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Archives de Catégorie: LES FILMS POLITIQUES

« OKJA » (2017)

Joon-ho Bong, déjà responsable des remarquables « THE HOST », « MOTHER » ou « MEMORIES OF MURDER », signe avec « OKJA » (produit et diffusé par Netflix) un film totalement original, militant et d’une violence qui laisse parfois anéanti.OKJA.jpg

Cela démarre comme une jolie fable élégiaque dans la campagne coréenne, contant l’amitié entre une fillette et une énorme truie génétiquement modifiée qui lui a été confiée à la naissance. Jusqu’à ce que les horribles capitalistes U.S. viennent réclamer leur dû. À partir de là, le scénario bifurque vers le pamphlet écolo où tout le monde est mis dos-à-dos : les industriels corrompus et les « amis des bêtes ». Mais cela n’est rien comparé à la véritable descente aux enfers qui se produit pendant la longue séquence dans les abattoirs où atterrit la malheureuse ‘Okja’, réminiscent des camps de la mort et miroir à peine exagéré du calvaire que subissent quotidiennement les animaux d’élevage. À ce moment-là, « OKJA » atteint des sommet de suspense viscéral à peine soutenable et touche à une certaine grandeur dans sa description de l’âme humaine dans ce qu’elle a de plus noir.

Un peu long parfois, un brin naïf et trop démonstratif, le film n’en demeure pas moins un beau morceau de cinéma dérangeant et techniquement impressionnant : la créature, sorte de mélange entre un porc et un hippopotame acquiert progressivement une identité véritable, au point qu’on ne pense jamais à la prouesse des CGI. La petite Seo-Hyun Ahn est parfaite de bout en bout et les vedettes Tilda Swinton (également productrice) et Jake Gyllenhaal endossent crânement des personnages absolument abjects et délibérément caricaturaux. Combien de stars auraient accepté l’atroce scène de torture sur l’animal comme le fait ici Gyllenhaal ?

« OKJA » est une œuvre unique, qui secoue, bouscule, choque et donne à réfléchir. Pas sûr après le visionnage qu’on ait envie d’un steak avant un bon moment !

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« THE WALDO MOMENT » : épisode de « Black mirror » (2013)

Épisode de la 2ème saison de « BLACK MIRROR », « THE WALDO MOMENT », réalisé par Bryn Higgins est une fable politique assez pesante et démonstrative – ce qui est un peu le talon d’Achille de cette belle série.

Daniel Rigby, jeune acteur raté et aigri, anime un personnage de cartoon en « live », un ours bleu agressif prénommé ‘Waldo’. Son humour est basé sur la grossièreté, la scatologie, sans aucun arrière-plan politique. Mais voici que, de plus en plus populaire, Waldo est confronté dans des débats télévisés à de véritables candidats qu’il ridiculise sans grande difficulté. Et progressivement, les producteurs obligent l’acteur à se présenter aux élections au travers de sa marionnette virtuelle.

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DANIEL RIGBY ET CHRISTINA CHONG

Bien sûr, le scénario de Charlie Brooker nous met le nez dans la société telle qu’elle est. Plus d’idéaux, plus de limite : que le plus vulgaire gagne et advienne que pourra. Comment ne pas penser à un récent président des U.S.A., même si le téléfilm fut écrit bien avant son avènement au pouvoir suprême ? Ou plus lointainement à la démarche d’un comique français en salopette ?

Comme dans « FRANKENSTEIN », le monstre de pixels échappera à son créateur et balaiera les scrupules moraux de ce pauvre type cynique, mais pas suffisamment pour se faire une place dans ce monde sans pitié. C’est pertinent et féroce, mais quelque chose sonne faux dans cet épisode inexplicablement décevant, voire irritant. Un peu comme si les auteurs – comme contaminés par leur sujet – oubliaient la finesse et le sens de la satire pour bien enfoncer leur clou. Le casting n’a rien de plus rien de bien excitant et quand arrive l’épilogue particulièrement déprimant et nihiliste, le message trop brutalement ressassé ne passe plus du tout.

 

« L’ENFER DU DEVOIR » (2000)

RULESLa signature de William Friedkin ne doit pas leurrer l’admirateur : « L’ENFER DU DEVOIR » est très professionnellement tissé, très bien filmé, mais il ne porte en aucun cas la griffe du grand réalisateur des années 70.

Le film démarre au Vietnam en 1968 et il faut d’emblée se faire violence pour accepter les quinquagénaires Samuel L. Jackson et Tommy Lee Jones en G.I.s de vingt ans. Ensuite on se retrouve dans une mission de sauvetage au Yémen 28 ans plus tard, tournant au cauchemar. Jackson a-t-il massacré d’innocents manifestants pour sauver sa peau ou ceux-ci étaient-ils armés comme il l’affirme ? La VHS pouvant disculper l’officier a été détruite par un politicien (Bruce Greenwood) désireux de lui mettre l’incident sur le dos et c’est la cour martiale.

Même si toute la séquence à l’ambassade assiégée est palpitante et remarquablement bien montée, c’est quand le film se mue en « courtroom drama » qu’il prend tout son intérêt. Car le scénario est bien agencé, les confrontations sont tendues à craquer et Jones est excellent en avocat militaire complexé et alcoolique qui trouve dans ce procès une possible mais difficile rédemption. On ne s’ennuie guère pendant deux heures, on reste accroché par l’issue des audiences et on se réjouit de revoir de bons comédiens comme Ben Kingsley en ambassadeur planche-pourrie, Anne Archer dans un rôle écrit avec une cruelle lucidité, Amidou (qui retrouve Friedkin après « LE CONVOI DE LA PEUR ») en médecin et Guy Pearce détestable à souhait en procureur acharné et sans état d’âme. On retrouve çà et là le goût du réalisateur pour la provocation (le plan sur la fillette déchargeant son arme sur les Marines, l’exonération symbolique de Jackson par l’officier vietnamien à la fin), mais il parvient à maintenir un certain équilibre idéologique sur un thème tout de même très « glissant ».

« L’ENFER DU DEVOIR » se laisse voir sans aucun problème, sans rien révolutionner et en cédant même parfois au cliché (la bagarre à poings nus entre Jackson et Jones), mais au final, c’est un bon film bien carré, pour tuer deux heures.

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TOMMY LEE JONES, SAMUEL L. JACKSON ET GUY PEARCE

 

« LA BATAILLE D’ALGER » (1966)

ALGERCe qui frappe immédiatement en découvrant aujourd’hui un film comme « LA BATAILLE D’ALGER » datant tout de même de plus de 50 ans, c’est l’extraordinaire modernité de sa réalisation qui rend invisibles tous les artifices techniques déployés pour obtenir ce rendu quasi-documentaire. Gillo Pontecorvo nous plonge dès les premiers plans noir & blanc et granuleux, dans cette année 1957, où le FLN multiplie les attentats à Alger, jusqu’à l’arrivée des paras français chargés de les éliminer.

C’est le début d’une lutte pour l’indépendance qui s’acheva cinq ans plus tard et le scénario, magnifiquement agencé en vignettes éclatées, s’efforce de ne jamais prendre parti, de montrer au lieu d’asséner, de ne jamais caricaturer aucun camp, ni d’ailleurs de les glorifier. Que de sentiments contradictoires suscitent ces scènes où des femmes algériennes vont déposer des bombes dans des lieux publics !

Coproduction italo-algérienne tournée sur les lieux de l’action, « LA BATAILLE D’ALGER » est une leçon d’Histoire extrêmement instructive sans jamais être didactique ni partisane. Bien sûr, le sublime dernier plan clôturant le film ne laisse guère de doute sur les sympathies des auteurs ! Mais le personnage du colonel des paras, joué par le glaçant Jean Martin, n’est pas dépeint comme une brute sadique. Impitoyable certes, mais également intelligent et capable d’empathie. À ses côtés, on se souviendra du visage creusé et inquiétant de Brahim Hadjadj. Tous les comédiens – amateurs pour la plupart – sont parfaitement crédibles et bien dirigés.

En dehors de toute considération politique, Pontecorvo a signé une œuvre puissante, cinématographiquement époustouflante, surtout compte tenu des moyens techniques de l’époque, dans laquelle on s’immerge avec un malaise croissant.

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JEAN MARTIN ET… LE DERNIER PLAN DU FILM

À noter que la BO est cosignée par Ennio Morricone et… Pontecorvo, lui-même ! La seconde équipe est dirigée par le réalisateur Giuliano Montaldo. Dans le genre, un authentique chef-d’œuvre.

 

« FIFTEEN MILLION MERITS » : épisode de « Black mirror » (2011)

MERITS

DANIEL KALUUYA

« FIFTEEN MILLION MERITS » est un épisode de la 1ère saison de « BLACK MIRROR », réalisé par Euros Lyn.

Nous sommes dans un univers dématérialisé, évoquant vaguement « THX 1138 ». L’être humain vit dans de minuscules cellules tapissées d’écrans, il pédale toute la journée sur des vélos immobiles pour gagner des points et son seul espoir est de pouvoir participer un jour à un jeu du genre « Incroyable Talent ».

Dans ce monde cauchemardesque, claustrophobique mais feutré, le jeune Daniel Kaluuya tombe amoureux de la jolie Jessica Brown Findlay et l’aide à accéder au concours où elle doit chanter. Mais cet univers broie et corrompt tout et les plus pures intentions s’achèvent dans la pornographie crasse. Les tentatives de révolte sont récupérées et caricaturées jusqu’à devenir un spectacle elles-mêmes. Le scénario transpose à peine notre réalité d’aujourd’hui dans un décorum de science-fiction, mais on comprend parfaitement où les auteurs veulent en venir. Ils ne lésinent pas sur les symboles, quitte à prendre parfois des accents irritants de donneurs de leçons. Mais les deux jeunes acteurs sont excellents dans leur innocence piétinée. On reconnaît Rupert Everett barbu en juré cynique.

Un épisode original dans sa forme, moins dans son fond, qui renvoie une image de notre monde – d’où le titre de la série – pas bien reluisante.

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JESSICA BROWN FINDLAY

 

« ENNEMI D’ÉTAT » (1998)

ENEMY copie.jpgÀ l’époque de sa sortie, « ENNEMI D’ÉTAT » avait fait parler de lui pour ce qu’il montrait des nouvelles technologies intrusives de surveillance : GPS, satellites, mini-caméras, etc. Aujourd’hui, tout cela s’est non seulement banalisé, mais notre réalité a largement dépassé cette fiction. Cela n’empêche pas le thriller de Tony Scott de demeurer tout à fait visible et même très prenant.

Dans le concept, ce n’est qu’une longue course-poursuite de plus de deux heures, où un avocat m’as-tu-vu (Will Smith) se retrouve embarqué par hasard dans un complot ourdi par un politicien véreux (Jon Voight) avec pour « McGuffin » une disquette contenant les images d’un meurtre. Par l’extraordinaire dynamisme des images et du montage, par la richesse de son casting, « ENNEMI D’ÉTAT » tient en haleine et fait pardonner ses faiblesses : le jeu inégal et complaisant de Smith qui se croit obligé de multiplier les apartés humoristiques désamorçant le suspense et affaiblissant son personnage, le cabotinage tout aussi insupportable de Regina King jouant sa femme. Heureusement, Gene Hackman est magnifique en ex-barbouze de la CIA totalement paranoïaque, un rôle qui pourrait être la continuation de celui qu’il tint dans « CONVERSATION SECRÈTE » (sa fiche arbore d’ailleurs un portrait tiré du film de Coppola), Voight est un salaud parfait, froid et maître de lui, Lisa Bonet est très bien, et parmi les petits rôles, on reconnaît Gabriel Byrne dans une seule séquence, l’agaçant Jack Black, Anna Gunn et Ivana Milicevic (futures héroïnes des séries « BREAKING BAD » et « BANSHEE »). Jason Robards apparaît au début, non-mentionné au générique.

En déplorant le manque d’épaisseur du rôle principal qui empêche de s’enthousiasmer complètement, on ne peut s’empêcher de se laisser emporter par la technique impressionnante de Tony Scott qui multiplie les plans, les décors, les cascades et explosions, sans jamais perdre de vue son thème (l’avènement de Big Brother) et parvient à tirer la sonnette d’alarme sans jamais cesser de divertir.

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JON VOIGHT, JASON ROBARDS, GENE HACKMAN, WILL SMITH ET TOM SIZEMORE

 

« QUE DIOS NOS PERDONE » (2016)

« QUE DIOS NOS PERDONE » est un thriller espagnol de Rodrigo Sorogoyen qui œuvra surtout pour la TV, une traque classique au serial killer au cœur de Madrid, menée par un duo de flics pratiquement aussi bizarre que le tueur qui viole et assassine des vieille dames.DIOS

On pense à un mélange étonnamment harmonieux du film français « S.K. » sur l’affaire Guy Georges et du style David Fincher, avec un parfum de polar coréen pour corser le tout. C’est extrêmement bien écrit et malgré la précision clinique de l’enquête, ce sont les personnages qui font avancer l’action et qui se placent au premier plan. Et tout particulièrement ces deux coéquipiers de la Crim’ : Roberto Álamo, père de famille incapable de maîtriser son hyper-violence naturelle et Antonio de la Torre, surdoué dans l’exercice de son métier, mais également bègue et complètement asocial. Leur association étrangement efficace donne au film son âme et les trois-quarts de son originalité. Et quand arrive enfin le meurtrier (Javier Pereira) dans le dernier tiers du film, il n’est nullement décevant et évite tout cliché. Il fait carrément peur sans se complaire dans le lieu commun du croque-mitaine habituel.

Bien développé sur deux heures très équilibrées, « QUE DIOS NOS PERDONE » est une réflexion sur la violence qui sommeille en nous, sur la fragile frontière entre un assassin et ses poursuivants, sur les traumatismes d’enfance, la lâcheté des institutions incapables de protéger qui que ce soit. De grands thèmes qui n’étouffent jamais le suspense viscéral soutenant ce beau film sombre et pluvieux, qui s’achève dans un face-à-face troublant, par un épilogue d’une terrible amertume.

Un vrai coup de maître donc, à découvrir d’urgence et certainement à revoir pour en saisir toutes les nuances.