ans après le déjà pas très joyeux « DÉDÉE D’ANVERS », Yves Allégret retrouve la même équipe (son scénariste, son chef-opérateur, son trio de vedettes) pour un film d’une noirceur absolument effarante, une étude de la cupidité humaine et de la manipulation, dont l’histoire annonce « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS » de Duvivier avec cinq années d’avance.

« MANÈGES » démarre de façon très osée pour l’époque, dans une mosaïque de flash-backs autour d’une jeune femme (Simone Signoret) agonisante sur un lit d’hôpital, entourée de son mari éploré (Bernard Blier) et de sa mère (Jane Marken). Mais alors qu’elle se pense condamnée, Signoret demande, par pure méchanceté, à sa gentille môman de raconter à Blier la sordide vérité sur ce mariage qui l’a mené à la ruine. En fait les deux femmes sont des prédatrices amorales et cyniques, jetant leur dévolu sur des hommes riches pour les plumer et passer aussitôt à une nouvelle victime. Propriétaire d’un manège cossu à Neuilly, Blier aveuglé par l’amour va y perdre jusqu’à sa chemise sans rien comprendre à rien.

Il n’y a pas grand-monde à sauver dans ce film cruel et abrasif, sans le moindre éclat de lumière. Même Blier est tellement naïf et crédule, qu’il en devient stupide et irritant. Son revirement final n’en sera que plus fort et plus brutal. Quant aux personnages de la mère et de la fille, ils sont écrits avec une incroyable misogynie : c’est un duo de hyènes et d’ailleurs Marken – absolument géniale – en a le rire insupportable. Signoret, féline et subtilement vulgaire, trouve un de ses grands rôles en garce absolue et sans la moindre circonstance atténuante : un monstre authentique qui sera rattrapée d’effroyable façon par le destin. À côté de cet exceptionnel trio, Jacques Baumer parvient à exister en palefrenier taiseux, qui fait office de mauvaise conscience à Blier, sans parvenir à rien freiner.

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SIMONE SIGNORET, JANE MARKEN ET BERNARD BLIER

« MANÈGES » est un film de misanthrope, qui pousse le bouchon jusqu’à l’écœurement pur et simple. Mais la qualité des comédiens et du dialogue rend le spectacle fascinant. Noir c’est VRAIMENT noir !

 

« DON’T BREATHE – LA MAISON DES TÉNÈBRES » (2016)

Réalisé par Fede Alvarez, à qui on doit l’efficace remake de « EVIL DEAD », « DON’T BREATHE – LA MAISON DES TÉNÈBRES » est une heureuse surprise, une sorte de slasher à l’écriture soignée, à la mise-en-scène et à la photo méticuleusement pensées.dont

Deux garçons et une jeune fille décident de cambrioler la maison isolée d’un ex-militaire aveugle, censé posséder des milliers de dollars en cash. Mais à la place du pauvre infirme vulnérable qu’ils s’attendaient à trouver, ils tombent sur un dangereux psychopathe bien décidé à les éliminer.

Un pitch simple, propice aux surprises et aux coups de théâtre, qui entraîne dans un suspense par moments très éprouvant avec un minimum de dialogues et d’explications. Les personnages se définissent par leurs actions et les sympathies du spectateur évoluent d’un camp à l’autre, selon les événements.

Si le décor de la maison est particulièrement soigné et angoissant à souhait, l’environnement ne l’est pas moins : tout un quartier de Detroit déserté par la crise et réduit à une immense ville-fantôme où « personne ne vous entend crier ». On frôle par instants le fantastique, sans que le réalisateur ne cède jamais à la surenchère ni au gore gratuit et facile.

La jeune Jane Levy (déjà héroïne de « EVIL DEAD ») est excellente de tension et d’obstination, mais c’est évidemment Stephen Lang qui reste en mémoire dans ce rôle de victime/bourreau monstrueux, que la dernière partie du film transforme peu à peu en un croque-mitaine increvable à la « HALLOWEEN ». À la différence que lui n’est pas sorti de nulle part, ou des enfers, mais qu’il a été généré par la guerre. Intéressant développement.

La fin ouverte laisse entrevoir une sequel, apparemment déjà en chantier…

 

« PREY » : saison 1 (2014)

prey« PREY » est une série anglaise construite en saisons de 3×45 minutes et conçue à partir du principe du « FUGITIF » des années 60 (« Innocente victime d’une justice aveugle… ») et du long-métrage U.S. qui s’en inspira.

John Simm, policier à Manchester, est accusé du meurtre de son ex-femme et de son jeune fils. À la suite d’un accident de fourgon cellulaire, il prend la fuite et va tout faire pour retrouver le véritable meurtrier. À ses trousses, Rosie Cavaliero, collègue dépressive et pas très douée, qu’on va voir progresser peu à peu pendant la traque, jusqu’à prendre fait et cause pour sa proie.

Le personnage du « faux coupable » cher à Hitchcock est un moteur inusable. Impossible de ne pas s’identifier à ce malheureux trahi de toutes parts, manipulé par ses meilleurs amis, utilisé comme bouc-émissaire et se retrouvant blessé, démuni et toujours plus enlisé dans un engrenage fatal. Comme Simm est un fabuleux acteur, toutes ses réactions sont crédibles, logiques et on souffre avec lui à chaque étape de son calvaire. Tous les seconds rôles sont au diapason, particulièrement Anastasia Hille, dans le rôle du capitaine au comportement plus qu’ambigu.
Mais c’est Rosie Cavaliero qui emporte le morceau dans un rôle tellement fouillé et complexe, à la fois stupide, névrosée, instinctive et généreuse, qu’elle parvient à créer un protagoniste qu’on aimerait suivre sur plusieurs enquêtes.

Joli coup d’essai donc que cette 1ère saison, suffisamment courte pour qu’on recommande de la visionner d’une traite (ce qui équivaut à un film de deux heures), plutôt que de la morceler. Un parfait équilibre entre le drame psychologique et le film d’action pur et dur.

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JOHN SIMM ET ROSIE CAVALIERO

 

« DÉDÉE D’ANVERS » (1948)

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ATMOSPHÈRE…

« DÉDÉE D’ANVERS » est un superbe mélodrame dans lequel on retrouve des traces des classiques du « film noir » anglo-saxon et aussi du néoréalisme italien, apparu environ trois ans plus tôt. Réalisé par Yves Allégret, le film offre à une Simone Signoret de 27 ans un de ses premiers rôles principaux.dedee2

Prostituée française exilée à Anvers, elle est sous la coupe d’un mac particulièrement abject (Marcel Dalio) et protégée par un « taulier » chastement amoureux d’elle (Bernard Blier). Quand elle s’amourache d’un viril contrebandier italien (Marcello Pagliero), elle pense pouvoir échapper au sordide de son existence, mais la réalité reprendra vite ses droits.

Porté par des images sublimes de Jean Bourgoin, un noir & blanc charbonneux, une ambiance portuaire enfumée et suintante, dialogué sans emphase par Jacques Sigurd, le film tourne entièrement autour de Signoret, qui n’a jamais été plus belle, plus vulnérable, que dans ce personnage d’ange déchu au cynisme de façade, dont tous les rêves sont foulés au pied. Elle irradie littéralement et dégage une douceur qu’on ne lui reverra que rarement par la suite. À ses côtés, Blier est surprenant en brave type d’apparence, mais vrai dur au poing leste, qui fond devant elle. Et surtout Dalio, absolument extraordinaire en proxénète visqueux et pleutre par qui le malheur arrivera. Le moindre petit rôle est parfaitement dessiné et nourri par une ou deux répliques qui lui donnent du relief.

« DÉDÉE D’ANVERS » évolue dans un climat poisseux de désespérance, de mal du pays (la scène entre Dédée et un marin américain soûl qui répète en pleurant : « I want to go home »), de misère humaine, mais il est éclairé par le regard de Simone Signoret qui passe de la joie enfantine au désir implacable de vengeance. L’exécution du traître sera d’une brutalité effarante. Une vraiment belle prestation d’actrice d’un réalisme sans faille.

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SIMONE SIGNORET ET BERNARD BLIER