RSS

Archives de Catégorie: LES FILMS DE JULIEN DUVIVIER

« LE RETOUR DE DON CAMILLO » (1953)

RETOUR CAMILLOProduit un an après le premier film par la même équipe, « LE RETOUR DE DON CAMILLO » en est une parfaite continuation et Julien Duvivier retrouve l’irascible curé Fernandel là où il l’avait laissé : dans le train de l’exil. Son arrivée dans le village de montagne « derrière les nuages » a presque des allures d’allégorie fantastique.

C’est avec un plaisir pépère qu’on assiste aux retrouvailles tonitruantes de Camillo et Peppone (Gino Cervi), à leurs engueulades homériques, à leur vieille amitié étonnamment touchante quand elle transparaît dans des demi-sourires ou des aveux bourrus. Alors qu’une terrible inondation menace le village et les environs, le scénario s’attarde sur la relation entre Fernandel, toujours bien dirigé (même s’il s’octroie quelques dérapages cabotins) et le petit ‘Beppo’ l’aîné rebelle du maire. La longue séquence de leur école buissonnière où ils apprennent à s’apprécier est vraiment émouvante. Dans un cast homogène, on reconnaît Paolo Stoppa en fasciste déguisé en Indien (sic !) et obligé par les deux compères à boire de l’huile de ricin.

Ce retour est donc sympathique et au moins aussi réussi dans son créneau que le n°1. Les paysages sont très bien filmés dans un noir & blanc réaliste et même assez âpre dû à Anchise Brizzi et malgré la volonté de drôlerie à tout prix, il filtre tout de même çà et là des nuances de noirceur et de misanthropie où on retrouve la verve habituelle de Duvivier.

RETOUR CAMILLO2

FERNANDEL, GINO CERVI ET PAOLO STOPPA

À partir du film suivant de la saga – qui en compte cinq – la réalisation passera entre des mains purement italiennes.

Publicités
 

« LE PETIT MONDE DE DON CAMILLO » (1952)

CAMILLO2Inspiré du roman de Giovannino Guareschi publié en 1948, « LE PETIT MONDE DE DON CAMILLO » fut un des plus gros succès du cinéma français et a généré quatre suites, plus une sans le casting initial (remplacé par Gastone Moschin et Lionel Stander !). On peut être surpris par la signature de Julien Duvivier, peu accoutumé à la légèreté et à l’optimisme, mais le mélange se fait bon an, mal an. Le film se passe dans l’Italie rurale de l’immédiat après-guerre et raconte l’affrontement entre ‘Peppone’ le maire communiste d’un petit village (Gino Cervi) et ‘Don Camillo’ (Fernandel), le curé querelleur au caractère de cochon. Si le scénario décrit avec ironie une situation politique explosive, il le fait avec bonhommie et renvoie dos-à-dos les « rouges » vindicatifs et les gros propriétaires repliés sur eux-mêmes.

Si on est d’abord déconcerté par le parti-pris linguistique (tout le monde s’exprime en français avec l’accent du midi !), on s’accoutume assez vite. Force est de reconnaître que le duo formé par un Fernandel très bien « tenu » par Duvivier, grand directeur d’acteurs s’il en fut et Cervi, massif, jupitérien et dissimulant un cœur d’or, fonctionne à merveille. C’est même leurs face-à-face truculents qui donnent son âme au film, les bagarres et engueulades homériques vont jusqu’à rappeler certains John Ford. Avec entre eux un fond de tendresse réciproque qui fait tout le prix de l’histoire.

Le film est truffé de jolis moments, comme les plans de ce clocher englouti qui sonne pour annoncer un malheur, la nuit où Peppone trompe la vigilance de ses propres troupes de grévistes pour aider Camillo à traire les vaches. Duvivier s’efface derrière son sujet, même si on retrouve son style dans certains travellings et mouvements de grue. Cela donne un film généreux et auquel il est difficile de résister longtemps. Les échanges entre le curé et Jésus dans l’église sont toujours aussi savoureux et spirituels.

CAMILLO

FERNANDEL ET GINO CERVI

 

« L’HOMME À L’IMPERMÉABLE » (1957)

IMPER2Adapté par Julien Duvivier et René Barjavel d’une Série Noire de James Hadley Chase, « L’HOMME À L’IMPERMÉABLE » est un drôle de film, une sorte de vaudeville macabre taillé aux mesures de Fernandel avec qui le réalisateur avait récemment tourné les deux premiers « DON CAMILLO ».

Précurseur d’œuvres comme « SÉRIE NOIRE POUR UNE NUIT BLANCHE » ou « AFTER HOURS » pour le principe de l’engrenage infernal broyant un pauvre quidam, le film se met au tempo de sa vedette, ce qui n’était pas ce qui pouvait lui arriver de mieux : Fernandel roule des yeux, multiplie les double-takes, tressaille, répète ad nauseam des « Houlala ! » plaintifs, et fait glisser plusieurs fois le scénario dans le burlesque pied-de-plomb et la pantalonnade boulevardière. C’est dommage, parce que la photo est magnifique, les décors de Montmartre sont superbes, comme extraits d’un roman de Zola et les autres comédiens ont su trouver le ton juste. Surtout Bernard Blier, absolument délectable en maître-chanteur barbu, visqueux et positivement répugnant. Un grand numéro, entre pure comédie et ignominie. On remarque aussi Jacques Duby en pianiste voyou, l’Américain John McGiver en trafiquant d’œuvres d’art ou la gironde Claude Sylvain en chanteuse opportuniste.

La réalisation de Duvivier n’est pas en cause, puisque le film contient des morceaux de bravoure épatants comme cette bagarre sur les quais de Seine ou la course-poursuite dans l’immeuble à la fin, mais l’équilibre entre le film noir et le véhicule comique pour Fernandel n’a pas vraiment été trouvé. Un Duvivier mineur donc, tourné entre deux de ses chefs-d’œuvre tardifs : « VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS… » et « MARIE-OCTOBRE ». Pour le complétiste de la filmographie du maître et les fans de Fernandel qui y trouveront très certainement matière à se réjouir.

IMPER

FERNANDEL, BERNARD BLIER, JOHN McGIVER ET CLAUDE SYLVAIN

 

DUVIVIER ENCORE !!!

blu-duvivier

BIENTÔT EN BLU-RAY, DEUX DES MEILLEURS DUVIVIER ! UN BONHEUR POUR LES AMATEURS DU PLUS GRAND RÉALISATEUR FRANÇAIS.

 

« LA BANDERA » (1935)

BANDERA2

JEAN GABIN

On n’est pas obligé de se passionner pour les faits d’armes de la Légion Étrangère pour tomber sous le charme intoxicant de « LA BANDERA ».BANDERA

Le film commence par un meurtre qu’on devine plus qu’on ne voit. L’assassin (Jean Gabin) fuit en Espagne. Acculé, il s’engage dans la Légion, mais un soldat (Robert Le Vigan) lui colle aux basques. Est-il un mouchard ? Un flic ?

Le scénario, compact et elliptique, suit la marche à la mort de ces deux hommes liés pour toujours : le voyou brut-de-pomme et paranoïaque et sa Némésis, qui incarne à la fois sa soif de rédemption et le destin. Admirablement dialogué par Charles Spaak, cadré avec l’habituelle modernité de Julien Duvivier, ici au sommet de son art visuel, « LA BANDERA » est une œuvre inexplicablement envoûtante, où tout le monde semble exilé dans un purgatoire surchauffé et attend une forme de délivrance, quelle qu’elle soit. En plein dans sa grande période, Gabin donne chair à ce personnage tourmenté et pas franchement sympathique, obsédé par l’idée de mourir « en homme ». Face à lui, Le Vigan est magnifique avec son regard illuminé et son sourire inquiétant. Quel duo ! Parmi les seconds rôles : Aimos en « bon copain » titi parisien, Pierre Renoir excellent en capitaine scarifié par les combats. Annabella n’est guère convaincante en prostituée arabe. On aperçoit fugitivement la débutante Viviane Romance qui tente d’aider Gabin affamé à Barcelone.

BANDERA3

JEAN GABIN, ROBERT LE VIGAN ET ANNABELLA

Un film unique dans son genre à la fois réaliste et cauchemardesque. La dernière partie, dans le fort minuscule encerclé par les rebelles est d’un jusqu’auboutisme étonnant, d’un désespoir sec et sans rémission. Et quand on meurt, c’est d’une balle perdue, en une seconde, sans grand discours. En homme, peut-être, mais pas en héros.

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

GABIN ET VIVIANE ROMANCE AVANT « LA BELLE ÉQUIPE ».

 

« LA FIN DU JOUR » (1939)

FINIl est des films dont on ne garde aucun souvenir quelques semaines après les avoir vus. Puis d’autres dont on se souvient presque plan par plan des décennies plus tard. C’est le cas de « LA FIN DU JOUR », un des grands chefs-d’œuvre de Julien Duvivier, qui semble décrire le petit univers confiné des vieux comédiens dans une maison de retraite, mais qui nous parle au fond, d’un sujet bien plus vaste : la condition humaine.

C’est peut-être le plus beau texte, le plus incisif, cruel et tendre sur les acteurs, sur leur splendeur et leur misère. Au travers du portrait de trois « spécimens », le scénario montre ce qu’ils ont de grandiose et de mesquin dans un même élan : l’odieux égocentrique (Louis Jouvet), le grand professionnel amer et triste (Victor Francen) et le cabotin excentrique, vieux galopin pathétique (Michel Simon). Trois facettes d’une même passion : le théâtre. Comment oublier ce travelling sublime dans les couloirs de l’hospice, la nuit, où des applaudissements « fantômes » éclatent à chaque fois qu’on passe devant une porte close, rêves fanés de vieillards confits dans leurs souvenirs de gloire passée ou imaginée.

Mais au-delà de l’aspect « métier », Duvivier et son scénariste Charles Spaak nous parlent surtout de la vieillesse, de l’abandon, de la petitesse humaine et – heureusement – de sa grandeur aussi, lors de l’épilogue bouleversant au-dessus d’une tombe fraîchement creusée. Le film parvient à n’être jamais anecdotique, à transcender son matériau en étant toujours drôle et simple en apparence. Le vrai Grand Art !

Lourdement grimés, Simon et Jouvet trouvent leurs meilleurs rôles. Le premier en vieil enfant casse-pied et mythomane dont l’effondrement (« Ce n’est pas ma faute, je suis vieux ») sera terrible. Le second en Don Juan compulsif, imbu de lui-même et dépourvu de cœur. Son « déboulonnage » aussi, sera impitoyable. Et son ultime regard égaré, absolument magnifique.

FIN2

VICTOR FRANCEN, GASTON MODOT, LOUIS JOUVET ET MICHEL SIMON

Tous les seconds rôles sont formidables, chaque petit personnage a son « bout de gras » à défendre, même l’espace de quelques secondes. Sylvie en langue de vipère ou Gabrielle Dorziat en amoureuse oubliée, sont vraiment exceptionnelles. S’il fallait faire un reproche, ce serait la faiblesse insigne des rôles de « jeunes » (le boy-scout, la jeune servante ou François Périer en journaliste), vraiment pas à la hauteur du reste de la distribution.

75 ans après sa sortie, dépoussiéré par une splendide restauration, « LA FIN DU JOUR » renaît donc de ses cendres et réaffirme les souvenirs qu’on gardait de lui : c’est bel et bien un des plus beaux films du monde.

 

« LA BELLE ÉQUIPE » (1936)

BELLE2 - copieInvisible depuis des décennies à cause d’un conflit autour d’une fin « optimiste » imposée à Julien Duvivier et qu’il dut retourner lui-même, « LA BELLE ÉQUIPE » ressort enfin dans toute son intégrité, image et son magnifiquement restaurés.

Contemporain de l’avènement du Front Populaire, le film – au-delà de son sous-texte politique finalement assez discret – est avant tout une fable joyeuse et utopiste, qui s’achève en tragédie. Sous l’œil éternellement pessimiste du réalisateur, la joie-de-vivre, la camaraderie et les illusions d’une bande de potes ayant touché le loto, sont peu à peu réduites à néant par la sordide réalité de l’existence, personnifiée par une belle garce.

La première partie est gaie et enlevée, le petit groupe de chômeurs excessivement sympathique et solidaire. La construction de la guinguette à Nogent culmine avec la longue scène du pique-nique et la chanson de Jean Gabin : « Quand on s’promène au bord de l’eau ». La seconde moitié voit la « belle équipe » se déliter, rattrapée par la loi, par le « pognon » (l’immonde personnage du propriétaire rapace qui vient réclamer son dû), par les rivalités amoureuses et par la mort elle-même. Et ce beau rêve collectiviste d’abord proposé par les auteurs, cette soudaine richesse des « petites gens », s’écroule et se métamorphose en cauchemar.

C’est un très beau film, parfaitement équilibré, superbement joué par Gabin, au naturel confondant, par Viviane Romance dans un rôle monstrueux mais jamais caricatural, par Charles Vanel dans un personnage plus trouble de pauvre type influençable. Le jeu survolté d’Aimos a davantage vieilli et on a le bonheur de retrouver Charpin dans un petit rôle de gendarme débonnaire.

BELLE - copie

JEAN GABIN, CHARLES VANEL ET VIVIANE ROMANCE

C’est bon de redécouvrir « LA BELLE ÉQUIPE » aujourd’hui. En le voyant avec cette fin d’une totale dureté, on se rend compte qu’au fond, elle n’est pas tellement plus satisfaisante que la version « optimiste ». Pas très bien amenée (ce revolver sortant de nulle part, les caractères des protagonistes qui changent brutalement du tout au tout pour arranger le scénario), elle est certes déprimante, mais semble un peu expédiée et trop simple. C’est bien la seule réserve qu’on pourra avoir sur ce chef-d’œuvre d’un cinéma français alors à son pinacle.