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Archives de Catégorie: LES FILMS DE JULIEN DUVIVIER

DUVIVIER ENCORE !!!

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BIENTÔT EN BLU-RAY, DEUX DES MEILLEURS DUVIVIER ! UN BONHEUR POUR LES AMATEURS DU PLUS GRAND RÉALISATEUR FRANÇAIS.

 

« LA BANDERA » (1935)

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JEAN GABIN

On n’est pas obligé de se passionner pour les faits d’armes de la Légion Étrangère pour tomber sous le charme intoxicant de « LA BANDERA ».BANDERA

Le film commence par un meurtre qu’on devine plus qu’on ne voit. L’assassin (Jean Gabin) fuit en Espagne. Acculé, il s’engage dans la Légion, mais un soldat (Robert Le Vigan) lui colle aux basques. Est-il un mouchard ? Un flic ?

Le scénario, compact et elliptique, suit la marche à la mort de ces deux hommes liés pour toujours : le voyou brut-de-pomme et paranoïaque et sa Némésis, qui incarne à la fois sa soif de rédemption et le destin. Admirablement dialogué par Charles Spaak, cadré avec l’habituelle modernité de Julien Duvivier, ici au sommet de son art visuel, « LA BANDERA » est une œuvre inexplicablement envoûtante, où tout le monde semble exilé dans un purgatoire surchauffé et attend une forme de délivrance, quelle qu’elle soit. En plein dans sa grande période, Gabin donne chair à ce personnage tourmenté et pas franchement sympathique, obsédé par l’idée de mourir « en homme ». Face à lui, Le Vigan est magnifique avec son regard illuminé et son sourire inquiétant. Quel duo ! Parmi les seconds rôles : Aimos en « bon copain » titi parisien, Pierre Renoir excellent en capitaine scarifié par les combats. Annabella n’est guère convaincante en prostituée arabe. On aperçoit fugitivement la débutante Viviane Romance qui tente d’aider Gabin affamé à Barcelone.

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JEAN GABIN, ROBERT LE VIGAN ET ANNABELLA

Un film unique dans son genre à la fois réaliste et cauchemardesque. La dernière partie, dans le fort minuscule encerclé par les rebelles est d’un jusqu’auboutisme étonnant, d’un désespoir sec et sans rémission. Et quand on meurt, c’est d’une balle perdue, en une seconde, sans grand discours. En homme, peut-être, mais pas en héros.

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

 

« LA FIN DU JOUR » (1939)

FINIl est des films dont on ne garde aucun souvenir quelques semaines après les avoir vus. Puis d’autres dont on se souvient presque plan par plan des décennies plus tard. C’est le cas de « LA FIN DU JOUR », un des grands chefs-d’œuvre de Julien Duvivier, qui semble décrire le petit univers confiné des vieux comédiens dans une maison de retraite, mais qui nous parle au fond, d’un sujet bien plus vaste : la condition humaine.

C’est peut-être le plus beau texte, le plus incisif, cruel et tendre sur les acteurs, sur leur splendeur et leur misère. Au travers du portrait de trois « spécimens », le scénario montre ce qu’ils ont de grandiose et de mesquin dans un même élan : l’odieux égocentrique (Louis Jouvet), le grand professionnel amer et triste (Victor Francen) et le cabotin excentrique, vieux galopin pathétique (Michel Simon). Trois facettes d’une même passion : le théâtre. Comment oublier ce travelling sublime dans les couloirs de l’hospice, la nuit, où des applaudissements « fantômes » éclatent à chaque fois qu’on passe devant une porte close, rêves fanés de vieillards confits dans leurs souvenirs de gloire passée ou imaginée.

Mais au-delà de l’aspect « métier », Duvivier et son scénariste Charles Spaak nous parlent surtout de la vieillesse, de l’abandon, de la petitesse humaine et – heureusement – de sa grandeur aussi, lors de l’épilogue bouleversant au-dessus d’une tombe fraîchement creusée. Le film parvient à n’être jamais anecdotique, à transcender son matériau en étant toujours drôle et simple en apparence. Le vrai Grand Art !

Lourdement grimés, Simon et Jouvet trouvent leurs meilleurs rôles. Le premier en vieil enfant casse-pied et mythomane dont l’effondrement (« Ce n’est pas ma faute, je suis vieux ») sera terrible. Le second en Don Juan compulsif, imbu de lui-même et dépourvu de cœur. Son « déboulonnage » aussi, sera impitoyable. Et son ultime regard égaré, absolument magnifique.

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VICTOR FRANCEN, GASTON MODOT, LOUIS JOUVET ET MICHEL SIMON

Tous les seconds rôles sont formidables, chaque petit personnage a son « bout de gras » à défendre, même l’espace de quelques secondes. Sylvie en langue de vipère ou Gabrielle Dorziat en amoureuse oubliée, sont vraiment exceptionnelles. S’il fallait faire un reproche, ce serait la faiblesse insigne des rôles de « jeunes » (le boy-scout, la jeune servante ou François Périer en journaliste), vraiment pas à la hauteur du reste de la distribution.

75 ans après sa sortie, dépoussiéré par une splendide restauration, « LA FIN DU JOUR » renaît donc de ses cendres et réaffirme les souvenirs qu’on gardait de lui : c’est bel et bien un des plus beaux films du monde.

 

« LA BELLE ÉQUIPE » (1936)

BELLE2 - copieInvisible depuis des décennies à cause d’un conflit autour d’une fin « optimiste » imposée à Julien Duvivier et qu’il dut retourner lui-même, « LA BELLE ÉQUIPE » ressort enfin dans toute son intégrité, image et son magnifiquement restaurés.

Contemporain de l’avènement du Front Populaire, le film – au-delà de son sous-texte politique finalement assez discret – est avant tout une fable joyeuse et utopiste, qui s’achève en tragédie. Sous l’œil éternellement pessimiste du réalisateur, la joie-de-vivre, la camaraderie et les illusions d’une bande de potes ayant touché le loto, sont peu à peu réduites à néant par la sordide réalité de l’existence, personnifiée par une belle garce.

La première partie est gaie et enlevée, le petit groupe de chômeurs excessivement sympathique et solidaire. La construction de la guinguette à Nogent culmine avec la longue scène du pique-nique et la chanson de Jean Gabin : « Quand on s’promène au bord de l’eau ». La seconde moitié voit la « belle équipe » se déliter, rattrapée par la loi, par le « pognon » (l’immonde personnage du propriétaire rapace qui vient réclamer son dû), par les rivalités amoureuses et par la mort elle-même. Et ce beau rêve collectiviste d’abord proposé par les auteurs, cette soudaine richesse des « petites gens », s’écroule et se métamorphose en cauchemar.

C’est un très beau film, parfaitement équilibré, superbement joué par Gabin, au naturel confondant, par Viviane Romance dans un rôle monstrueux mais jamais caricatural, par Charles Vanel dans un personnage plus trouble de pauvre type influençable. Le jeu survolté d’Aimos a davantage vieilli et on a le bonheur de retrouver Charpin dans un petit rôle de gendarme débonnaire.

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JEAN GABIN, CHARLES VANEL ET VIVIANE ROMANCE

C’est bon de redécouvrir « LA BELLE ÉQUIPE » aujourd’hui. En le voyant avec cette fin d’une totale dureté, on se rend compte qu’au fond, elle n’est pas tellement plus satisfaisante que la version « optimiste ». Pas très bien amenée (ce revolver sortant de nulle part, les caractères des protagonistes qui changent brutalement du tout au tout pour arranger le scénario), elle est certes déprimante, mais semble un peu expédiée et trop simple. C’est bien la seule réserve qu’on pourra avoir sur ce chef-d’œuvre d’un cinéma français alors à son pinacle.

 

« LYDIA » (1941)

LYDIA« LYDIA » est un des films que tourna Julien Duvivier pendant son exil américain durant la WW2. C’est une variation sur le sujet de son propre « UN CARNET DE BAL » sorti quatre ans plus tôt, pour un résultat autrement plus convaincant que ce pseudo-remake.

On retrouve un personnage de femme vieillie, confrontée à ses quatre soupirants au crépuscule de sa vie. On reconnaît cette séquence de bal magnifiée par ses yeux de jeune fille, puis comparée à une réalité beaucoup plus terre-à-terre. Et… le petit jeu des comparaisons s’arrête là. Le scénario, assez amer, suit Merle Oberon, fille de bonne famille, qui rejette l’amour d’un affable docteur (Joseph Cotten dans son emploi habituel de brave type bafoué), d’un pianiste aveugle et d’un sportif pas très finaud, pour consacrer sa vie à attendre un macho à la moustache conquérante à qui elle s’est offerte. Quand enfin elle le retrouve, quarante ans plus tard, celui-ci ne se souviendra même pas d’elle ! Toute une vie gâchée pour rien…

Le film met longtemps à démarrer, on peut être dérouté par le jeu crispant de Merle Oberon et sa voix nasillarde, par les vilaines toiles peintes en guise de décor et par les maquillages vieillissants trop théâtraux. Mais « LYDIA » finit par trouver sa petite musique et la poésie parvient tant bien que mal par s’immiscer. Un peu tard toutefois, pour être totalement conquis par le film.

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MERLE OBERON, EDNA MAY OLIVER ET JOSEPH COTTEN

Dans un cast un peu terne, on retiendra la chevaline Edna May Oliver en aïeule autoritaire et hypocondriaque et George Reeves, le futur superman de la TV, en prétendant bas-du-front.

Ce n’est pas du grand Duvivier certes, mais on reconnaît sa griffe dans quelques ralentis, dans une course de calèches évoquant une scène de « POIL DE CAROTTE », dans une photo léchée et dans une certaine cruauté dans la description des personnages.

 

« UNTEL PÈRE ET FILS » (1943)

UNTELDaté de 1943, « UNTEL PÈRE ET FILS » fut en fait tourné en 1940 et ne sortit en France qu’à la libération. Il en existe une version américaine avec quelques séquences additionnelles et un prologue où apparaît Charles Boyer, qui fait tout de même… 35 minutes de plus ! C’est la version française qui est chroniquée ici.

Sur seulement 78 minutes, Julien Duvivier embrasse trois guerres, de 1871 à 1939, à travers le destin tout ce qu’il y a de banal d’une famille de braves gens. Il y avait suffisamment de matière pour remplir une véritable saga, mais les auteurs concentrent l’écriture sur quelques événements familiaux et une poignée de personnages, passant de décennie en décennie grâce à des dates inscrites en surimpression sur l’image. Le procédé est efficace mais assez frustrant, tout comme l’utilisation qui est faite de Raimu, Louis Jouvet et Michèle Morgan, qui n’ont en fin de compte que des rôles périphériques, laissant la vedette à l’excellent Lucien Nat, qu’on voit passer de l’état de jeune marié à celui de vieillard chenu qui a connu trois guerres.

Le but de tout cela est bien sûr d’encourager les soldats et la population française à combattre pour en finir une bonne fois pour toutes avec les Allemands. C’est naïf et parfois simpliste et même mélodramatique, mais c’est – c’est bien le moins – extrêmement bien réalisé et les acteurs ont quelques jolis moments : Raimu en oncle méridional égrillard et pathétique, Jouvet en solitaire aigri et exilé, Suzy Prim en sœur vieille fille (sa réplique sur les trois baisers d’hommes reçus au cours de sa vie est très émouvante), le petit Jean Claudio jouant Jouvet enfant, remarquable en « Gavroche ». On aperçoit un tout jeune Louis Jourdan à la fin, en étudiant en médecine.

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LOUIS JOUVET ET MICHÈLE MORGAN

Vraiment pas un fleuron de la filmo de Duvivier donc, mais une vraie curiosité. Peut-être faudrait-il un jour jeter un coup d’œil à la version longue pour se faire une idée plus complète de la chose… À quand une restauration en bonne et due forme ?

 

« LA CHARRETTE FANTÔME » (1939)

CHARRETTE2« LA CHARRETTE FANTÔME » est une des rares incursions du cinéma français – surtout de l’époque – dans le domaine du fantastique. Entre religion et superstition, le scénario prend pour héroïne une sœur de l’Armée du Salut (Micheline Francey) amoureuse d’un clochard (Pierre Fresnay) particulièrement violent et irrécupérable. Elle ira jusqu’au bout pour essayer de le sauver. Parallèlement à cette édifiante histoire un brin désuète, on suit le funeste destin d’un autre sans-abri (Louis Jouvet) mort pendant les douze coups de minuit du jour de l’an et condamné à conduire la charrette fantôme chargée de transporter les âmes des défunts.

Pendant toute la projection, on est aussi agacé par l’imagerie d’Épinal bêlante et la sainteté ostentatoire de notre gentille sœur, que fasciné par la beauté plastique des images, la qualité exceptionnelle de la photo et l’inspiration des décors. Les effets-spéciaux sont certes rudimentaires, mais étonnamment magiques et Julien Duvivier maîtrise parfaitement le mixage, les gros-plans de visages, la profondeur de champ.

Fresnay affreusement emperruqué, est assez convaincant dans ce rôle de mauvais sujet en quête de rédemption, Robert Le Vigan apparaît en ancien médecin déchu, mais tous sont éclipsés par Jouvet, le regard brûlant, les joues creuses, la silhouette décharnée, magnifique en ange de la mort.

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LOUIS JOUVET, PIERRE FRESNAY ET MICHELINE FRANCEY

Parce qu’il se déroule dans une ville indéterminée, à une époque imprécise, le film prend des allures de fable intemporelle et onirique. En fermant les yeux sur son prêchi-prêcha chrétien, on peut y prendre un certain plaisir et applaudir une fois encore le génie visionnaire de M. Duvivier.