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Archives de Catégorie: LES LIVRES, LES ADAPTATIONS, LES BD, LES ARTICLES

WILLIAM HJORTSBERG : R.I.P.

HJORTSBERG

WILLIAM HJORTSBERG (1941-2017), ROMANCIER ET SCÉNARISTE PEU PROLIFIQUE. ON LUI DOIT « LEGEND » DE RIDLEY SCOTT ET « ANGEL HEART ».

 

« L’ÉTOILE DU NORD » (1982)

nordEncore une fois, Pierre Granier-Deferre adapte Georges Simenon pour offrir un grand rôle à Simone Signoret. Sans être tout à fait à la hauteur de « LA VEUVE COUDERC » ou « LE CHAT », « L’ÉTOILE DU NORD », adapté par le grand Jean Aurenche, est une belle confrontation de deux personnalités opposées dans le quasi huis-clos d’une pension de famille en Belgique.

Après avoir tué un homme pour le voler, Philippe Noiret, baroudeur à la petite semaine revenu d’Égypte, se réfugie dans la pension de Signoret, honorable dame bien sous tous rapports, dont il connaît la fille aînée (Fanny Cottençon) rencontrée sur le bateau. Entre le voyageur verbeux et aussi « bidon » que la fausse bague qu’il trimbale partout, et la vieille femme qu’il entraîne dans ses récits exotiques, va naître une étrange relation qui s’achèvera par quelque chose qui ressemble à de l’amour.

Presque deux heures, c’est un peu long pour une anecdote trop mince, dont les digressions (les flash-backs en Égypte jolis, mais peu nécessaires) et les personnages secondaires ne passionnent guère. On s’ennuie donc poliment, tout en admirant le dialogue ciselé, la déco méticuleuse et les extérieurs ressuscitant à merveille l’ambiance de 1934. Si Noiret offre une prestation efficace mais pantouflarde et, à vrai dire, guère émouvante, il est éclipsé par Signoret qui fait passer une multitude de nuances infinitésimales dans le regard de cette femme éteinte, emmurée vivante dans sa grisaille qui va peu à peu se reprendre à rêver. Sans aucun effet, aucun excès, la comédienne crève l’écran d’impressionnante façon et crée un personnage aux multiples facettes. Cottençon est parfaite en « grue » généreuse, Jean Rougerie formidable en mari médiocre obnubilé par les chemins-de-fer.

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SIMONE SIGNORET, PHILIPPE NOIRET ET FANNY COTTENÇON

« L’ÉTOILE DU NORD » n’est pas un grand film, sans doute parce que trop délayé et n’offrant pas réellement un duel de « monstres » comme Signoret en avait connu avec Delon ou Gabin. Mais c’est du joli travail, tout en finesse, tout à fait regardable.

 

« LE CHAT » (1971)

chat« LE CHAT » est-il le film le plus triste et déprimant du monde ? En tout cas, il est très certainement dans le peloton de tête ! Adapté du déjà peu joyeux Georges Simenon et pensé comme le face-à-face inédit de deux monstres sacrés vieillissants, c’est une œuvre terrible sur la fin : fin d’une époque (les jolis pavillons de Courbevoie remplacés par les buildings de la Défense), fin de l’amour à travers un vieux couple vivant dans la haine et fin de deux existences plombées par le désespoir.

Simone Signoret, seulement 50 ans, mais jouant dix de plus et Jean Gabin, 67 ans, ne sont plus Casque d’or et Pépé le Moko depuis longtemps. Par leur rigueur et leur métier, ils parviennent à faire totalement oublier leur aura de vedettes pour incarner ces deux « petits vieux » murés dans le silence et la rancœur, encerclés par les chantiers et les bulldozers qui se rapprochent de plus en plus de leur ancienne « maison du bonheur ». Entre eux, symbole de leur désamour, de l’indifférence, un chat. Le chéri de son pépé qui devient objet de haine irraisonnée pour la femme délaissée.

Pierre Granier-Deferre gère parfaitement ces deux pointures, les empêche de cabotiner et parvient à extraire de ces images sinistres, une émotion constante. Et ce, malgré un scénario un peu mince, qui s’essouffle après la disparition du chat et fait parfois du sur-place.

En ancien ouvrier anéanti par la retraite, Gabin en mode « J’en sais rien et j’m’en fous ! » est plus vrai que nature, assumant un personnage taiseux, obtus, voire franchement méchant. Mais c’est Signoret qui a le plus beau rôle : une ex-artiste de cirque boiteuse, alcoolique, malade de manque d’amour, prête à tout encaisser pour ne pas perdre son homme, aussi odieux soit-il. Certaines confrontations sont d’une violence inouïe. Vraiment deux gigantesques comédiens ! Autour d’eux, des visages familiers comme Annie Cordy ou Jacques Rispal.

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SIMONE SIGNORET ET JEAN GABIN

« LE CHAT » n’est pas à voir en période de déprime. C’est un film dépouillé, âpre et sans échappatoire et probablement un des plus lucides et cruels sur le couple et la vieillesse. La fin est juste… un gros coup de massue.

 

« MAL DE PIERRES » (2016)

Inspiré d’un roman italien de Milena Agus, « MAL DE PIERRES » est le huitième long-métrage réalisé par Nicole Garcia et probablement son plus abouti.mal

Situé pendant la guerre d’Indochine, le scénario décrit le personnage étrange et instable de Marion Cotillard, jeune femme névrosée et malade, exaltée jusqu’à la folie, asociale et – on le découvre bientôt – atteinte du « mal de pierres » : des calculs rénaux qui la tordent régulièrement de douleur. Mariée plus ou moins de force à un maçon catalan (Alex Brendemühl) qu’elle n’aime pas, elle rencontre pendant une cure en Suisse, un jeune officier (Louis Garrel) revenu du Vietnam pratiquement à l’agonie. Une folle passion va naître.

Rien que sur ces bases et grâce aux cadrages impeccables en Scope, à la photo délicate, à la maîtrise du flash-back, à l’intensité du trio de comédiens (qui n’ont pourtant pas toujours été très enthousiasmants par le passé), « MAL DE PIERRES » aurait déjà été un film très satisfaisant. Mais le « twist » qui survient dans son dernier quart et qui remet tout en question, lui donne une dimension et un romanesque insensés. On ne s’y attend pas, mais pourtant il paraît logique et inéluctable. Et le personnage du mari effacé, humilié, taiseux, véritable repoussoir jusque-là, prend subitement une extraordinaire dimension humaine. On applaudit des deux mains ! Le genre de révélation qui donne envie de revoir le film à peine a-t-on digéré sa surprise.

On pense parfois à « LA FIÈVRE DANS LE SANG », surtout dans la première partie, mais « MAL DE PIERRES » ne ressemble à aucun autre film d’amour et suit sa propre route jusqu’au bout, jusqu’à sa bouleversante conclusion. Cotillard, impeccable, tient le film sur les épaules, mais c’est Brendemühl qui reste ancré dans la mémoire et s’avère, au bout du compte, le vrai protagoniste. Très beau, vraiment…

 

HAPPY BIRTHDAY, WILLIAM !

SHAKESPEARE

WILLIAM SHAKESPEARE (1564-1616), QUATRE FILMS PARMI DES CENTAINES ADAPTÉS DE SES PIÈCES IMMORTELLES. ET CE N’EST PAS FINI !

 

« SÉRIE NOIRE » (1979)

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PATRICK DEWAERE

Alain Corneau et le romancier Georges Perec se sont (très librement) inspirés d’un polar de Jim Thompson, pour signer une œuvre unique en son genre, une sorte de « voyage au bout de la nuit » glauque et suffocant, entièrement axé sur son personnage principal et donc, sur son interprète : Patrick Dewaere dans un numéro de haute-voltige.serie2

« SÉRIE NOIRE » n’est pas un film facile à regarder et à aimer. En collant littéralement à Dewaere, sans un instant de répit, les auteurs nous font voir le monde à travers ses yeux : une banlieue grisâtre, pluvieuse, aux intérieurs d’une laideur déprimante. Dans tous les décors, une radio est allumée, diffusant des tubes disco qui finissent par scier les nerfs. Mais par ce procédé, ils nous empêchent de prendre du recul et de comprendre que ‘Franck Poupart’ n’est pas qu’un VRP aux nerfs fragiles, mais aussi et surtout un meurtrier schizophrène et combinard, sans le moindre garde-fou moral ou sentimental. C’est donc une véritable vermine qu’incarne Dewaere, mais avec une telle verve, une telle énergie hystérique, qu’il parvient à le rendre humain. Ou presque. Bien sûr, « SÉRIE NOIRE » tourne parfois au one-man-show légèrement complaisant sur les bords, mais Dewaere va tellement loin, que cela demeure fascinant.

L’acteur est très bien entouré par l’excellente Myriam Boyer en épouse effacée, Bernard Blier génial en patron avaricieux et abject ou la toute jeune Marie Trintignant en adolescente prostituée par sa propre tante. Les face-à-face entre cette dernière et Dewaere sont d’ailleurs presque douloureux à contempler, quand on connaît leurs destins tragiquement écourtés.

Plus ou moins apparenté au genre policier, « SÉRIE NOIRE » cristallise surtout la fascination d’un réalisateur pour son interprète. Ce personnage résume, synthétise et sublime la personnalité incontrôlable de Patrick Dewaere, jusqu’au malaise, jusqu’à la nausée parfois. À voir donc, malgré les longueurs, les excès, comme un cauchemar poisseux sur le mal-de-vivre.

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MYRIAM BOYER, PATRICK DEWAERE ET BERNARD BLIER

 

« UNE VIE ENTRE DEUX OCÉANS » (2016)

Tourné en Australie, situé après la guerre 14-18, « UNE VIE ENTRE DEUX OCÉANS » est un mélodrame ample et ambitieux, qui marche sur les travées de classiques comme « LA FILLE DE RYAN » ou « LA MAÎTRESSE DU LIEUTENANT FRANÇAIS ».light

Le scénario suit le personnage d’un rescapé des tranchées (Michael Fassbender) qui accepte le poste de gardien de phare sur une île isolée pour se reconstruire. Il épouse une jeune femme (Alicia Vikander), mais leur bonheur est gâché par deux fausses-couches dramatiques. Jusqu’au jour où ils trouvent un bébé dans un canot échoué, auprès du cadavre d’un inconnu.

Derek Cianfrance ne recule devant aucune ficelle du mélo, ce qui étonnamment, donne une force peu commune à son film. Il va jusqu’au bout des sentiments, du sacrifice, des confrontations, et accompagne ces tourments intérieurs par des images somptueuses de la nature en furie, de cieux changeants. On est totalement immergé dans l’histoire, balloté par des dilemmes atroces et insolubles car, comme dans toute bonne histoire – et comme l’affirmait Jean Renoir : « Ce qui est terrible sur cette terre, c’est que tout le monde a ses raisons ».

D’une sobriété quasi-minérale, Fassbender est remarquable, composant un homme détruit, rongé par le complexe du survivant. Alicia Vikander est frémissante, instable, aussi exaspérante qu’émouvante. Et Rachel Weisz est magnifique dans un rôle complexe qu’une comédienne moins experte aurait pu rendre haïssable. On retrouve avec plaisir des vétérans du cinéma australien d’antan comme Jack Thompson ou Bryan Brown.

« UNE VIE ENTRE DEUX OCÉANS » est une franche réussite, une œuvre maîtrisée, intense et sérieuse, tellement habilement fabriquée, qu’on en oublie volontiers certaines grosses ficelles narratives. Un vrai plaisir, un film que n’aurait pas renié David Lean…

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RACHEL WEISZ