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Archives de Catégorie: LES FILMS D’ALAIN DELON

« LE GITAN » (1975)

GITAN

ALAIN DELON

Qui l’eût cru ? Les années ont été clémentes envers « LE GITAN » qui a pris une belle patine nostalgique, alors qu’il avait laissé dubitatifs (c’est un euphémisme) jusqu’aux défenseurs les plus acharnés de l’œuvre de José Giovanni.GITAN2 Adaptant un de ses romans, celui-ci prend pour héros un voyou charismatique, issu des « gens du voyage ». Il se croit obligé d’aligner plusieurs laïus un brin pénibles sur le sort réservé aux Gitans, à la fois lourds et naïfs qui desservent la cause qu’ils sont censés défendre. L’autre point faible du scénario est cette double intrigue policière dont l’une (celle mettant Paul Meurisse en vedette) est d’une désolante platitude.

Mais comment résister au plaisir de retrouver le trio mythique de « ROCCO ET SES FRÈRES » ? Alain Delon, qui s’est fait une « gueule » formidable, Annie Girardot et Renato Salvatori. Égal à lui-même, mais parfois plus vulnérable, Delon crève l’écran en tueur aussi impitoyable qu’hypersensible. Il a des moments exceptionnels comme sa rencontre avec Jacques Rispal en vétérinaire généreux et d’autres d’une balourdise terrible, comme ce face-à-face avec un gamin « un peu malade » au bord de la Marne. Avec ses cheveux longs, son énorme moustache (rien à voir avec le petit postiche du « CERCLE ROUGE ») et son petit chapeau tzigane, il crée une silhouette frappante. Il est très bien entouré : Marcel Bozzuffi royal en flic sardonique, Salvatori en acolyte linguiste, Maurice Barrier excellent en obsédé sexuel, Bernard Giraudeau très bien en jeune flic tête-à-claques. Girardot n’a qu’une brève participation caricaturale et Meurisse, trop âgé, est très peu crédible en braqueur de coffres dur-à-cuire.

Tout cela est inégal, bancal, voire parfois embarrassant, mais au bout du compte, « LE GITAN » tient étonnamment bien la distance. La musique de Django Reinhardt n’y est certainement pas pour rien et l’évidente implication de Delon non plus. Ce ne sera jamais un classique du polar à la française, certes, mais c’est tout à fait regardable.

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PAUL MEURISSE, MARCEL BOZZUFFI, MAURICE BARRIER ET ALAIN DELON

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« ARMAGUEDON » (1977)

ARMAGUEDONÉcrit et réalisé par le singulier et peu prolifique Alain Jessua, « ARMAGUEDON » est un thriller psychologique étonnamment prémonitoire des maux de notre monde d’aujourd’hui. Le forcené désireux de faire chanter la terre entière est mû par ce besoin de reconnaissance tellement aigu (à l’époque, pas de Facebook !) qu’il mute en narcissisme criminel. Quant au psy chargé de le débusquer, il est une sorte de profileur avant la lettre.

Visuellement et techniquement, le film a beaucoup vieilli, ce qui est inévitable après quatre décennies, mais ce qui atténue sévèrement sa portée. En fermant la porte à toute émotion simple, l’auteur développe bien sa thématique mais interdit qu’on s’y implique ou qu’on entre en empathie avec les personnages, réduits à l’état de silhouettes sans âme. De plus, certaines scènes, comme l’électrocution des deux prostitués, sont totalement ratées et tirées par les cheveux. Pourquoi se donner tant de mal pour un résultat aussi peu spectaculaire ? ‘Armaguedon’ est non seulement fou, mais en plus il manque d’esprit pratique ! Dans le rôle du fou à lier, Jean Yanne dans la lignée de son assassin dans « LE BOUCHER » de Chabrol, se sort plutôt bien du contremploi, mais son dialogue est trop explicatif, trop ingénu par moments. À ses côtés, Renato Salvatori est excellent en demeuré surnommé ‘Einstein’, l’assistant dans ses délires. L’affiche promettait un face-à-face entre deux vedettes aussi dissemblables que Yanne et Alain Delon, il n’a hélas, pas lieu. Leurs seuls échanges se font par téléphone et Delon – également producteur du film – paraît distrait, parfois carrément absent, laissant le champ entièrement libre à son partenaire. Il n’est pour tout dire, pas très crédible en psychiatre compassé et doutant de lui-même. Ce « retrait »  volontaire au second plan est la plus grosse déception du film.

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JEAN YANNE, RENATO SALVATORI ET ALAIN DELON

« ARMAGUEDON » se laisse regarder sans ennui, mais la facture est vraiment trop désuète pour qu’on puisse le prendre encore au sérieux. Quant à l’épilogue dans le théâtre, il semble vouloir donner raison à Yanne quant à sa haine envers l’Humanité, mais le manque de moyens se fait cruellement ressentir et le message ne fait que brouiller inutilement et maladroitement les pistes.

 

« UN FLIC » (1972)

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ALAIN DELON

Faisant suite au « SAMOURAÏ » et au « CERCLE ROUGE », « UN FLIC » clôt le tryptique polar delonien de Jean-Pierre Melville. C’est aussi hélas, son ultime film et le premier rôle de policier pour Alain Delon qui en jouera bien d’autres par la suite, jusqu’à ce que le mot « flic » devienne pratiquement sa signature.FLIC

Melville inscrit en exergue une citation attribuée à Vidocq : « Les seuls sentiments que l’homme ait jamais été capable d’inspirer au policier sont l’ambiguïté et la dérision ». Et cette phrase correspond exactement à ce qu’on pourrait penser de « UN FLIC ». L’ambiguïté, parce qu’il y a de bonnes choses : une photo bleuâtre monochrome, des idées étranges à peine survolées (la relation trouble entre le commissaire Delon et un travesti qui lui sert d’indic) et la dérision, parce que le réalisateur frise l’auto-parodie avec ses gangsters en feutre mou et en imper mastic, sa lenteur d’une solennité presque risible et par une longue attaque de train depuis un hélicoptère, filmée avec des maquettes ahurissantes qui décrédibilisent gravement l’ensemble.

« UN FLIC », malgré la patine des années, le prestige incontesté des talents impliqués et la nostalgie, est un film difficile à aimer. On comprend mal pourquoi deux vétérans américains du second rôle comme Richard Crenna et Michael Conrad sont doublés pour jouer des Français. Leur présence dans un contexte entièrement hexagonal est déstabilisante au possible. Quant au personnage de Catherine Deneuve, qui apparaît dans trois ou quatre séquences, il est indigent et joué de façon oblique par la comédienne qui semble absente. Riccardo Cucciolla a l’air échappé de « QUAND LA VILLE DORT » de Huston. Delon quant à lui, peu avantagé par sa coupe de cheveux et son teint blafard, incarne donc un flic de terrain impassible et taiseux, qui ne rechigne pas à balancer quelques baffes par ci, par là et traite ses coéquipiers – parmi lesquels un Paul Crauchet sous-employé – comme des larbins. Un personnage ectoplasmique, peu sympathique et sans aucun background personnel pour alléger les choses. Il est certain que sans sa mort prématurée, Melville aurait su faire oublier ce film bancal par d’autres classiques du ‘film noir’ à l’américaine, mais « UN FLIC », film mal-aimé et globalement raté, restera donc son adieu au cinéma. Dommage… En voilà un qu’on aurait bien aimé réhabiliter !

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CATHERINE DENEUVE, RICCARDO CUCCIOLLA, RICHARD CRENNA ET MICHAEL CONRAD

 

« L’INSOUMIS » (1964)

INSOUMISLa première partie de « L’INSOUMIS » est trompeuse. On se croit parti pour un film sur la guerre d’Algérie et l’action de l’OAS. Ça démarre à Alger en 1961, par l’enlèvement d’une avocate lyonnaise (Lea Massari) organisé par des déserteurs de la Légion Étrangère. Puis l’un d’eux, Alain Delon, mercenaire et taiseux, décide d’aider l’otage à s’enfuir. À partir de là, on oublie la guerre et l’ancrage historique, pour se concentrer sur la fuite en avant de ce jeune homme perdu, romantique et suicidaire, qui ira retrouver à Lyon Massari, dont il est tombé amoureux et l’entraînera dans une histoire d’amour sans espoir.

Il y a quelque chose d’indéfinissable dans ce film qui accroche instantanément l’intérêt pour ne jamais le relâcher. La photo de Claude Renoir déjà, qui offre à Delon ses plus beaux gros-plans depuis « PLEIN SOLEIL ». Alain Cavalier, visiblement fasciné par son acteur (et producteur), ne le lâche pas d’une semelle, multiplie les close-ups en clair-obscur, et retrouve à la fois l’innocence angélique de « ROCCO ET SES FRÈRES » et la dangerosité qui émanait de lui dans le chef-d’œuvre de René Clément cité plus haut. Habité, Delon a rarement été meilleur, plus animal, plus touchant, que dans ce personnage qu’on devine condamné à l’avance, bête traquée, dont la fin rappelle irrésistiblement celle du ‘Dix’ de « QUAND LA VILLE DORT » de John Huston.

L’alchimie avec Lea Massari ne saute pas aux yeux. La distance créée par le doublage, peut-être ? La comédienne italienne est pourtant excellemment postsynchronisée, mais il manque une sensualité, une passion dans sa relation à l’écran avec son partenaire. Autour d’eux, de bons seconds rôles comme Georges Géret en lieutenant impassible et déterminé, Maurice Garrel en mari étonnamment compréhensif.

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ALAIN DELON, LEA MASSARI ET GEORGES GÉRET

Œuvre rare, pas exploitée en vidéo, « L’INSOUMIS » est une franche réussite et un des films déterminants de la mythologie d’Alain Delon, qui installe les bases de son personnage de cinéma tragique, orgueilleux et désespéré. Tout le début, dans l’appartement en travaux d’Alger (tourné à Marseille, comme les extérieurs), est d’une tension dramatique exceptionnelle et définit les protagonistes avec un minimum de dialogue. Un des grands films de Delon, à réhabiliter de toute urgence, ne serait-ce qu’avec une sortie Blu-ray adéquate.

 

« ATTENTION, LES ENFANTS REGARDENT » (1978)

ATTENTIONLaird Koenig (roman), Christopher Frank (scénario), le trop rare Serge Leroy (réalisation) et Alain Delon (producteur et tête d’affiche), du bien beau linge réuni au générique de « ATTENTION, LES ENFANTS REGARDENT ».

L’histoire, c’est tout simplement celle du grand méchant loup qui se fait bouffer tout cru par les petits cochons. Du nombre de quatre cette fois-ci, pour être précis ! Deux garçons, deux filles, livrés à eux-mêmes dans une belle maison du midi, après la noyade plus ou moins accidentelle de leur gouvernante. Un voyou anonyme aux allures de prédateur s’introduit chez eux et compte bien profiter de la situation. Mais il est mal tombé.

Le scénario insiste énormément sur les méfaits de la télé sur l’imaginaire des enfants, la mauvaise influence des images violentes, etc. Elle est présente partout : les parents absents envoient des cassettes vidéo, elle servira même d’arme fatale. C’est ce côté prêchi-prêcha didactique qui a le moins bien vieilli dans le film. La façon dont Leroy décrit l’amoralité et la cruauté naturelles de ses petits « héros » n’avait nul besoin de justification et de sous-texte sociologique. Cette lourdeur mise à part, c’est un film extraordinaire, certainement sous-évalué, considéré comme un film-culte, alors qu’il a frôlé le chef-d’œuvre. D’abord – et c’est rarissime, surtout en France – les quatre enfants sont tous formidables, avec une mention à la petite Tiphaine Leroux, incroyable d’aplomb. Et puis il y a Delon, qu’on voit relativement peu, mais qui a rarement été aussi magnétique et fascinant. Un peu le chant du cygne d’une splendide carrière qui entamera son déclin dès l’année suivante avec « AIRPORT 80 : CONCORDE » de triste mémoire. La relation entre le loup errant et les « petits monstres » est captivante, crédible, imprévisible. On aperçoit des seconds rôles qu’on aime comme Françoise Brion, Paul Crauchet dans une brève apparition en pêcheur et le savoureux Marco Perrin en gendarme.

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SOPHIE RENOIR, THIERRY TURCHET, RICHARD CONSTANTINI, TIPHAINE LEROUX ET ALAIN DELON

Le film n’a pas pris une ride, il est d’un cynisme époustouflant, la photo est très belle. Et c’est l’occasion pour Delon de créer le plus flamboyant « méchant » de sa filmographie, bien au-dessus de ceux de « SOLEIL ROUGE », « LE CLAN DES SICILIENS » ou « SCORPIO ». À redécouvrir d’urgence, donc.

 

« LA VEUVE COUDERC » (1971)

veuvePierre Granier-Deferre signa ses trois œuvres les plus marquantes en 1970 et ’71 : « LA HORSE », « LE CHAT » et « LA VEUVE COUDERC », d’après un roman de Georges Simenon.

Situé pendant les années 30, en pleine campagne, dans le huis clos à ciel ouvert d’une écluse, le film plonge un jeune forçat évadé (Alain Delon) au sein d’une guéguerre sordide entre une veuve (Simone Signoret) et sa belle-famille convoitant sa ferme. Une étrange histoire se noue entre le « desperado » taiseux au passé mystérieux et la femme endurcie, au seuil de la vieillesse. La force principale du film est de ne rien expliquer. Il montre, se contente du strict minimum dans les échanges dialogués et décrit les personnages par leur comportement, leurs regards, leur animalité. A priori improbable, le duo Delon-Signoret fonctionne à merveille : lui effacé, tout en retenue, elle massive, autoritaire, avec des instants d’extrême vulnérabilité (la longue scène muette où elle l’attend en chemise de nuit dans sa chambre, alors qu’il couche avec une jeune femme, en dit plus long que des pages de texte). Il se passe quelque chose de très fort entre les deux acteurs, reliés par leurs regards également félins, par leur aplomb et leur présence physique. Ils sont très bien entourés par Ottavia Piccolo en simplette « Marie-couche-toi-là » et par Jean Tissier fabuleux en pépé à moitié sourd et pas si gâteux qu’il n’en a l’air.

Linéaire, très ramassé et compact, « LA VEUVE COUDERC » n’a pratiquement pas vieilli, hormis peut-être une photo un peu plate et des nuits trop éclairées. Il capte comme rarement l’âpreté de la vie campagnarde, la dureté des paysans, les rancœurs, le rejet de l’autre et même – en filigrane – la seconde guerre mondiale qui se profile à l’horizon. Un beau film simple et rugueux qui garde tous ses secrets après le mot « FIN ».

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SIMONE SIGNORET ET ALAIN DELON

 

« LA PISCINE » (1969)

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ROMY SCHNEIDER ET ALAIN DELON

« LA PISCINE » est le premier film que Jacques Deray tourna avec Alain Delon. C’est un huis clos dans une villa de Saint-Tropez, une sorte de mélange des univers de Françoise Sagan et Patricia Highsmith, où un couple de « beautiful people » (Delon et Romy Schneider) passe son été à se prélasser au soleil et à faire l’amour, jusqu’à l’intrusion d’un vieil ami (Maurice Ronet) un fêtard pique-assiette et de sa fille (Jane Birkin).piscine2

Aux premières notes de la BO terriblement datée de Michel Legrand, on tique. Quand on apprend que Delon joue un écrivain raté devenu un publicitaire dépressif et Ronet un producteur de disques amateur de bolides, on se dit qu’on va avoir du mal à s’intéresser. Mais heureusement, il se passe quelque chose dans « LA PISCINE » qui transcende l’anecdote, densifie les protagonistes. Une sorte d’alchimie indéfinissable qui le rapproche plus ou moins consciemment de « PLEIN SOLEIL » le chef-d’œuvre de René Clément tourné neuf ans plus tôt, avec déjà Delon, Ronet, la Méditerranée et même Romy qui tenait un bref caméo. Une fois encore, la relation entre les deux hommes s’achèvera en drame car Delon ne pourra réellement exister que lorsqu’il aura éliminé son mauvais génie qui « le dépasse d’une tête et des épaules » et passe son temps à l’humilier discrètement, à lui rappeler qui est le « mâle dominant ».

Bien sûr, 45 ans c’est un âge avancé pour n’importe quel film et « LA PISCINE » a un peu vieilli : l’érotisme torride du début, un peu trop appuyé, peut prêter à sourire, mais l’essentiel est intact. Et en le revoyant aujourd’hui, on se rend compte que le personnage par qui le malheur arrive n’est pas vraiment Ronet, pervers de pacotille plus irritant que vraiment nocif, mais… sa fille. Sous ses allures de godiche maussade, c’est elle qui insuffle le poison, qui allume la mèche avec une fausse naïveté qui mènera au meurtre. Et à l’élimination de ce père qu’elle méprise. À noter que si la prestation de Birkin paraît quelque peu laborieuse en français, elle prend toute sa dimension dans la version tournée en anglais, exploitée dans le Blu-ray sorti il y a quelques années.

Certaines ambiances, comme celle de la dernière partie où l’été s’achève, sont magnifiquement retranscrites et la fin ambiguë ne manque pas de sel.

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MAURICE RONET, ROMY SCHNEIDER ET ALAIN DELON

« LA PISCINE » est surtout un film d’acteurs. Le couple Schneider-Delon crève vraiment l’écran par son évidence, transcendant des rôles pourtant pas spécialement profonds ou bien développés. On est dans la pure alchimie. Ronet est irremplaçable en salopard égoïste et charmeur. Et Paul Crauchet apparaît à la fin, en flic marseillais perspicace et placide.

Peut-être pas tout à fait un classique, mais un film sensuel, encore plein de mystères et de violence feutrée.