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Archives de Catégorie: LES FILMS D’ALAIN DELON

« COMME UN BOOMERANG » (1976)

COMMEJosé Giovanni tourna trois films d’affilée avec Alain Delon. « COMME UN BOOMERANG » est le dernier. On peut aisément deviner pourquoi. Dès le début on entre de plain-pied dans le monde de l’auteur : diatribes contre la justice, les flics, les médias, plaidoyer pour les anciens malfrats qui n’ont jamais fini de payer leur dette à la société, relations père-fils compliquées, etc. Cela aurait pu fonctionner, mais le scénario est d’une linéarité décourageante, le dialogue – le plus souvent un prêchi-prêcha assommant – d’une platitude et d’une lourdeur invraisemblables. Quant au casting, il est truffé d’idées plus que bizarres : Jacques Rispal en horloger-dealer (sic), Christian de Tillière en juge d’instruction maniéré, Dora Doll en ex-épouse de Delon de quinze ans plus âgée que lui, etc. Tout est décalé, même les bons moments (les frères Malet bousculant leur père pour lui soutirer du cash !) détonent, comme s’ils appartenaient à un autre film.

Handicapé par des répliques impossibles, Delon alterne les scènes émouvantes (son face-à-face avec Suzanne Flon) et l’excès de pathos (ses visites en prison à son fils). Il fait trop jeune pour qu’on puisse croire à son lointain passé de caïd du Milieu et sa relation avec sa riche épouse (pauvre Carla Gravina, venue figurer en voisine) est pratiquement occultée par le scénario. On est tout de même content de le voir deloniser à fond, d’écouter ses échanges avec Charles Vanel en vieil avocat paternaliste. Mais faut-il qu’on l’apprécie pour rester jusqu’au bout !

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ALAIN DELON, CHARLES VANEL ET CARLA GRAVINA

« DEUX HOMMES DANS LA VILLE » a gardé une bonne partie de sa force, « LE GITAN » a étonnamment bien vieilli, mais « COMME UN BOOMERANG » ressemble au « film de trop » pour le tandem Giovanni-Delon et ne suscite qu’une certaine gêne.

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CURIOSITÉS AMÉRICAINES…

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BIENTÔT DES U.S.A. : UNE BIZARRERIE ITALIENNE AVEC TRINTIGNANT, LANG MUET, MELVILLE VIA CRITERION ET LA SUITE DE LA SÉRIE « SERGENT ANDERSON ».

 

« SOIS BELLE ET TAIS-TOI » (1958)

TAIS2S’il existe une raison – et une seule – de jeter aujourd’hui un coup d’œil distrait à « SOIS BELLE ET TAIS-TOI », c’est parce qu’il recèle la première rencontre à l’écran d’Alain Delon (23 ans) et Jean-Paul Belmondo (25 ans), alors seconds rôles inexpérimentés et quasi-débutants.

Pour le reste, Marc Allégret signe un avatar de Série Noire autour d’un gang de trafiquants de bijoux et de braqueurs, utilisant des « mômes » jouant aux caïds pour passer leur marchandise. Pourquoi pas ? Bien sûr… Mais le problème c’est que le film est entaché de comédie débile et d’une lourdeur terrible, représentée par un Darry Cowl en roue-libre complète, jouant (improvisant serait plus juste) un flic zézayant et incompétent qui prend une place anormale dans le scénario, alors qu’il n’est que le coéquipier du héros, le fade Henri Vidal. Celui-ci épouse Mylène Demongeot, délinquante mineure associée à la bande de petits voyous. Un salmigondis laborieux au possible, paresseusement filmé, faiblement dialogué dans un argot d’époque (« Ferme ton capot, toi ! »).

Si Demongeot parvient à être charmante et même touchante, si Roger Hanin est à peu près crédible en malfrat surnommé ‘Charlemagne’, si on retrouve avec plaisir Robert Dalban en commissaire atrabilaire, les futures stars des sixties sont vraiment au stade embryonnaire : Delon en petit frimeur à l’intelligence plus que limitée qui se fait bousculer ou tabasser à la première occasion et se laisse manipuler par sa fiancée. Et Belmondo en sympathique benêt serviable et pas bien malin non plus. On est très très loin de leur mythologie future ! Mais les apercevoir (ils n’ont pas de très grands rôles) côte à côte avec leurs têtes de gamins, vaut tout de même le déplacement.

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MYLÈNE DEMONGEOT, HENRI VIDAL, JEAN-PAUL BELMONDO ET ALAIN DELON

« SOIS BELLE ET TAIS-TOI » est donc à regarder d’un œil d’archéologue complétiste à l’extrême rigueur, mais sans plus. Si on aurait eu du mal à deviner l’avenir glorieux des deux compères, on s’étonne en revanche que Mylène Demongeot n’ait pas mené une carrière plus importante. Elle avait vraiment quelque chose.

 

« LE GITAN » (1975)

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ALAIN DELON

Qui l’eût cru ? Les années ont été clémentes envers « LE GITAN » qui a pris une belle patine nostalgique, alors qu’il avait laissé dubitatifs (c’est un euphémisme) jusqu’aux défenseurs les plus acharnés de l’œuvre de José Giovanni.GITAN2 Adaptant un de ses romans, celui-ci prend pour héros un voyou charismatique, issu des « gens du voyage ». Il se croit obligé d’aligner plusieurs laïus un brin pénibles sur le sort réservé aux Gitans, à la fois lourds et naïfs qui desservent la cause qu’ils sont censés défendre. L’autre point faible du scénario est cette double intrigue policière dont l’une (celle mettant Paul Meurisse en vedette) est d’une désolante platitude.

Mais comment résister au plaisir de retrouver le trio mythique de « ROCCO ET SES FRÈRES » ? Alain Delon, qui s’est fait une « gueule » formidable, Annie Girardot et Renato Salvatori. Égal à lui-même, mais parfois plus vulnérable, Delon crève l’écran en tueur aussi impitoyable qu’hypersensible. Il a des moments exceptionnels comme sa rencontre avec Jacques Rispal en vétérinaire généreux et d’autres d’une balourdise terrible, comme ce face-à-face avec un gamin « un peu malade » au bord de la Marne. Avec ses cheveux longs, son énorme moustache (rien à voir avec le petit postiche du « CERCLE ROUGE ») et son petit chapeau tzigane, il crée une silhouette frappante. Il est très bien entouré : Marcel Bozzuffi royal en flic sardonique, Salvatori en acolyte linguiste, Maurice Barrier excellent en obsédé sexuel, Bernard Giraudeau très bien en jeune flic tête-à-claques. Girardot n’a qu’une brève participation caricaturale et Meurisse, trop âgé, est très peu crédible en braqueur de coffres dur-à-cuire.

Tout cela est inégal, bancal, voire parfois embarrassant, mais au bout du compte, « LE GITAN » tient étonnamment bien la distance. La musique de Django Reinhardt n’y est certainement pas pour rien et l’évidente implication de Delon non plus. Ce ne sera jamais un classique du polar à la française, certes, mais c’est tout à fait regardable.

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PAUL MEURISSE, MARCEL BOZZUFFI, MAURICE BARRIER ET ALAIN DELON

 

« ARMAGUEDON » (1977)

ARMAGUEDONÉcrit et réalisé par le singulier et peu prolifique Alain Jessua, « ARMAGUEDON » est un thriller psychologique étonnamment prémonitoire des maux de notre monde d’aujourd’hui. Le forcené désireux de faire chanter la terre entière est mû par ce besoin de reconnaissance tellement aigu (à l’époque, pas de Facebook !) qu’il mute en narcissisme criminel. Quant au psy chargé de le débusquer, il est une sorte de profileur avant la lettre.

Visuellement et techniquement, le film a beaucoup vieilli, ce qui est inévitable après quatre décennies, mais ce qui atténue sévèrement sa portée. En fermant la porte à toute émotion simple, l’auteur développe bien sa thématique mais interdit qu’on s’y implique ou qu’on entre en empathie avec les personnages, réduits à l’état de silhouettes sans âme. De plus, certaines scènes, comme l’électrocution des deux prostitués, sont totalement ratées et tirées par les cheveux. Pourquoi se donner tant de mal pour un résultat aussi peu spectaculaire ? ‘Armaguedon’ est non seulement fou, mais en plus il manque d’esprit pratique ! Dans le rôle du fou à lier, Jean Yanne dans la lignée de son assassin dans « LE BOUCHER » de Chabrol, se sort plutôt bien du contremploi, mais son dialogue est trop explicatif, trop ingénu par moments. À ses côtés, Renato Salvatori est excellent en demeuré surnommé ‘Einstein’, l’assistant dans ses délires. L’affiche promettait un face-à-face entre deux vedettes aussi dissemblables que Yanne et Alain Delon, il n’a hélas, pas lieu. Leurs seuls échanges se font par téléphone et Delon – également producteur du film – paraît distrait, parfois carrément absent, laissant le champ entièrement libre à son partenaire. Il n’est pour tout dire, pas très crédible en psychiatre compassé et doutant de lui-même. Ce « retrait »  volontaire au second plan est la plus grosse déception du film.

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JEAN YANNE, RENATO SALVATORI ET ALAIN DELON

« ARMAGUEDON » se laisse regarder sans ennui, mais la facture est vraiment trop désuète pour qu’on puisse le prendre encore au sérieux. Quant à l’épilogue dans le théâtre, il semble vouloir donner raison à Yanne quant à sa haine envers l’Humanité, mais le manque de moyens se fait cruellement ressentir et le message ne fait que brouiller inutilement et maladroitement les pistes.

 

« UN FLIC » (1972)

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ALAIN DELON

Faisant suite au « SAMOURAÏ » et au « CERCLE ROUGE », « UN FLIC » clôt le tryptique polar delonien de Jean-Pierre Melville. C’est aussi hélas, son ultime film et le premier rôle de policier pour Alain Delon qui en jouera bien d’autres par la suite, jusqu’à ce que le mot « flic » devienne pratiquement sa signature.FLIC

Melville inscrit en exergue une citation attribuée à Vidocq : « Les seuls sentiments que l’homme ait jamais été capable d’inspirer au policier sont l’ambiguïté et la dérision ». Et cette phrase correspond exactement à ce qu’on pourrait penser de « UN FLIC ». L’ambiguïté, parce qu’il y a de bonnes choses : une photo bleuâtre monochrome, des idées étranges à peine survolées (la relation trouble entre le commissaire Delon et un travesti qui lui sert d’indic) et la dérision, parce que le réalisateur frise l’auto-parodie avec ses gangsters en feutre mou et en imper mastic, sa lenteur d’une solennité presque risible et par une longue attaque de train depuis un hélicoptère, filmée avec des maquettes ahurissantes qui décrédibilisent gravement l’ensemble.

« UN FLIC », malgré la patine des années, le prestige incontesté des talents impliqués et la nostalgie, est un film difficile à aimer. On comprend mal pourquoi deux vétérans américains du second rôle comme Richard Crenna et Michael Conrad sont doublés pour jouer des Français. Leur présence dans un contexte entièrement hexagonal est déstabilisante au possible. Quant au personnage de Catherine Deneuve, qui apparaît dans trois ou quatre séquences, il est indigent et joué de façon oblique par la comédienne qui semble absente. Riccardo Cucciolla a l’air échappé de « QUAND LA VILLE DORT » de Huston. Delon quant à lui, peu avantagé par sa coupe de cheveux et son teint blafard, incarne donc un flic de terrain impassible et taiseux, qui ne rechigne pas à balancer quelques baffes par ci, par là et traite ses coéquipiers – parmi lesquels un Paul Crauchet sous-employé – comme des larbins. Un personnage ectoplasmique, peu sympathique et sans aucun background personnel pour alléger les choses. Il est certain que sans sa mort prématurée, Melville aurait su faire oublier ce film bancal par d’autres classiques du ‘film noir’ à l’américaine, mais « UN FLIC », film mal-aimé et globalement raté, restera donc son adieu au cinéma. Dommage… En voilà un qu’on aurait bien aimé réhabiliter !

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CATHERINE DENEUVE, RICCARDO CUCCIOLLA, RICHARD CRENNA ET MICHAEL CONRAD

 

« L’INSOUMIS » (1964)

INSOUMISLa première partie de « L’INSOUMIS » est trompeuse. On se croit parti pour un film sur la guerre d’Algérie et l’action de l’OAS. Ça démarre à Alger en 1961, par l’enlèvement d’une avocate lyonnaise (Lea Massari) organisé par des déserteurs de la Légion Étrangère. Puis l’un d’eux, Alain Delon, mercenaire et taiseux, décide d’aider l’otage à s’enfuir. À partir de là, on oublie la guerre et l’ancrage historique, pour se concentrer sur la fuite en avant de ce jeune homme perdu, romantique et suicidaire, qui ira retrouver à Lyon Massari, dont il est tombé amoureux et l’entraînera dans une histoire d’amour sans espoir.

Il y a quelque chose d’indéfinissable dans ce film qui accroche instantanément l’intérêt pour ne jamais le relâcher. La photo de Claude Renoir déjà, qui offre à Delon ses plus beaux gros-plans depuis « PLEIN SOLEIL ». Alain Cavalier, visiblement fasciné par son acteur (et producteur), ne le lâche pas d’une semelle, multiplie les close-ups en clair-obscur, et retrouve à la fois l’innocence angélique de « ROCCO ET SES FRÈRES » et la dangerosité qui émanait de lui dans le chef-d’œuvre de René Clément cité plus haut. Habité, Delon a rarement été meilleur, plus animal, plus touchant, que dans ce personnage qu’on devine condamné à l’avance, bête traquée, dont la fin rappelle irrésistiblement celle du ‘Dix’ de « QUAND LA VILLE DORT » de John Huston.

L’alchimie avec Lea Massari ne saute pas aux yeux. La distance créée par le doublage, peut-être ? La comédienne italienne est pourtant excellemment postsynchronisée, mais il manque une sensualité, une passion dans sa relation à l’écran avec son partenaire. Autour d’eux, de bons seconds rôles comme Georges Géret en lieutenant impassible et déterminé, Maurice Garrel en mari étonnamment compréhensif.

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ALAIN DELON, LEA MASSARI ET GEORGES GÉRET

Œuvre rare, pas exploitée en vidéo, « L’INSOUMIS » est une franche réussite et un des films déterminants de la mythologie d’Alain Delon, qui installe les bases de son personnage de cinéma tragique, orgueilleux et désespéré. Tout le début, dans l’appartement en travaux d’Alger (tourné à Marseille, comme les extérieurs), est d’une tension dramatique exceptionnelle et définit les protagonistes avec un minimum de dialogue. Un des grands films de Delon, à réhabiliter de toute urgence, ne serait-ce qu’avec une sortie Blu-ray adéquate.